L’écrivain saoudien Youssef Al-Mohaimeed a été particulièrement célébré cette
année, avec la traduction vers le français et l’anglais de son roman Fikhakh al-raïha (Loin de cet enfer, Actes Sud, 2007).
Loin de cet enfer
— Quelle destination ?, lui
demanda le guichetier, très affairé à classer les billets dans son
tiroir-caisse.
Mais comme aucune réponse ne se fit entendre, le jeune
fonctionnaire releva la tête pour considérer, à travers l’ouverture ronde de la
vitre, celui qui se tenait devant lui, avec sa barbiche au poil blanc et
hirsute, ses yeux un peu globuleux et sa moustache touffue qui lui recouvrait
en partie la lèvre supérieure.
Turad n’avait pas encore décidé de sa destination. Toujours est-il qu’il était
entré dans le hall des départs et qu’il s’était dirigé vers l’un des
guichetiers, las de cette ville et de ses habitants que désormais il détestait,
tous autant qu’ils étaient. Il avait dormi deux nuits dans le caveau de l’une
des mosquées anciennes et, comme pour bien s’assurer qu’il ne perdrait rien de
très essentiel en quittant cette ville, il avait deux jours durant arpenté ses
recoins et ses rues, pénétré dans chacun de ses jardins et de ses souks, ne
négligeant pas la moindre échoppe ; cette ville où, alors qu’il n’était encore
qu’un enfant malavisé et sans défense, il s’était réfugié ; où il avait vécu
des années, apprenant la nuit à reconnaître les lettres de l’alphabet et,
lettre après lettre, à déchiffrer les mots, et, le jour, se tuant à la tâche
dans la chaleur suffocante, tour à tour comme journalier, balayeur, vigile dans
une banque, garde à la porte d’un palais et, dans un ministère enfin, comme
commis expéditionnaire. Maudite soit cette ville, maudits ces citadins qui
m’ont fait perdre ma dignité et ma grandeur d’âme ! Ce sont de vrais Arabes, ou
quoi ?, se demandait Turad
lorsque le guichetier répéta sa question :
— Quelle destination, cher monsieur ?
Grand Dieu ! Qu’est-ce qu’il a dit, ce jeunot ? Il a dit
« cher monsieur » ! Oui, et c’est bien à moi qu’il s’adressait ! Il regarde
dans ma direction et il dit « cher monsieur » ! D’où tu sors mon garçon avec
ces bonnes manières ? Ne m’appelle pas « cher monsieur », tu me ferais
abandonner mon idée de fuir cette maudite ville. Peut-être que si tu avais vu
certains de tes congénères, et plus jeunes que toi encore, me tirer par les
vêtements et me botter le derrière ; peut-être que si tu avais vu mon oreille gauche que je dissimule aux regards des gens en la
recouvrant avec un pan de mon keffieh, alors là peut-être bien que tu aurais eu
une autre opinion de moi et que tu m’aurais injurié devant tout le monde ;
peut-être que tu m’aurais même crié à la figure : Disparais d’ici, espèce de
clochard !
— Vous ne m’entendez donc pas, cher monsieur ? Où
avez-vous prévu de faire ce voyage ?, dit-il en se
levant de sa chaise pour approcher son visage de la lucarne du guichet.
— Je ne sais pas.
— Dans ce cas, le temps que vous vous décidiez, je vous
inviterai à vous asseoir là-bas, dans le hall. Regardez, il y a des gens
derrière vous qui attendent leur tour.
Après un regard furtif sur la longue file qui s’était
formée derrière lui, Turad se retira, traînant les
pieds jusqu’au dernier siège du hall, derrière lequel ne restait plus qu’une
grande baie vitrée. Par-delà la rue s’apprêtant à glisser tranquillement dans
un sommeil profond, il scruta l’étendue de la ville qui, s’assoupissant, se
frottait les yeux, tandis que le disque blond du soleil achevait sa course en
oscillant tout au bout de l’horizon.
Là-bas, dans l’énorme bâtiment du ministère, j’ai arpenté
tous les couloirs en portant la cafetière de cuivre brillant et, de la main
droite, trois tasses de porcelaine ornée. Je me tiens à la porte du bureau, je
remplis chaque tasse en levant la cafetière très haut
– un de mes petits plaisirs – et je fais le tour des hôtes avec un de ces
petits cafés parfumés qui vous réveillent les méninges ! Quand le directeur
fait un signe de la main dans ma direction, je me retire sans plus attendre. Je
détestais ces grands airs qu’il prenait avec moi, je ne sais pas pourquoi il me
traitait comme ça, avec cette morgue, pourtant je prenais sur moi, ravalant ma
colère pour garder ce poste. J’avais perdu mon précédent emploi de garde à
l’entrée d’un palais. Alors que j’étais sérieux dans ce travail, jamais une
inattention. Et c’est pour ça que j’ai refusé l’entrée à cet homme que madame
voulait recevoir, j’ai refusé parce que monsieur m’avait recommandé de ne
jamais laisser les gens que je ne connaissais pas s’introduire dans le palais
en son absence. Après cet incident, ce sale type m’a chassé. Sans la moindre
explication. Est-ce que cette madame a monté une intrigue contre moi ? Est-ce
qu’elle a raconté des sornettes à mon sujet ? Est-ce qu’elle m’a accusé de
quelque chose ? De lorgner ses amies lorsqu’elles passaient la porte, alors que
tout ce que je faisais, c’était de m’assurer, avant de les laisser passer,
qu’elles étaient bien des femmes, pas des hommes, de manière à ne laisser que
les gens sûrs s’introduire dans le palais ? C’est comme ça, sans raison, que du
jour au lendemain je me suis retrouvé à la rue, avec ma valise de vêtements
pour tout bagage, jusqu’à ce que je trouve ce ministère, et que j’aille gâcher
ma vie dans ces couloirs et ce cagibi où je préparais thé et café.
Lorsque les rues et les boulevards eurent raison de ses
pauvres jambes, qu’il fut à bout de souffle, et que, refoulé de tous les
bureaux fastueux, rejeté à la rue, il n’y eut pour son salut plus la moindre
voie, pas même l’ombre d’un refuge parmi les visages et les maisons, il décida
de rejoindre la multitude des travailleurs indiens et bangladais et de leur
disputer le lavage des voitures. Aucune honte à cela !,
se disait-il tout haut, mais une voix intérieure, jalouse de son honneur, était
là qui le blâmait : O fils des tribus libres et souveraines, ô fils de
l’immensité des steppes et des vallées, comment peux-tu accepter de porter ce
torchon, d’être serviteur, voire même esclave ?!! Nous sommes tous Ses
esclaves, se consolait-il l
Traduction d’Emmanuel Varlet
© Actes Sud, 2007.
« Le romancier doit dénoncer la société dans laquelle il vit »
Invité par les presses de l’Université américaine au Caire (AUC Press), Youssef Al-Mohaimeed revient sur son roman et la situation actuelle de la littérature saoudienne.
Al-Ahram Hebdo : Dans votre roman Fikhakh al-raïha, les trois personnages principaux sont marginaux. Pourquoi ce choix ?
Yousef Al-Mohaimeed : J’ai le sentiment que le roman saoudien ne s’intéresse pas à ces couches sociales. Pour ma part, c’est le personnage de Turad qui a impulsé le noyau du texte. C’était un bandit noble, qui ne tuait pas, qui s’est ensuite senti opprimé dans l’univers urbain, qu’il a vécu comme un univers plus impitoyable que le désert. En ce qui concerne le personnage de Tewfiq, j’en étais plus éloigné. A l’inverse de Turad, le bédouin, Tewfiq est un esclave soudanais, un eunuque. Pour reconstituer ce personnage, décrire le port où il a accosté soixante-dix ans plus tôt, j’ai mené de longues recherches et beaucoup travaillé sur les détails. Le troisième personnage est celui du bâtard. Il est le résultat d’une faute qu’il doit supporter pour l’éternité.
— Vous dites que le roman saoudien ne s’intéresse pas assez aux personnages marginaux. Votre intérêt pour ce type de personnages, et plus généralement pour tous les interdits de la société saoudienne, est-il systématique ?
— A mon sens, le romancier, partout dans le monde, doit dénoncer la société dans laquelle il vit. Il doit posséder une vision critique de la part d’inhumain dans la société, un regard qui débusque tout ce qui peut provoquer en lui une certaine douleur humaine. Je travaille sur ces thèmes depuis mon premier recueil de nouvelles (publié en 1989). Il ne s’agit pas forcément de personnages marginaux. Même la classe moyenne souffre de nombreuses angoisses, voire d’une certaine terreur.
— Ne pensez-vous pas que le fait de parler de l’interdit dans les sociétés arabes sacrifie à un phénomène de mode en Occident ?
— Je ne souffre pas de ce type de schizophrénie. L’Occident aime, ou n’aime pas. Les accusations usuelles de traîtrise ne m’inquiètent pas. On ne peut pas se taire sur l’oppression ou le despotisme sous prétexte de refuser de déplaire à l’Occident. Je suis en premier lieu préoccupé par ma société, je veux qu’elle devienne libre, démocratique, qu’elle respecte les droits de l’être humain, indépendamment du fait si ça plaira ou non à l’Occident. Je pense qu’en tant que romanciers arabes, nous ne devons pas nous laisser faire par ces accusations de complot.
— Ne ressentez-vous pas cependant une manipulation d’un certain discours romanesque, au niveau des stratégies de publication par exemple ?
— Non, avant que le roman ne soit traduit, il rencontre également un certain succès dans la rue en Arabie saoudite. Quand un lecteur est heureux que j’aie abordé telle ou telle question, ou certains phénomènes de corruption, c’est à mes yeux une réalisation importante. Même en Occident, les écrivains sont critiques de leur propre société, comme Paul Auster à New York par exemple.
— En ce qui concerne la réception de votre œuvre en Arabie saoudite, souffrez-vous de la censure, que ce soit au niveau populaire ou institutionnel ?
— Bien sûr. Il y a des couches qui refusent et critiquent ce genre d’écrits. Sur certains sites Internet, j’ai été accusé de présenter la femme saoudienne comme une prostituée ou pécheresse. Il y a une incompréhension du roman. Les gens pensent que si l’on écrit sur une prostituée — ou appelez-la comme vous voudrez —, il faut écrire sur une femme vertueuse dans le même roman. En ce qui concerne la censure, la situation s’est améliorée depuis deux ans seulement, avec l’entrée de livres publiés à Beyrouth. Le lecteur peut de toute façon acheter ses livres à l’étranger, dans le cadre de ses voyages, ou les acheter par le biais d’Internet. La censure est devenue presque vaine. Cependant, il faut œuvrer à l’abrogation du système du « tampon » sur les manuscrits l
Propos recueillis par Dina Heshmat