Densification.
Vivre à Choubra, c’est vivre
dans le bruit, la pollution, la saturation. Mais pour
les habitants, le charme opère toujours.
Choubra,
pagaille attachante
Le salon de Noha est modestement
meublé. Installée dans son fauteuil fleuri, la vieille femme
de 70 ans, toute vêtue de noir, se souvient de ses premières
années à Choubra. Elle vit dans
ce quartier nord de la capitale depuis quarante ans. « A
l’époque, c’était un petit quartier très calme et très
paisible, un coin de paradis... Il y avait très peu de
monde, pas comme maintenant. Aujourd’hui, cela ressemble à
une fourmilière ».
Avec ses 5 millions d’habitants,
Choubra est l’un des quartiers les plus peuplés du
Caire et l’un des plus denses. En moyenne, 75 000 habitants
s’entassent sur 1 km2.
Choubra
remue, crie, tousse. Choubra
souffre. Un remue-ménage continu. Les moyens de transport
rivalisent avec les piétons. Bus, minibus, taxis mènent une
course folle contre la montre. Et ils le font savoir. Les
coups de klaxons ponctuent les pas des quelques piétons qui
s’aventurent à traverser. Ceux-ci marchent à grandes
enjambées, fuyant les odeurs, la chaleur et le bruit.
Vivre au quotidien dans ce quartier surpeuplé relève d’un
parcours du combattant. Les gestes les plus banals, comme
acheter son pain le matin ou prendre le métro, exigent de
jouer des coudes. La chanteuse Dalida, qui a fait ici ses
premiers pas, ne reconnaîtrait pas l’endroit.
Quitter Choubra ? « Jamais,
répond la grand-mère, étonnée. Personne ne peut quitter
Choubra après y avoir vécu aussi
longtemps. Le quartier est loin d’être parfait, mais il est
vivant ».
A une centaine de mètres de l’appartement de grand-mère
Noha,
Kholoussi Street. Cette
avenue compte parmi les plus animées. Salem le sait bien.
Peau mate, moustaches fournies, ce jeune homme à l’allure
ottomane gère un café traditionnel tout au bout de la rue.
Comme la majorité des commerces dans ce petit quartier,
Nadi
Al-Zohour ne ferme jamais. Il tourne 24 heures sur
24, 7 jours sur 7. « L’animation est incessante, aussi bien
le jour que la nuit. C’est normal avec tout ce monde... ».
La situation stratégique de la région est à l’origine de
cette densité. De Choubra, on
peut rejoindre non seulement plusieurs quartiers du Caire,
tels qu’Imbaba et Boulaq, mais
également d’autres villes d’Egypte, comme Alexandrie. Les
déplacements sont facilités par l’abondance des moyens de
transport. C’est ce qui explique le mouvement pendulaire
impressionnant effectué par une part importante des
habitants. Salem y assiste tous les jours. « Beaucoup de
gens ont leur domicile ici et travaillent dans d’autres
régions du Caire. Ils font des allers-retours tous les
jours. Mais il y en a qui ont la chance de travailler ici
même, comme certains commerçants ».
Kholoussi
est effectivement une avenue commerciale par essence.
Partout où l’on pose les yeux, il n’est question que de
vente et d’achat. Epiciers, boulangers et vendeurs ambulants
côtoient les boutiques de vêtements dernier cri. Paradis du
shopping, les magasins proposent des
habits à des prix imbattables. Là, un centre
commercial imposant se fond dans le décor. Le bâtiment rose
trouve sa place parmi les petites échoppes qui l’entourent.
Harmonie des contrastes
« Il n’y a pas de zones riches et de zones pauvres à
Choubra. Les différences
sociales existent comme partout ailleurs, mais la
particularité, c’est que les grands appartements de haut
standing et les vieilles habitations sont côte à côte »,
explique Mohamad, agent de sécurité au centre commercial.
En effet, les vieilles bâtisses grises d’un étage s’adossent
aux nouveaux immeubles colorés d’une dizaine d’étages. Les
avenues exposent des toits en dents de scie. Les petites
ruelles sont tellement étroites qu’il est difficile de
conserver un tant soit peu d’intimité. Les volets verts
restent clos toute la journée. Les rares fenêtres
entrouvertes sont dotées de rideaux en tissu coloré pour
décourager les regards des curieux.
Anne, Fouad, Marianne... Les enseignes des magasins révèlent
la diversité religieuse. Musulmans et chrétiens cohabitent à
Choubra depuis toujours. «
L’esprit qui règne ici est formidable, affirme
Hani, propriétaire d’une échoppe
de jus de fruits. Lors des fêtes, on se rend visite, on se
félicite. Les joies comme les peines sont partagées par
tous, quelle que soit leur confession ».
Hani en est persuadé : «
Cet esprit de tolérance n’est égalé nulle part ailleurs en
Egypte ».
Un sentiment aussi partagé par Sylvie. La jeune médecin
garde en mémoire l’enfance heureuse passée à
Choubra. Elle aurait aimé y
vivre pour toujours, mais la vie en a décidé autrement.
Aujourd’hui, elle habite avec ses parents à Alexandrie. «
J’ai quitté l’endroit où j’ai grandi à contrecœur, je devais
trouver un travail. Je reviens souvent pour rendre visite à
mes amis, mais ce n’est pas la même chose », se désole
Sylvie. Elle n’est pas la seule. Le dynamisme économique que
connaît le quartier n’arrive pas à absorber les besoins en
emploi.
Le sourire aux lèvres, Ibrahim négocie avec ses clients. Ce
jeune homme aux airs malicieux n’a jamais vécu ici. Il a
pourtant réussi à y trouver un emploi comme gérant d’une
bijouterie.
Ce n’est qu’en travaillant dans le quartier qu’est née son
admiration pour le lieu. « Je viens de
Choubra Al-Kheima chaque
matin. Je veux gagner de l’argent pour me marier et habiter
à Choubra, malgré la crise du
logement. C’est une région pas comme les autres, on y trouve
le respect et surtout la propreté ».
Préserver la propreté est presque une devise. Les trottoirs
aussi bien que la chaussée sont balayés régulièrement. Les
commerçants en font un point d’honneur. Les vitrines doivent
briller.
Salma
Daki (Maroc)
Yendi
Sfeir (Liban)