Al-Ahram Hebdo, Littérature | Youssef Al-Mohaimeed, Loin de cet enfer
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 27 juin au 3 juillet 2007, numéro 668

 

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Littérature

L’écrivain saoudien Youssef Al-Mohaimeed a été particulièrement célébré cette année, avec la traduction vers le français et l’anglais de son roman Fikhakh al-raïha  (Loin de cet enfer, Actes Sud, 2007).  

Loin de cet enfer 

Retour au sommaire— Quelle destination ?, lui demanda le guichetier, très affairé à classer les billets dans son tiroir-caisse.

Mais comme aucune réponse ne se fit entendre, le jeune fonctionnaire releva la tête pour considérer, à travers l’ouverture ronde de la vitre, celui qui se tenait devant lui, avec sa barbiche au poil blanc et hirsute, ses yeux un peu globuleux et sa moustache touffue qui lui recouvrait en partie la lèvre supérieure.

Turad n’avait pas encore décidé de sa destination. Toujours est-il qu’il était entré dans le hall des départs et qu’il s’était dirigé vers l’un des guichetiers, las de cette ville et de ses habitants que désormais il détestait, tous autant qu’ils étaient. Il avait dormi deux nuits dans le caveau de l’une des mosquées anciennes et, comme pour bien s’assurer qu’il ne perdrait rien de très essentiel en quittant cette ville, il avait deux jours durant arpenté ses recoins et ses rues, pénétré dans chacun de ses jardins et de ses souks, ne négligeant pas la moindre échoppe ; cette ville où, alors qu’il n’était encore qu’un enfant malavisé et sans défense, il s’était réfugié ; où il avait vécu des années, apprenant la nuit à reconnaître les lettres de l’alphabet et, lettre après lettre, à déchiffrer les mots, et, le jour, se tuant à la tâche dans la chaleur suffocante, tour à tour comme journalier, balayeur, vigile dans une banque, garde à la porte d’un palais et, dans un ministère enfin, comme commis expéditionnaire. Maudite soit cette ville, maudits ces citadins qui m’ont fait perdre ma dignité et ma grandeur d’âme ! Ce sont de vrais Arabes, ou quoi ?, se demandait Turad lorsque le guichetier répéta sa question :

— Quelle destination, cher monsieur ?

Grand Dieu ! Qu’est-ce qu’il a dit, ce jeunot ? Il a dit « cher monsieur » ! Oui, et c’est bien à moi qu’il s’adressait ! Il regarde dans ma direction et il dit « cher monsieur » ! D’où tu sors mon garçon avec ces bonnes manières ? Ne m’appelle pas « cher monsieur », tu me ferais abandonner mon idée de fuir cette maudite ville. Peut-être que si tu avais vu certains de tes congénères, et plus jeunes que toi encore, me tirer par les vêtements et me botter le derrière ; peut-être que si tu avais vu mon oreille gauche que je dissimule aux regards des gens en la recouvrant avec un pan de mon keffieh, alors là peut-être bien que tu aurais eu une autre opinion de moi et que tu m’aurais injurié devant tout le monde ; peut-être que tu m’aurais même crié à la figure : Disparais d’ici, espèce de clochard !

— Vous ne m’entendez donc pas, cher monsieur ? Où avez-vous prévu de faire ce voyage ?, dit-il en se levant de sa chaise pour approcher son visage de la lucarne du guichet.

— Je ne sais pas.

— Dans ce cas, le temps que vous vous décidiez, je vous inviterai à vous asseoir là-bas, dans le hall. Regardez, il y a des gens derrière vous qui attendent leur tour.

Après un regard furtif sur la longue file qui s’était formée derrière lui, Turad se retira, traînant les pieds jusqu’au dernier siège du hall, derrière lequel ne restait plus qu’une grande baie vitrée. Par-delà la rue s’apprêtant à glisser tranquillement dans un sommeil profond, il scruta l’étendue de la ville qui, s’assoupissant, se frottait les yeux, tandis que le disque blond du soleil achevait sa course en oscillant tout au bout de l’horizon.

Là-bas, dans l’énorme bâtiment du ministère, j’ai arpenté tous les couloirs en portant la cafetière de cuivre brillant et, de la main droite, trois tasses de porcelaine ornée. Je me tiens à la porte du bureau, je remplis chaque tasse en levant la cafetière très haut – un de mes petits plaisirs – et je fais le tour des hôtes avec un de ces petits cafés parfumés qui vous réveillent les méninges ! Quand le directeur fait un signe de la main dans ma direction, je me retire sans plus attendre. Je détestais ces grands airs qu’il prenait avec moi, je ne sais pas pourquoi il me traitait comme ça, avec cette morgue, pourtant je prenais sur moi, ravalant ma colère pour garder ce poste. J’avais perdu mon précédent emploi de garde à l’entrée d’un palais. Alors que j’étais sérieux dans ce travail, jamais une inattention. Et c’est pour ça que j’ai refusé l’entrée à cet homme que madame voulait recevoir, j’ai refusé parce que monsieur m’avait recommandé de ne jamais laisser les gens que je ne connaissais pas s’introduire dans le palais en son absence. Après cet incident, ce sale type m’a chassé. Sans la moindre explication. Est-ce que cette madame a monté une intrigue contre moi ? Est-ce qu’elle a raconté des sornettes à mon sujet ? Est-ce qu’elle m’a accusé de quelque chose ? De lorgner ses amies lorsqu’elles passaient la porte, alors que tout ce que je faisais, c’était de m’assurer, avant de les laisser passer, qu’elles étaient bien des femmes, pas des hommes, de manière à ne laisser que les gens sûrs s’introduire dans le palais ? C’est comme ça, sans raison, que du jour au lendemain je me suis retrouvé à la rue, avec ma valise de vêtements pour tout bagage, jusqu’à ce que je trouve ce ministère, et que j’aille gâcher ma vie dans ces couloirs et ce cagibi où je préparais thé et café.

Lorsque les rues et les boulevards eurent raison de ses pauvres jambes, qu’il fut à bout de souffle, et que, refoulé de tous les bureaux fastueux, rejeté à la rue, il n’y eut pour son salut plus la moindre voie, pas même l’ombre d’un refuge parmi les visages et les maisons, il décida de rejoindre la multitude des travailleurs indiens et bangladais et de leur disputer le lavage des voitures. Aucune honte à cela !, se disait-il tout haut, mais une voix intérieure, jalouse de son honneur, était là qui le blâmait : O fils des tribus libres et souveraines, ô fils de l’immensité des steppes et des vallées, comment peux-tu accepter de porter ce torchon, d’être serviteur, voire même esclave ?!! Nous sommes tous Ses esclaves, se consolait-il l

Traduction d’Emmanuel Varlet

© Actes Sud, 2007.


 

« Le romancier doit dénoncer la société dans laquelle il vit »

 

Invité par les presses de l’Université américaine au Caire (AUC Press), Youssef Al-Mohaimeed revient sur son roman et la situation actuelle de la littérature saoudienne.

 

Al-Ahram Hebdo : Dans votre roman Fikhakh al-raïha, les trois personnages principaux sont marginaux. Pourquoi ce choix ?

Yousef Al-Mohaimeed : J’ai le sentiment que le roman saoudien ne s’intéresse pas à ces couches sociales. Pour ma part, c’est le personnage de Turad qui a impulsé le noyau du texte. C’était un bandit noble, qui ne tuait pas, qui s’est ensuite senti opprimé dans l’univers urbain, qu’il a vécu comme un univers plus impitoyable que le désert. En ce qui concerne le personnage de Tewfiq, j’en étais plus éloigné. A l’inverse de Turad, le bédouin, Tewfiq est un esclave soudanais, un eunuque. Pour reconstituer ce personnage, décrire le port où il a accosté soixante-dix ans plus tôt, j’ai mené de longues recherches et beaucoup travaillé sur les détails. Le troisième personnage est celui du bâtard. Il est le résultat d’une faute qu’il doit supporter pour l’éternité.

— Vous dites que le roman saoudien ne s’intéresse pas assez aux personnages marginaux. Votre intérêt pour ce type de personnages, et plus généralement pour tous les interdits de la société saoudienne, est-il systématique ?

— A mon sens, le romancier, partout dans le monde, doit dénoncer la société dans laquelle il vit. Il doit posséder une vision critique de la part d’inhumain dans la société, un regard qui débusque tout ce qui peut provoquer en lui une certaine douleur humaine. Je travaille sur ces thèmes depuis mon premier recueil de nouvelles (publié en 1989). Il ne s’agit pas forcément de personnages marginaux. Même la classe moyenne souffre de nombreuses angoisses, voire d’une certaine terreur.

— Ne pensez-vous pas que le fait de parler de l’interdit dans les sociétés arabes sacrifie à un phénomène de mode en Occident ?

— Je ne souffre pas de ce type de schizophrénie. L’Occident aime, ou n’aime pas. Les accusations usuelles de traîtrise ne m’inquiètent pas. On ne peut pas se taire sur l’oppression ou le despotisme sous prétexte de refuser de déplaire à l’Occident. Je suis en premier lieu préoccupé par ma société, je veux qu’elle devienne libre, démocratique, qu’elle respecte les droits de l’être humain, indépendamment du fait si ça plaira ou non à l’Occident. Je pense qu’en tant que romanciers arabes, nous ne devons pas nous laisser faire par ces accusations de complot.

— Ne ressentez-vous pas cependant une manipulation d’un certain discours romanesque, au niveau des stratégies de publication par exemple ?

— Non, avant que le roman ne soit traduit, il rencontre également un certain succès dans la rue en Arabie saoudite. Quand un lecteur est heureux que j’aie abordé telle ou telle question, ou certains phénomènes de corruption, c’est à mes yeux une réalisation importante. Même en Occident, les écrivains sont critiques de leur propre société, comme Paul Auster à New York par exemple.

— En ce qui concerne la réception de votre œuvre en Arabie saoudite, souffrez-vous de la censure, que ce soit au niveau populaire ou institutionnel ?

— Bien sûr. Il y a des couches qui refusent et critiquent ce genre d’écrits. Sur certains sites Internet, j’ai été accusé de présenter la femme saoudienne comme une prostituée ou pécheresse. Il y a une incompréhension du roman. Les gens pensent que si l’on écrit sur une prostituée — ou appelez-la comme vous voudrez —, il faut écrire sur une femme vertueuse dans le même roman. En ce qui concerne la censure, la situation s’est améliorée depuis deux ans seulement, avec l’entrée de livres publiés à Beyrouth. Le lecteur peut de toute façon acheter ses livres à l’étranger, dans le cadre de ses voyages, ou les acheter par le biais d’Internet. La censure est devenue presque vaine. Cependant, il faut œuvrer à l’abrogation du système du « tampon » sur les manuscrits l

Propos recueillis par Dina Heshmat

 




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