Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | « On m’appelle donc je suis »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 juin au 3 juillet 2007, numéro 668

 

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Nulle part ailleurs
Téléphonie mobile . Avec 20,32 millions d’abonnés, soit 25,5 % de la population, et un troisième réseau venant d’être lancé, l’Egypte est l’un des rares pays du monde à posséder davantage d’usagers aux portables qu’aux téléphones fixes. Un vrai mode de vie s’organise autour de ce petit engin. 

« On m’appelle donc je suis »

Des passants pressés, des visages sombres ou souriants, des voix qui crient ou qui chuchotent, chacun à sa façon semble traiter ce moyen magique de communication qui a envahi notre quotidien. On l’aperçoit partout : dans les bureaux, les moyens de transport, les terrains de sport, les cours des écoles, les centres commerciaux ou les cafés ... Sa sonnerie nous poursuit et parfois nous hante. Il a malicieusement annulé toutes les frontières et a rendu le monde entier à portée de main. Il suffit tout simplement d’appuyer sur ses boutons pour entendre la voix de sa bien-aimée, prendre des nouvelles des enfants, annuler un rendez-vous à la dernière minute, écouter sa chanson préférée, regarder un vidéoclip, suivre un match de foot et échanger des sonneries. Pour l’Egyptien, le portable est beaucoup plus qu’un moyen de communication. Il est un mélange de tout : téléphone, caméra, radio-cassette, télévision et chacun y trouve sa satisfaction.

Le service de la téléphonie portable a été introduit en Egypte en 1998.

A ses débuts, il était réservé à une certaine élite sociale pour un usage purement professionnel. Il a fallu donc moins de dix ans pour qu’il devienne un phénomène de société. Les chiffres sont impressionnants. L’Egypte compte 20,32 millions d’abonnés, à savoir 25,5 % de la population, partagés presque à égalité entre les deux sociétés MobiNil et Vodafone. Cela fait de l’Egypte l’un des premiers pays du monde à compter davantage d’abonnés au portable qu’au téléphone fixe. Nous sommes le deuxième pays africain après l’Afrique du Sud en ce qui concerne le nombre d’usagers. Des faits qui ont encouragé la société Etisalat à lancer le troisième réseau, voulant profiter au maximum de ce marché prometteur. Avec ses services « troisième génération », elle veut attirer le plus grand nombre de clients et fait tout pour séduire. Sa campagne publicitaire ne passe pas inaperçue. « Certaines choses valent l’attente », a-t-elle choisi comme slogan. Et avant même son lancement, 700 000 personnes avaient déjà réservé leur ligne. Elle éveille plus la concurrence et met le feu au marché.

Après une tournée dans la rue Abdel-Aziz et dans les boutiques de portables éparpillées dans tous les quartiers du Caire, on constate que les offres sont sans limites : appareils avec plus d’options, portable neuf ou d’occasion, troquer un ancien pour un autre plus sophistiqué, acheter des accessoires, écouteurs ou chargeurs, la fièvre gagne l’Egypte.

Le portable est devenu la préoccupation majeure des gens. Il n’est plus étonnant de voir une personne posséder deux appareils ou plus avec deux lignes différentes : une pour le travail et une autre privée. C’est une manière de prouver qu’il s’agit d’une VIP. Et la dernière tendance est de se fournir un numéro privé (Private Number). Il s’agit d’un service destiné aux hommes d’affaires et aux hauts responsables. Ce privilège leur permet d’avoir un numéro secret qui n’apparaît pas sur l’écran de la personne avec qui ils communiquent. Et ce, pour une somme de 20 000 L.E.

 

Question d’apparence

Il semble que les Egyptiens aient trouvé dans le téléphone portable une aubaine. Qu’il s’agisse de la classe aisée ou populaire, chacun a réussi à l’adapter à ses propres conditions et culture. On peut même constater de la sonnerie de votre portable à quelle classe vous appartenez et de quelle tendance vous êtes. Car dans le monde des sonneries, il y a de tout.

Pour les pieux et les conservateurs, les chansons religieuses de Sami Youssef, l’appel à la prière ou la récitation des versets du Coran. Pour les plus rewech (branchés), les chansons dernier cri de Tamer Hosni, Chérine, Rouby et Nancy. Pour les romantiques, musique douce ou guitare espagnole.

Sayed travaille comme maçon et habite le quartier populaire de Sayeda Aïcha. Après la sortie de la chanson de Saad Al-Soghayar Al-Enab al-enab (le raisin), ayant réalisé un succès fou, il l’a choisie comme sonnerie. Pourtant, ses voisins de quartier se sont moqués de lui, car son portable n’est pas assez avancé pour diffuser le clip de cette chanson où on voit la danseuse Dina vibrer à ses rythmes. Voulant être à la page, il n’hésite pas à troquer son ancien portable pour un autre plus avancé.

« Même si cela m’a coûté plus de 1 000 L.E., je ne peux pas risquer mon prestige devant mes amis ». Sayed parle d’un ton très sérieux. Il ne trouve aucune gêne à verser tout son revenu sur ce petit objet. L’important c’est qu’il préserve son image d’un jeune homme chic et moderne devant son entourage. Sayed, qui a dépassé la quarantaine, n’est pas encore marié.

La raison de son célibat réside, selon lui, dans ses ressources limitées. Paradoxal lorsqu’on sait qu’il ne considère pas le portable comme un luxe duquel il peut se dispenser.

« C’est la seule source de plaisir dont je dispose. Quand j’entends sa sonnerie, je sens que j’existe, que je suis important. Quand je n’ai pas assez de crédits, je laisse sonner une fois ou j’envoie un message.

Grâce à ce portable, je reste en contact avec le monde ». C’est avec ses paroles simples que Sayed justifie son attachement à cet appareil magique. Sa famille ne possède pas de téléphone à domicile, car elle n’a pas réussi à payer les factures. « Avec le portable, je peux recevoir des communications sans verser un sou. Et quand j’ai de l’argent, je recharge ma carte », une option qui n’est pas valable avec le téléphone fixe et qui a séduit beaucoup de clients aux petits budgets qui ont donc opté pour la téléphonie mobile pour rester en contact avec le monde.

C’est cette même philosophie qui a poussé Tahiya, femme de ménage, à acheter un portable. « C’est un appareil génial », c’est ainsi qu’elle le qualifie. Grâce au portable, Tahiya reçoit les appels de ses clients et organise son emploi du temps. Et ce n’est pas tout. Elle a acheté un portable pour chacun de ses enfants. Ainsi, elle communique durant sa journée de travail avec son fils dans son atelier de mécanicien et sa fille de six ans laissée seule à la maison.

Pour les femmes des classes plus aisées, le portable a aussi son rôle. C’est un moyen de surveiller les hommes. « J’ai exigé de lui de s’abonner au service du Video Call pour vérifier qu’il est vraiment au bureau », dit Leïla. « Cela m’évitera de l’appeler à longueur de journée pour savoir où il se trouve. C’est ce que je faisais avant. Je n’avais rien à lui dire, mais je l’appelais quand même. Quand il n’en faisait pas de même, je lui en voulais parce qu’il n’avait aucune excuse. Un portable est, par définition, à portée de main », ajoute-t-elle.

 

L’opium du peuple

Ses fonctions multiples expliquent pourquoi le portable a connu un succès qui dépasse toutes les attentes. Devenu comme une drogue, il n’est plus facile de s’en dispenser ou même de modérer son utilisation. Le portable sonne à tout moment et à tout endroit. Wagdi est un ingénieur qui vit aux Etats-Unis depuis plus de trente ans. Il est venu en Egypte cet été après de longues années d’absence pour assister aux funérailles de son père. L’une des choses qui l’ont marqué le plus, à part les embouteillages, c’est le portable. « C’est incroyable. J’étais choqué d’entendre le cheikh demander aux fidèles à la mosquée d’éteindre leurs portables. Cela devrait être évident. Pourquoi cet usage exagéré du portable ? », s’interroge-t-il. Il a été surpris de voir ses frères et ses cousins parler au portable tout le long de la journée. « En Europe ou aux Etats-Unis, nous nous servons de nos cellulaires pour demander une information, prévenir que nous serons en retard à un rendez-vous, connaître la météo ou des infos trafic. Il n’est pas question d’utiliser le portable dans une clinique, au cinéma ou dans les lieux de culte comme on le fait ici. Un médecin n’est pas autorisé à donner son numéro de portable à ses patients. Le Caire est déjà une ville très bruyante. Avec ses sonneries incessantes, la ville est devenue insupportable ».

Wagdi voit les choses avec le regard d’un émigré qui connaît peu les bouleversements ayant secoué la société égyptienne. Mais il n’est pas le seul à avoir fait ce constat. La croissance spectaculaire et l’usage abusif du portable en Egypte ont suscité la curiosité de tous. « Nous sommes le pays de tous les contrastes. 25 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté, mais nous achetons des portables à deux caméras pour installer le service du Video Call. Nous sommes devenus une société de consommation au vrai sens du terme. Nous n’avons aucune idée de la façon dont il faut traiter avec la technologie. Nous adorons les apparences et nous nous vantons de posséder des produits de luxe alors que nous sommes privés des services les plus fondamentaux », analyse le scénariste connu pour son sarcasme Bilal Fadl. Il compare le portable aux lunettes, à la montre, au porte-clés, un outil qui s’est intégré très rapidement au cercle des petits objets étroitement liés à la personne. Fadl propose l’idée d’une journée sans portable pour rappeler aux Egyptiens que la vie allait bien avant l’introduction de cet objet. « C’est une occasion pour réfléchir aux bouleversements que cet outil a introduits dans notre société depuis son avènement », ajoute-t-il.

D’un objet de luxe à une nécessité quotidienne, le portable n’est plus un phénomène de distinction sociale. Il est en train graduellement de transformer la vie des Egyptiens. « Il a de nombreux avantages et avant tout cette possibilité de faire gagner du temps. Il a cette particularité de pouvoir mélanger privé, professionnel et social. En conduisant, un père de famille peut discuter avec un ami ou échanger des informations avec le bureau. Il nous donne ce sentiment positif d’être sollicité par les autres. On m’appelle donc j’existe », explique Josette Abdallah, psychologue.

Elle ajoute : « Le portable est le substitut des sorties interdites pour les adolescents. Il leur permet d’échanger en toute discrétion des nouvelles de leurs petits copains et d’être joignables toujours et partout et surtout sans la censure des parents ».

Aujourd’hui, sociologues et experts se mobilisent pour étudier ses effets sur notre comportement et surtout sur notre santé. « Il faut mettre l’accent sur l’usage déconseillé du portable par les enfants. Un phénomène qui ne cesse d’augmenter en Egypte et qui risque d’être alarmant », explique Morsi Awad, pédiatre.

Qu’on le veuille ou non, le portable est là. Certains le considèrent comme l’une des plus grandes révolutions techniques, alors que d’autres l’accusent d’avoir fait de nous des nomades isolés les uns des autres. Pourtant, ses avantages sont indéniables. Il y a moins d’un an, le portable a permis de dénoncer une violation des droits de l’homme. Dans le commissariat de Boulaq, Emad Al-Kébir, chauffeur de taxi de 21 ans, a été torturé par les policiers. Ce sont ces derniers qui l’ont filmé par portable en vue de la diffuser sur Internet dans le quartier pour le discréditer, mais aussi pour qu’il puisse servir d’exemple aux autres.

La diffusion de la vidéo a été lancée par un journaliste et a été utilisée comme preuve pour condamner les policiers.

Cette semaine, c’est aussi grâce au portable que des falsifications des résultats du Conseil législatif ont été mises à nu. Sur la scène politique, il permet aux jeunes activistes de pouvoir coordonner le lieu d’une manifestation en un temps record.

Au fil des ans, ses secrets, ses avantages et ses effets n’arrêteront pas de nous surprendre l

Amira Doss

 




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