Al-Ahram Hebdo,  supplément | Loin ... de la misère, dans le désert
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 juin au 3 juillet 2007, numéro 668

 

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Expansion. C’est en réponse au surpeuplement du Caire, que des villes nouvelles ont été fondées. Panorama de ces jeunes agglomérations, des cités-dortoirs aux ghettos de riches. 

Loin ... de la misère, dans le désert 

Villes nouvelles, villes satellites, villes privées... Autant de réponses à un seul problème : le surpeuplement. Conséquence de l’explosion démographique, la pénurie de logement se fait sentir au Caire dès les années 1950. Au début des années 1970, l’Etat lance de grands chantiers dans la périphérie de la capitale pour déverser ce trop-plein de vie et d’habitants dans le désert. Des villes nouvelles voient alors le jour au milieu de nulle part. Souvent construits à plusieurs dizaines de kilomètres du centre-ville, ces nouveaux lieux d’habitation sont de types variés, en fonction des habitants qu’ils sont censés accueillir. Deux sortes de villes nouvelles – villes nouvelles autonomes et villes satellites – nées des initiatives de l’Etat se distinguent dans la complexité de l’urbanisme cairote.

Les villes autonomes sont entièrement équipées, à l’image du Six Octobre ou Sadate City. Elles offrent aux Cairotes de nouvelles possibilités de logement et de nombreux emplois grâce à l’installation sur place d’industries et d’entreprises de services. Nombre de Cairotes y travaillent sans y vivre.

Les villes satellites ont souffert de leur vocation « utilitaire ». Conçues pour loger les classes moyennes, elles sont de simples cités-dortoirs.

Froide succession d’immeubles inhabités, ces cités ont l’apparence de villes fantômes. Dépourvues d’emplois, mal desservies par les transports en commun, avec des loyers trop élevés, les villes satellites n’ont pas attiré les habitants auxquels elles étaient destinées. « Il y aurait de quoi loger la population actuelle et à venir pendant 135 ans, et ce, même si l’on arrête de construire maintenant » estime Marion Séjourné, géographe au Cedej.

A ces deux sortes de villes s’ajoute un genre d’agglomération né d’initiatives privées. Baptisées villes privées ou « gated communities », ces cités dorées surprennent, tant par leur architecture luxueuse que par la ségrégation sociale et spatiale qu’elles impliquent. 

Retour des pays du Golfe

Ilots d’habitation au milieu du désert, les villes privées sont délimitées par un mur... assez bas pour laisser voir de loin le luxe des immeubles ou villas. A la fois doté d’une  fonction sécuritaire, et révélateur de la communautarisation des élites, ce mur est le symbole d’une scission de plus en plus nette entre logements populaires et habitations des classes sociales élevées. Eric Denis, géographe au CNRS, voit dans cette conquête du désert une possibilité de montrer sa réussite. Une chose rendue jusque-là impossible par la densité du Caire.

Villas, immeubles avec jardins et piscines prennent dans le désert la place qui leur manquait dans la capitale. Chacune de ces villes offre des services uniquement accessibles aux élites : terrains de golf, universités privées, cliniques... D’ailleurs, seuls les propriétaires de véhicules peuvent loger dans ces lieux éloignés de la capitale. Villes nouvelles et villes privées n’ont jamais cessé d’alimenter la spéculation immobilière. Notamment depuis les années 1990, avec l’augmentation des revenus grâce à l’ouverture économique et le retour des Egyptiens expatriés dans les riches pays du Golfe.

Devant l’instabilité de la livre égyptienne, nombre d’entre eux ont préféré investir dans la pierre plutôt que de placer leur argent à la banque. Même si la plupart des immeubles restent vides, la spéculation bat son plein. Les appartements se revendent de plus en plus cher, sans qu’il n’y ait pour autant de crise dans le secteur. « La pierre n’est pas une formule magique. L’illusion d’un placement fructueux entretient la bulle immobilière, analyse Jean-Yves Moisseron, directeur de l’Institut de recherche pour le développement. Si tout le monde se rend compte que les logements ne seront jamais habités, cette bulle risque d’éclater. » Le phénomène semble inéluctable. Pourtant, les chantiers continuent à envahir le désert. Et les Cairotes à se tasser dans la ville.

Ariane Griessel (France)

 

« une ségrégation spatiale
et
sociale, mais limitée »
 

Entretien avec Marion Séjourné, 31 ans, géographe de la ville au Cedej*

 

— Pourquoi les classes supérieures fuient-elles le centre-ville du Caire ?

— Il y a chez elles un réel discours anti-urbain. La ville est perçue comme un environnement pollué, surpeuplé, souillé. Pour la plupart, ces constats sont d’ailleurs fondés. Ils correspondent à une réalité reconnue. Il suffit de venir au Caire pour s’en rendre compte.

— Cette vision de la ville semble être profondément ancrée dans les mentalités de ceux qui partent...

— Tous ces points négatifs sont fréquemment abordés dans la presse égyptienne, essentiellement lue par les élites. Les quartiers informels, construits illégalement, ont par exemple été stigmatisés comme des endroits dangereux. Mais lorsque l’on y rentre, comme je le fais souvent dans le cadre de mon travail, on se rend compte que ce n’est pas du tout le cas. Les préjugés sont très présents.

— Comment légitime-t-on cet exil progressif des plus aisés ?

— Les Egyptiens qui ont d’importants moyens financiers ne peuvent pas profiter de leur richesse, notamment à cause du manque d’espace qui les empêche de construire de grandes maisons dans le centre-ville. Comme ils occupent une place très importante dans la vie économique du Caire, tout est fait pour les retenir. La seule solution est donc de leur permettre de construire des villes nouvelles en périphérie. D’autant plus que cela stimule le secteur du bâtiment, l’un des seuls secteurs d’investissements stables en Egypte !

— Il est donc devenu tout à fait  normal de s’exiler ?

— Les Cairotes ne se posent même plus la question. C’est un automatisme maintenant : il n’y a aucun sentiment de culpabilité ou de regret chez ceux qui cherchent un autre cadre de vie.

— Un risque sérieux de ghettoïsation sociale semble émerger. Quelle est sa réalité ? Son ampleur ?

— Le Caire a toujours été très mixé socialement. Mais l’apparition des villes nouvelles crée une certaine ségrégation spatiale et sociale. Cependant, il ne faut pas exagérer en parlant de ghettoïsation. Les Egyptiens ne conçoivent pas les choses sous cet angle-là. Ils ont, de toute façon, toujours eu un fort attachement à leur quartier, voire une réticence à en sortir, même pour faire des courses !

Au-delà de cette dimension culturelle, il y a aussi des éléments plus terre-à-terre qui font que cette ségrégation reste relative. Les habitants des villes nouvelles continuent à venir au « vieux Caire » pour voir des amis ou boire un verre dans des lieux auxquels ils sont habitués, et surtout pour travailler. Le centre-ville est toujours le cœur de l’activité économique et politique, incontestablement.

— Mais un nombre important d’entreprises ou de services devraient être transférés dans ces villes nouvelles. N’est-ce pas un danger à long terme ?

— C’est difficile à dire. Ces transferts existent et peuvent provoquer une certaine inquiétude. Cela dit, je ne suis pas du tout certaine que les projets qui s’accumulent au fil des années, souvent accompagnés de grandes campagnes de publicité, se concrétiseront tous un jour.

Propos recueilllis par Nora Dardir (Egypte)
et
Thibaut Lehut (France )

* Centre d’études et de documentation économique, juridique et sociale.

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Sur les hauts de Qattamiya 

Les « gated communities », villes privées et fermées réservées aux riches, poussent au beau milieu du désert tout autour du Caire. Voyage à Qattamiya Heights, l’une des pionnières. 

Pour aller à Qattamiya Heights, il faut s’arracher aux tentacules de la mégapole. A mesure que le désert approche, le tissu urbain s’étiole, la route gagne en largeur sur des immeubles en construction. L’Homme s’acharne à dominer l’inhospitalière platitude du désert par l’érection de cubes d’habitations, tous semblables les uns aux autres. Les lignes verticales percutent l’horizon dans un contraste saisissant. Etreinte grise et poussiéreuse.

Creusées à la règle, sur une carte, avant de l’être dans la roche, d’immenses autoroutes à six voies s’étalent à perte de vue, tapis de goudrons déroulés vers ces villes nouvelles censées symboliser, depuis trente ans, l’avenir de l’Egypte. L’automobiliste cairote peut enfin appuyer avec délectation sur l’accélérateur. Pied de nez vengeur à l’engorgement infernal des ruelles de son centre-ville. Seuls naviguent, sur cette mer de bitume, de gros camions de chantier, bourdons de ferraille poussifs et fumant, et des berlines silencieuses, de plus en plus luxueuses à mesure que la « vieille » ville s’éloigne. Les premiers au service des seconds, sans doute.

Au fil des kilomètres, de grandes bâtisses pompeuses apparaissent, rivalisant de luxe et de loufoquerie. Pour la plupart, des écoles privées, des universités étrangères ou de futurs ministères, irrigués par d’interminables lignes à haute tension tendues à travers le désert. Rutilantes sous le soleil matinal, quelques mosquées, aussi neuves qu’isolées, ont été disséminées çà et là. Le paysage se fige, vaguement urbanisé, plutôt désertique. Presque monotone, la curiosité passée. Mauvaise idée pourtant que de s’assoupir. La bretelle d’autoroute est piégeuse.

Ça n’est pas un check point, pas tout à fait une frontière. Un simple mur qui court sur quelques centaines de mètres, puis une grille, une guérite, un garde à l’uniforme impeccable. Impossible de pénétrer dans l’enceinte de Qattamiya  Heights sans montrer patte blanche. C’est-à-dire en y étant invité, par un résident ou autorisé par la direction. La grille tourne sur ses gonds, sans un bruit.

Plongeon dans un océan de verdure d’une luxuriance insolente. La route, parfaitement lisse, serpente entre des pelouses rafraîchissantes, gorgées d’eau et de soleil. Il faut encore gravir quelques mètres de la colline sur laquelle est située la ville-lotissement pour voir se dessiner les premières villas. Imposantes, excessivement cossues. Le luxe, pour les Cairotes, est d’avoir de l’espace... et de le montrer. Surenchère architecturale, ces palaces individuels n’ont pour seul point commun qu’une emphase démesurée. Néo-gréco-classique et « arabité » tendance Disney-Aladdin se marient dans des édifices bigarrés, au rendu plus ou moins heureux.

Les remparts de Qattamiya Heights sont efficaces. Le vacarme incessant de la capitale, si habile à franchir cloisons et fenêtres, s’y fracasse.

 

Simple, froid, efficace

 Seul le vrombissement discret d’une tondeuse à gazon vient troubler le silence. En tendant l’oreille, on peut percevoir, de temps à autre, le sifflement d’un club de golf fendant l’air. C’est que le travail du swing est ici un sacerdoce, pour les petits et les grands. La ville en a fait sa fierté.

Se perdre dans les rues relève du défi. Il suffit de s’en remettre au découpage qui organise la ville. Pour chaque zone, une lettre. Pour chaque villa, un numéro. Simple, froid, mais efficace. Donner un nom, c’est donner une âme ; visiblement pas la préoccupation première des habitants. Peu d’âmes qui vivent, d’ailleurs, en ce jour de semaine, mis à part le petit personnel affairé à tailler les rosiers et à faire briller les limousines. Des grappes de petites frimousses blondes  improvisent un match de football, interrompu par le va-et-vient de camionnettes siglées « Security ».

Vaste édifice qui surplombe  la ville, cœur de sociabilité pour les exilés de Qattamiya Heights, le club-house est pourtant vide. Désert feutré. Le petit groupe de costumes-cravates qui en sort, heureux d’avoir manifestement conclu affaires en cette fin d’après-midi, abandonne bars et restaurants à leur torpeur. Pour tuer le temps qui semble s’être figé, serveurs et balayeurs astiquent inlassablement verres, comptoirs et sols. La semaine de travail achevée, les salons sont censés s’animer. Plaisir pour les familles de partager un moment, autour d’une table. Reste qu’en pleine semaine, le club-house a des airs d’hôtel de province en perpétuelle hors saison.

Au-dehors, la nuit tombe, sombre rideau, sur le décor. Le soleil cède sa place à des milliers de petites veilleuses électriques. Vague halo de lumière jaunâtre à peine suffisant pour guider les âmes égarées dans ce dortoir à ciel ouvert. Le spectateur, rassasié jusqu’à la nausée de tant d’artifices, se retire. La grille, derrière lui, se referme, ultime salut après une représentation restée sans acteurs, sans visages. Curieuse et désagréable sensation, lancinante, sur la route du retour. A Qattamiya Heights, le décor, égoïste, orgueilleux, joue le premier rôle.

Thibaut Lehut (France)

 




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