|
Téléphonie mobile .
Avec 20,32 millions d’abonnés, soit 25,5 % de la population,
et un troisième réseau venant d’être lancé, l’Egypte est
l’un des rares pays du monde à posséder davantage d’usagers
aux portables qu’aux téléphones fixes. Un vrai mode de vie
s’organise autour de ce petit engin.
« On m’appelle donc je suis »
Des
passants pressés, des visages sombres ou souriants, des voix
qui crient ou qui chuchotent, chacun à sa façon semble
traiter ce moyen magique de communication qui a envahi notre
quotidien. On l’aperçoit partout : dans les bureaux, les
moyens de transport, les terrains de sport, les cours des
écoles, les centres commerciaux ou les cafés ... Sa sonnerie
nous poursuit et parfois nous hante. Il a malicieusement
annulé toutes les frontières et a rendu le monde entier à
portée de main. Il suffit tout simplement d’appuyer sur ses
boutons pour entendre la voix de sa bien-aimée, prendre des
nouvelles des enfants, annuler un rendez-vous à la dernière
minute, écouter sa chanson préférée, regarder un vidéoclip,
suivre un match de foot et échanger des sonneries. Pour l’Egyptien,
le portable est beaucoup plus qu’un moyen de communication.
Il est un mélange de tout : téléphone, caméra,
radio-cassette, télévision et
chacun y trouve sa satisfaction.
Le service de la téléphonie portable a été introduit en
Egypte en 1998.
A ses débuts, il était réservé à une certaine élite sociale
pour un usage purement professionnel. Il a fallu donc moins
de dix ans pour qu’il devienne un phénomène de société. Les
chiffres sont impressionnants. L’Egypte compte 20,32
millions d’abonnés, à savoir 25,5 % de la population,
partagés presque à égalité entre les deux sociétés
MobiNil et
Vodafone. Cela fait de l’Egypte l’un des premiers
pays du monde à compter davantage d’abonnés au portable
qu’au téléphone fixe. Nous sommes le deuxième pays africain
après l’Afrique du Sud en ce qui concerne le nombre
d’usagers. Des faits qui ont encouragé la société
Etisalat à lancer le troisième
réseau, voulant profiter au maximum de ce marché prometteur.
Avec ses services « troisième génération », elle veut
attirer le plus grand nombre de clients et fait tout pour
séduire. Sa campagne publicitaire ne passe pas inaperçue. «
Certaines choses valent l’attente », a-t-elle choisi comme
slogan. Et avant même son lancement, 700 000 personnes
avaient déjà réservé leur ligne. Elle éveille plus la
concurrence et met le feu au marché.
Après une tournée dans la rue
Abdel-Aziz et dans les boutiques de portables
éparpillées dans tous les quartiers du Caire, on constate
que les offres sont sans limites : appareils avec plus
d’options, portable neuf ou d’occasion, troquer un ancien
pour un autre plus sophistiqué, acheter des accessoires,
écouteurs ou chargeurs, la fièvre gagne l’Egypte.
Le portable est devenu la préoccupation majeure des gens. Il
n’est plus étonnant de voir une personne posséder deux
appareils ou plus avec deux lignes différentes : une pour le
travail et une autre privée. C’est une manière de prouver
qu’il s’agit d’une VIP. Et la dernière tendance est de se
fournir un numéro privé (Private
Number). Il s’agit d’un service
destiné aux hommes d’affaires et aux hauts responsables. Ce
privilège leur permet d’avoir un numéro secret qui
n’apparaît pas sur l’écran de la personne avec qui ils
communiquent. Et ce, pour une somme de 20 000 L.E.
Question d’apparence
Il
semble que les Egyptiens aient trouvé dans le téléphone
portable une aubaine. Qu’il s’agisse de la classe aisée ou
populaire, chacun a réussi à l’adapter à ses propres
conditions et culture. On peut même constater de la sonnerie
de votre portable à quelle classe vous appartenez et de
quelle tendance vous êtes. Car dans le monde des sonneries,
il y a de tout.
Pour les pieux et les conservateurs, les chansons
religieuses de Sami Youssef, l’appel à la prière ou la
récitation des versets du Coran. Pour les plus
rewech (branchés), les chansons
dernier cri de Tamer Hosni,
Chérine,
Rouby et Nancy. Pour les romantiques, musique douce
ou guitare espagnole.
Sayed
travaille comme maçon et habite le quartier populaire de
Sayeda
Aïcha. Après la sortie de la chanson de Saad
Al-Soghayar
Al-Enab al-enab (le
raisin), ayant réalisé un succès fou, il l’a choisie comme
sonnerie. Pourtant, ses voisins de quartier se sont moqués
de lui, car son portable n’est pas assez avancé pour
diffuser le clip de cette chanson où on voit la danseuse
Dina vibrer à ses rythmes.
Voulant être à la page, il n’hésite pas à troquer son ancien
portable pour un autre plus avancé.
« Même si cela m’a coûté plus de 1 000 L.E., je ne peux pas
risquer mon prestige devant mes amis ».
Sayed parle d’un ton très sérieux. Il ne trouve
aucune gêne à verser tout son revenu sur ce petit objet.
L’important c’est qu’il préserve son image d’un jeune homme
chic et moderne devant son entourage.
Sayed, qui a dépassé la quarantaine, n’est pas encore
marié.
La raison de son célibat réside, selon lui, dans ses
ressources limitées. Paradoxal lorsqu’on sait qu’il ne
considère pas le portable comme un luxe duquel il peut se
dispenser.
« C’est la seule source de plaisir dont je dispose. Quand
j’entends sa sonnerie, je sens que j’existe, que je suis
important. Quand je n’ai pas assez de crédits, je laisse
sonner une fois ou j’envoie un
message.
Grâce à ce portable, je reste en contact avec le monde ».
C’est avec ses paroles simples que
Sayed justifie son attachement à cet appareil
magique. Sa famille ne possède pas de téléphone à domicile,
car elle n’a pas réussi à payer les factures. « Avec le
portable, je peux recevoir des communications sans verser un
sou. Et quand j’ai de l’argent, je recharge ma carte », une
option qui n’est pas valable avec le téléphone fixe et qui a
séduit beaucoup de clients aux petits budgets qui ont donc
opté pour la téléphonie mobile pour rester en contact avec
le monde.
C’est cette même philosophie qui a poussé
Tahiya, femme de ménage, à
acheter un portable. « C’est un appareil génial », c’est
ainsi qu’elle le qualifie. Grâce au portable,
Tahiya reçoit les appels de ses
clients et organise son emploi du temps. Et ce n’est pas
tout. Elle a acheté un portable pour chacun de ses enfants.
Ainsi, elle communique durant sa journée de travail avec son
fils dans son atelier de mécanicien et sa fille de six ans
laissée seule à la maison.
Pour les femmes des classes plus aisées, le portable a aussi
son rôle. C’est un moyen de surveiller les hommes. « J’ai
exigé de lui de s’abonner au service du
Video Call pour vérifier qu’il est vraiment au bureau
», dit Leïla. « Cela m’évitera
de l’appeler à longueur de journée pour savoir où il se
trouve. C’est ce que je faisais avant. Je n’avais rien à lui
dire, mais je l’appelais quand même. Quand il n’en faisait
pas de même, je lui en voulais parce qu’il n’avait aucune
excuse. Un portable est, par définition, à portée de main »,
ajoute-t-elle.
L’opium du peuple
Ses fonctions multiples expliquent pourquoi le portable a
connu un succès qui dépasse toutes les attentes. Devenu
comme une drogue, il n’est plus facile de s’en dispenser ou
même de modérer son utilisation. Le portable sonne à tout
moment et à tout endroit. Wagdi
est un ingénieur qui vit aux Etats-Unis depuis plus de
trente ans. Il est venu en Egypte cet été après de longues
années d’absence pour assister aux funérailles de son père.
L’une des choses qui l’ont marqué le plus, à part les
embouteillages, c’est le portable. « C’est incroyable.
J’étais choqué d’entendre le cheikh demander aux fidèles à
la mosquée d’éteindre leurs portables. Cela devrait être
évident. Pourquoi cet usage exagéré
du portable ? », s’interroge-t-il.
Il a été surpris de voir ses frères et ses cousins parler au
portable tout le long de la journée. « En Europe ou aux
Etats-Unis, nous nous servons de nos cellulaires pour
demander une information, prévenir que nous serons en retard
à un rendez-vous, connaître la météo ou des infos trafic. Il
n’est pas question d’utiliser le portable dans une clinique,
au cinéma ou dans les lieux de culte comme on le fait ici.
Un médecin n’est pas autorisé à donner son numéro de
portable à ses patients. Le Caire est déjà une ville très
bruyante. Avec ses sonneries incessantes, la ville est
devenue insupportable ».
Wagdi
voit les choses avec le regard d’un émigré qui connaît peu
les bouleversements ayant secoué la société égyptienne. Mais
il n’est pas le seul à avoir fait ce constat. La croissance
spectaculaire et l’usage abusif du portable en Egypte ont
suscité la curiosité de tous. « Nous sommes le pays de tous
les contrastes. 25 % de la population vit au-dessous du
seuil de pauvreté, mais nous achetons des portables à deux
caméras pour installer le service du
Video Call. Nous sommes devenus une société de
consommation au vrai sens du terme. Nous n’avons aucune idée
de la façon dont il faut traiter avec la technologie. Nous
adorons les apparences et nous nous vantons de posséder des
produits de luxe alors que nous sommes privés des services
les plus fondamentaux », analyse le scénariste connu pour
son sarcasme Bilal
Fadl. Il compare le portable aux
lunettes, à la montre, au porte-clés, un outil qui s’est
intégré très rapidement au cercle des petits objets
étroitement liés à la personne. Fadl
propose l’idée d’une journée sans portable pour rappeler aux
Egyptiens que la vie allait bien avant l’introduction de cet
objet. « C’est une occasion pour réfléchir aux
bouleversements que cet outil a introduits dans notre
société depuis son avènement », ajoute-t-il.
D’un objet de luxe à une nécessité quotidienne, le portable
n’est plus un phénomène de distinction sociale. Il est en
train graduellement de transformer la vie des Egyptiens. «
Il a de nombreux avantages et avant tout cette possibilité
de faire gagner du temps. Il a cette particularité de
pouvoir mélanger privé, professionnel et social. En
conduisant, un père de famille peut discuter avec un ami ou
échanger des informations avec le bureau. Il nous donne ce
sentiment positif d’être sollicité par les autres. On
m’appelle donc j’existe », explique Josette Abdallah,
psychologue.
Elle ajoute : « Le portable est le substitut des sorties
interdites pour les adolescents. Il leur permet d’échanger
en toute discrétion des nouvelles de leurs petits copains et
d’être joignables toujours et partout et surtout sans la
censure des parents ».
Aujourd’hui, sociologues et experts se mobilisent pour
étudier ses effets sur notre comportement et surtout sur
notre santé. « Il faut mettre l’accent sur l’usage
déconseillé du portable par les enfants. Un phénomène qui ne
cesse d’augmenter en Egypte et qui risque d’être alarmant »,
explique Morsi
Awad, pédiatre.
Qu’on le veuille ou non, le portable est là. Certains le
considèrent comme l’une des plus grandes révolutions
techniques, alors que d’autres l’accusent d’avoir fait de
nous des nomades isolés les uns des autres. Pourtant, ses
avantages sont indéniables. Il y a moins d’un an, le
portable a permis de dénoncer une violation des droits de
l’homme. Dans le commissariat de Boulaq,
Emad
Al-Kébir, chauffeur de taxi de 21 ans, a été torturé
par les policiers. Ce sont ces derniers qui l’ont filmé par
portable en vue de la diffuser sur Internet dans le quartier
pour le discréditer, mais aussi pour qu’il puisse servir
d’exemple aux autres.
La diffusion de la vidéo a été lancée par un journaliste et
a été utilisée comme preuve pour condamner les policiers.
Cette semaine, c’est aussi grâce au portable que des
falsifications des résultats du Conseil législatif ont été
mises à nu. Sur la scène politique, il permet aux jeunes
activistes de pouvoir coordonner le lieu d’une manifestation
en un temps record.
Au fil des ans, ses secrets, ses avantages et ses effets
n’arrêteront pas de nous surprendre l
Amira
Doss |