Rétrospective .
Plus de 100 sculptures et peintures de
Sobhi Guirguis dressent
le parcours de ce plasticien hors pair, à la galerie
Ofoq. A 78 ans, l’artiste
se consume de passion, vivant intensément.
Le génie du sens dessus dessous
Acceptation,
rejet ou suspension. C’est la vie !
Sobhi Guirguis l’a
compris depuis fort longtemps. On ne peut plaire à tout le
monde, l’essentiel est que ses sculptures lui procurent une
autosatisfaction. Il se réjouit « intérieurement », ses
doigts comme titillés par d’irrésistibles envies. Avec lui,
on ne sent guère la perte ni le gâchis. Pas d’arrière-goût
de déception. A 78 ans, il fume comme un sapeur. Inclassable
avec ses cheveux blancs épars, anachronique dans une
certaine mesure. Il n’a pas appris à penser comme un vieux.
La sincérité le dispute à l’humour, et la folie à la raison.
Le thème de l’exaltation revient inlassablement, à l’image
de tous ces êtres sculptés par lui, eux aussi à la recherche
inlassable d’une sortie. « Je ressens un désir de sortir moi
aussi de ma vie, d’aller ailleurs. Que mon esprit plane pour
faire autre chose », dit-il face à toutes ses sculptures
exposées sous l’intitulé de La Sortie.
Parfois, on a l’impression que c’est lui tout craché !
Ihab
Al-Labane, responsable de la galerie
Ofoq et commissaire de
l’exposition, a dû par exemple agencer toute la
rétrospective autour de la statue du dérouté ou du confus. «
Bien que Guirguis n’ait rien de
confus, il a une similarité quelconque avec cette statue. Le
visage peut-être ! », avance
Al-Labane, qui a passé environ
un an et demi à préparer cette exposition. Durant cette
période, il fallait se rendre à l’atelier-maison
de Guirguis, dans le quartier
populaire d’Al-Qolali, où
l’artiste sculpte directement par soudure ou enroulement
d’éléments métalliques. En le voyant manipuler les plaques
de cuivre ou le bronze avec la plus grande aisance,
Al-Labane s’étonne qu’à cet âge,
il soit toujours capable de travailler 15 heures par jour.
Les pièces d’art s’entassent partout et il fallait
absolument en faire le tri, les classer ou les cataloguer.
L’artiste prodigue aime bien vivre avec ses « créatures »,
plutôt « ses œuvres », comme il préfère les appeler « car la
création est un attribut de Dieu ». « L’art repose sur
l’invention. Des éléments qui vous emplissent pour ensuite
vous quitter, à la recherche d’une issue, et un vide qui
fait pression sur vous de toute part. Les tentatives d’un
homme, en quête de nouveaux débuts, alors que tout est
bouché tout autour », lance Sobhi
Guirguis. Et d’ajouter : «
Plusieurs sont capables de faire du piano peut-être mieux
que Beethoven, mais qui peut écrire de pareilles symphonies
? »
Le rapport à la musique revient souvent dans ses propos.
Fils du fameux Guirguis Saad,
flûtiste de la diva Oum
Kalsoum, lui-même fin joueur de
qânoun, de luth et d’orgue, il
se nourrit de musique, établissant un parallélisme. « Mes
œuvres comportent un arrangement presque musical. C’est la
musique qui y donne la cadence », poursuit l’artiste qui,
après avoir travaillé une pièce donnée, bat d’une main
habile les claviers de son orgue, foisonnant les sons à
l’aide d’amplificateurs disséminés dans tous les recoins
comme dans un studio.
«
L’art n’est ni réalité ni Histoire ! Je n’ai rien à voir
avec le réel. Où pouvez-vous trouver un être qui se tient si
droit ? Une posture pareille est invraisemblable », commente
Guirguis, en montrant l’une de
ses œuvres exposées. C’est vrai que celles-ci n’ont aucun
souci de vraisemblance, elles semblent exister de par
elles-mêmes. Le sculpteur ne veut ressembler à nul autre,
seulement avide d’écarter toute impression de déjà-vu.
A quoi ressemble-t-on lorsqu’on est fâché, heureux ou éperdu
? Toutes les expressions du visage et du corps y sont. Ses
sculptures et ses peintures à l’huile (qui ne sont en fait
que l’écho de ces premières) s’avèrent très attachées à la
terre de par un effet de pesanteur, d’ancienneté et de
couleurs. « L’homme a été chassé du paradis pour descendre
sur terre. Il est sorti de la terre et y revient », dit dans
sa voix rauque Guirguis qui a
fait son magistère sur Mahmoud Mokhtar,
à l’Université Saint-Marc de Florence.
Un esprit de l’enfance ? « Si vous voulez ». Une identité
copte ? « Ainsi, proclame-t-on de temps en temps ». Une
influence africaine ? « Pourquoi pas... ». Les jumeaux, un
thème récurrent ? « Simplement, deux figures réussissent
mieux la composition... ». Le bœuf avant la charrue ou la
charrue avant le bœuf ? Il n’y pense pas souvent, l’art ça
vient tout seul. Ce qu’on en dit ne compte pas trop pour
lui. Personnellement, il n’aime pas en parler, mais laisse
ses œuvres exprimer chacune son petit caractère.
Dans la grande salle d’Ofoq, le
penseur a la tête à l’envers, l’enfant gâté est par terre
les pieds en l’air, un homme se met à califourchon et un
autre maintient le silence … C’est quoi la réalité de
l’homme ? « sens dessus dessous,
envers-revers », comme le révèle l’une des quelque
100 œuvres exposées, sans ordre chronologique, l’œuvre de
l’artiste faisant preuve d’une certaine continuité. Le
passage d’une matière à l’autre se fait sans interruption,
ainsi intervient l’usage du bronze dans les années 1960 et
celui plus fréquent du cuivre à partir des années 1970. Des
têtes longitudinales contre d’autres plus circulaires,
sculptées directement sans moulage, peuplent l’univers de
Sobhi
Guirguis. Sans elles, il se sent esseulé. Il n’aime
pas d’ailleurs qu’on lui rende visite dans son atelier,
lorsqu’elles « sont parties en exposition » comme en ce
moment.
L’endroit
perd son
tourbillon de folie l
Dalia
Chams
Jusqu’au 12 juillet à la galerie Ofoq
(musée Mahmoud Khalil). 1, rue Kafour.
Guiza. Tél. : 336 29 21. De 10h
à 21h, sauf le vendredi.