Religion .
Suite à la prolifération d’avis religieux émanant de toutes
parts, le Conseil des ministres a annoncé cette
semaineune possible réforme de
Dar
Al-Iftaa, instance officielle chargée d’émettre les
fatwas. Polémique.
Canaliser ou non les fatwas ?
L’urgence d’une réforme de Dar
Al-Iftaa se fait de plus en plus
ressentir face à la multiplication des fatwas farfelues et à
la perte d’influence des institutions religieuses
officielles. Ainsi, le porte-parole officiel du Conseil des
ministres, Magdi
Radi, a-t-il déclaré que des
réunions se tiendront prochainement avec les responsables
des instances concernées, dont Dar
Al-Iftaa,
Al-Azhar et le ministère de la Justice dans le but
d’engager une réforme de Dar
Al-Iftaa. Depuis la Révolution
de juillet 1952, cette institution dépend officiellement du
ministère de la Justice. Elle a pour rôle d’émettre des avis
religieux sur les projets de loi élaborés par le ministère.
Autrefois, les fatwas ne pouvaient qu’être « officielles »,
elles étaient exclusivement émises par le mufti, lui-même
nommé par le chef de l’Etat, ou par une instance officielle
comme le Haut Conseil des Affaires islamiques, l’Institution
des recherches islamiques ou Al-Azhar.
Cependant, on assiste avec la multiplication des chaînes
satellites et l’Internet à une prolifération des fatwas.
Elles sont rendues par des personnes qui ne sont pas
toujours qualifiées pour le faire. Ce sont soit de nouveaux
prédicateurs médiatisés soit des cheikhs radicaux non
partisans d’avancées sociales. Ce foisonnement de fatwas
contradictoires est source de confusion. Les gens ne se
retrouvent plus entre les fatwas officielles émises par
Dar
Al-Iftaa et Al-Azhar, les
fatwas dites modernes des nouveaux prédicateurs et celles
des wahhabites. Face à ce chaos, la nécessité de réguler
l’émission des fatwas s’est faite ressentir. « Il ne s’agit
pas de confisquer les avis d’autrui ni de restreindre le
droit à l’Ijtihad mais d’une
tentative pour protéger la société de la dérive religieuse
», estime Ali Gomaa, le mufti de
la République.
La réforme en question envisage la création d’un organisme
qui sera chargé de contrôler les fatwas et de mettre en
place une charte de déontologie pour ce domaine. Autre volet
de la réforme, la possible mise en place d’un système de
sanctions à l’égard des personnes qui émettent des fatwas
sans être habilitées à le faire, soit par
Dar
Al-Iftaa, soit par l’Institut des Recherches
Islamiques (IRI) dépendant d’Al-Azhar.
Cette réforme divise les oulémas. Ses partisans y voient un
moyen efficace de lutte contre l’anarchie religieuse. Les
opposants au projet la considèrent comme un moyen pour le
régime de contrôler, à des fins politiques, l’émission des
fatwas ainsi qu’une atteinte au droit de l’Ijtihad.
Mohamad Kamal, professeur de charia à l’Université
d’Alexandrie, souligne que le but de la création de
Dar
Al-Iftaa était d’émettre des avis religieux pour le
ministère de la Justice exclusivement. « Une telle décision
marginaliserait les oulémas et les professeurs de charia qui
sont qualifiés pour édicter des fatwas. Il est vrai qu’il
existe une certaine anarchie dans ce domaine. Je ne crois
pas, cependant, que la solution réside dans une telle
interdiction. Par contre, il est nécessaire de sensibiliser
les gens pour qu’ils sachent distinguer le vrai du faux »,
affirme Kamal. Cette critique est partagée par
Safouat
Hégazi, prédicateur, qui perçoit cette initiative
comme une tentative de politiser la religion pour servir les
intérêts de l’Etat.
Pour Mohamad Sélim
Al-Awwa, penseur islamique, la
multiplication des chaînes satellites a permis l’émergence
de télé-muftis fort
charismatiques. Elle a aussi laissé de côté les institutions
religieuses officielles qui n’ont pas su s’adapter aux
exigences de la modernité.
« Les nouveaux prédicateurs sont devenus très populaires car
ils ont su s’adapter aux nouvelles données. Les
azharistes, eux, persistent à
tenir un discours traditionnel, compris par une petite
minorité en complet décalage avec l’époque actuelle. Leur
éducation est purement religieuse ; ils n’ont aucune notion
en sciences et en économie, donc ils sont inaptes à émettre
des fatwas sur des questions actuelles », explique-t-il.
Pour lui, il faut d’abord commencer par réformer
l’enseignement religieux de manière à l’adapter à la réalité
actuelle.
Le célèbre penseur islamique Gamal
Al-Banna affirme de son côté que
l’on ne peut se contenter seulement de lier les textes
sacrés à la vie quotidienne. Il faut aussi définir de
nouveaux fondements (oussoul) du
fiqh afin de l’adapter à notre
époque tout en respectant les principes des textes du Coran
et les hadiths. Enfin, pour l’écrivain islamiste
Fahmi
Howeidi, intellectuel, c’est le caractère
gouvernemental des fatwas qui est source d’anarchie. «
La politisation du discours religieux est la principale
cause de la multiplication des fatwas. La compromission des
institutions religieuses avec le gouvernement a discrédité
leur discours. Les gens se sont alors tournés vers d’autres
sources ». Un vieux débat qui ne sera sûrement pas résolu
par la seule réforme de Dar
Al-Iftaa l
May
Al-Maghrabi