Expansion. C’est en réponse au
surpeuplement du Caire, que des villes nouvelles ont été
fondées.
Panorama de ces jeunes agglomérations, des cités-dortoirs
aux ghettos de riches.
Loin ... de la misère,
dans
le désert
Villes
nouvelles, villes satellites, villes privées... Autant de
réponses à un seul problème : le surpeuplement. Conséquence
de l’explosion démographique, la pénurie de logement se fait
sentir au Caire dès les années 1950. Au début des années
1970, l’Etat lance de grands chantiers dans la périphérie de
la capitale pour déverser ce trop-plein de vie et
d’habitants dans le désert. Des villes nouvelles voient
alors le jour au milieu de nulle part. Souvent construits à
plusieurs dizaines de kilomètres du centre-ville, ces
nouveaux lieux d’habitation sont de types variés, en
fonction des habitants qu’ils sont censés accueillir. Deux
sortes de villes nouvelles – villes nouvelles autonomes et
villes satellites – nées des initiatives de l’Etat se
distinguent dans la complexité de l’urbanisme cairote.
Les villes autonomes sont entièrement équipées, à l’image du
Six Octobre ou Sadate City. Elles offrent aux Cairotes de
nouvelles possibilités de logement et de nombreux emplois
grâce à l’installation sur place d’industries et
d’entreprises de services. Nombre de Cairotes y travaillent
sans y vivre.
Les villes satellites ont souffert de leur vocation «
utilitaire ». Conçues pour loger les classes moyennes, elles
sont de simples cités-dortoirs.
Froide succession d’immeubles inhabités, ces cités ont
l’apparence de villes fantômes. Dépourvues d’emplois, mal
desservies par les transports en commun, avec des loyers
trop élevés, les villes satellites n’ont pas attiré les
habitants auxquels elles étaient destinées. « Il y aurait de
quoi loger la population actuelle et à venir pendant 135
ans, et ce, même si l’on arrête de construire maintenant »
estime Marion Séjourné, géographe au
Cedej.
A ces deux sortes de villes s’ajoute un genre
d’agglomération né d’initiatives privées. Baptisées villes
privées ou « gated
communities », ces cités dorées
surprennent, tant par leur architecture luxueuse que par la
ségrégation sociale et spatiale qu’elles impliquent.
Retour des pays du Golfe
Ilots d’habitation au milieu du désert, les villes privées
sont délimitées par un mur... assez bas pour laisser voir de
loin le luxe des immeubles ou villas. A la fois doté d’une
fonction sécuritaire, et révélateur de la communautarisation
des élites, ce mur est le symbole d’une scission de plus en
plus nette entre logements populaires et habitations des
classes sociales élevées. Eric Denis, géographe au CNRS,
voit dans cette conquête du désert une possibilité de
montrer sa réussite. Une chose rendue jusque-là impossible
par la densité du Caire.
Villas, immeubles avec jardins et piscines prennent dans le
désert la place qui leur manquait dans la capitale. Chacune
de ces villes offre des services uniquement accessibles aux
élites : terrains de golf, universités privées, cliniques...
D’ailleurs, seuls les propriétaires de véhicules
peuvent loger dans ces lieux
éloignés de la capitale. Villes nouvelles et villes privées
n’ont jamais cessé d’alimenter la spéculation immobilière.
Notamment depuis les années 1990, avec l’augmentation des
revenus grâce à l’ouverture économique et le retour des
Egyptiens expatriés dans les riches pays du Golfe.
Devant l’instabilité de la livre égyptienne, nombre d’entre
eux ont préféré investir dans la pierre plutôt que de placer
leur argent à la banque. Même si la plupart des immeubles
restent vides, la spéculation bat son plein. Les
appartements se revendent de plus en plus cher, sans qu’il
n’y ait pour autant de crise dans le secteur. « La pierre
n’est pas une formule magique. L’illusion d’un placement
fructueux entretient la bulle immobilière, analyse Jean-Yves
Moisseron, directeur de
l’Institut de recherche pour le développement. Si tout le
monde se rend compte que les logements ne seront jamais
habités, cette bulle risque d’éclater. » Le phénomène semble
inéluctable. Pourtant, les chantiers continuent à envahir le
désert. Et les Cairotes à se tasser dans la ville.
Ariane Griessel (France)
«
une ségrégation spatiale
et
sociale, mais limitée »
Entretien avec Marion Séjourné, 31 ans, géographe
de
la ville au Cedej*
— Pourquoi les classes supérieures fuient-elles le
centre-ville du Caire ?
— Il y a chez elles un réel discours anti-urbain. La ville
est perçue comme un environnement pollué, surpeuplé,
souillé. Pour la plupart, ces constats sont d’ailleurs
fondés. Ils correspondent à une réalité reconnue. Il suffit
de venir au Caire pour s’en rendre compte.
— Cette vision de la ville semble être profondément ancrée
dans les mentalités de ceux qui partent...
— Tous ces points négatifs sont fréquemment abordés dans la
presse égyptienne, essentiellement lue par les élites. Les
quartiers informels, construits illégalement, ont par
exemple été stigmatisés comme des endroits dangereux. Mais
lorsque l’on y rentre, comme je le fais souvent dans le
cadre de mon travail, on se rend compte que ce n’est pas du
tout le cas. Les préjugés sont très présents.
— Comment légitime-t-on cet exil progressif des plus aisés ?
— Les Egyptiens qui ont d’importants moyens financiers ne
peuvent pas profiter de leur
richesse, notamment à cause du manque d’espace qui les
empêche de construire de grandes maisons dans le
centre-ville. Comme ils occupent une place très importante
dans la vie économique du Caire, tout est fait pour les
retenir. La seule solution est donc de leur permettre de
construire des villes nouvelles en périphérie. D’autant plus
que cela stimule le secteur du bâtiment, l’un des seuls
secteurs d’investissements stables en Egypte !
— Il est donc devenu tout à fait normal de s’exiler ?
— Les Cairotes ne se posent même
plus la question. C’est un automatisme maintenant : il n’y a
aucun sentiment de culpabilité ou de regret chez ceux qui
cherchent un autre cadre de vie.
— Un risque sérieux de ghettoïsation sociale semble émerger.
Quelle est sa réalité ? Son ampleur ?
— Le Caire a toujours été très mixé socialement. Mais
l’apparition des villes nouvelles crée une certaine
ségrégation spatiale et sociale. Cependant, il ne faut pas
exagérer en parlant de ghettoïsation. Les Egyptiens ne
conçoivent pas les choses sous cet angle-là. Ils ont, de
toute façon, toujours eu un fort attachement à leur
quartier, voire une réticence à en sortir, même pour faire
des courses !
Au-delà de cette dimension culturelle, il y a aussi des
éléments plus terre-à-terre qui font que cette ségrégation
reste relative. Les habitants des villes nouvelles
continuent à venir au « vieux Caire » pour voir des amis ou
boire un verre dans des lieux auxquels ils sont habitués, et
surtout pour travailler. Le centre-ville est toujours le
cœur de l’activité économique et politique,
incontestablement.
— Mais un nombre important d’entreprises ou de services
devraient être transférés dans ces villes nouvelles.
N’est-ce pas un danger à long terme ?
— C’est difficile à dire. Ces transferts existent et peuvent
provoquer une certaine inquiétude. Cela dit, je ne suis pas
du tout certaine que les projets qui s’accumulent au fil des
années, souvent accompagnés de grandes campagnes de
publicité, se concrétiseront tous un jour.
Propos recueilllis par Nora
Dardir (Egypte)
et
Thibaut Lehut (France )
* Centre d’études et de documentation économique, juridique
et sociale.