Al-Ahram Hebdo, Arts | « L’opéra n’est pas fait pour l’élite »
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 Semaine du 27 juin au 3 juillet 2007, numéro 668

 

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Arts

Musique . Le metteur en scène italien Maurizio di Mattia a récemment donné au Caire une nouvelle version modifiée de l’opéra Aïda. C’était sa première expérience en Egypte.

« L’opéra n’est pas fait pour l’élite »

Al-Ahram Hebdo : Depuis 1987, vous élaborez sans cesse la mise en scène de l’opéra Aïda, de Verdi. Quelle en est la raison ?

Maurizio di Mattia : Chaque fois que je donne Aïda, je tiens à présenter une nouvelle version. J’ai commencé à monter Aïda sur scène en 1987. Dans cette production égyptienne, je travaille de plus en plus sur le rapport entre les personnages. La première impression qu’on a sur Aïda est qu’il s’agit d’une histoire de force et de défi moral. On dit en italien capa espada : histoire de cape et d’épée. A un premier niveau, on a l’amour entre Radamès et Aïda, mais en creusant on trouve des choses un peu plus différentes. Pour cela, je commence à travailler sur le rapport entre Ramphis et Radamès. La question devient de plus en plus compliquée. On a le pouvoir religieux, le pouvoir militaire et le pouvoir de la passion. Alors l’espace mental du spectacle, de l’histoire, va devenir un espace réel. Lors d’une première version, on remarque, dans la scène du temple, celle de la confrontation de l’épée du premier acte, que les femmes ne sont pas à l’intérieur, elles chantent plutôt à l’extérieur. C’est un signe très important, elles veulent mettre en évidence ce rapport entre les différents pouvoirs qui n’est jamais clair. Elles repoussent Radamès qui veut que le pouvoir militaire soit au-dessus du pouvoir religieux.

L’affaire Radamès a été concoctée par le grand prêtre Ramphis. J’essaye de le faire montrer à travers la mise en scène et de mettre en valeur le rapport personnel et psychologique entre les personnages. Il faut retravailler l’œuvre, en lisant entre les lignes, à la découverte de toutes les histoires cachées. C’est dans ce genre de travail que réside la fortune de l’opéra en général. Ce sont des fragments importants de cultures mondiales. Des publics provenant de cultures lointaines aiment follement l’opéra, et ce n’est pas uniquement à cause du chant. Même s’ils ne comprennent pas le langage, ils s’intéressent à la musique qui est un espace mental universel et à l’image. Quand on comprend de quoi il s’agit dans l’histoire, on peut mettre dans l’opéra certaines choses qui ne sont pas écrites, certains morceaux de musique, rappelant ainsi l’ancienne manière de faire l’opéra baroque.

— Selon vous, quelles sont les limites de l’innovation et du changement, en abordant une œuvre classique telle Aïda ?

— Il n’ y a ni règles ni limites. J’aime l’opéra et le drame, puisque j’ai d’abord débuté ma carrière en tant qu’acteur. Je respecte beaucoup la musique, mais il faut que la musique soit au service du spectacle. Les chanteurs doivent être des acteurs car on donne un spectacle en direct, c’est la première chose à comprendre. Je me souviens de certaines versions d’opéra où les acteurs chantent ou plutôt récitent. Ils avaient un rapport mathématique avec la musique. Les règles sont maintenant des pierres d’achoppement entravant notre travail car elles transforment l’opéra en une chose académique, triste, lourde, qui pèse sur le théâtre des jeunes générations.

Où se trouve le petit peuple par rapport à cet art ? Pour moi, l’opéra est populaire comme le football. Par contre, il devient un art pour les riches. C’est idiot. L’opéra n’est pas fait pour l’élite, mais pour les gens ordinaires, pour un homme de la rue, un conducteur de bus, un campagnard, etc. Il faut redonner cet espace à l’Opéra. Après 30 ans de carrière, je crois que c’est vraiment la chose la plus importante.

Dans cette production donnée au Caire, je me tiens à la musique de Verdi, mais j’essaye de changer les rapports sur scène, les costumes, les images ... Au Caire, je vois Aïda plutôt dans la rue. C’est le parfum de Aïda qu’il faut donner au public ici ou ailleurs. Autrefois, Verdi a donné plusieurs versions de la Traviata. Aujourd’hui, pourquoi s’arrêter à la mort de Verdi et à sa dernière version ?

— Dans plusieurs cultures, l’opéra est un peu distancié du public ordinaire …

— C’est dramatique d’avoir une distance vis-à-vis de l’opéra. Ce n’est pas l’art de l’opéra qui crée cette distance. Ce sont plutôt ceux qui font l’opéra qui en sont la raison. Cela se passe partout dans le monde. Il m’arrive parfois de mettre les acteurs au pied du mur, leur criant : « Sur scène, je dois vous aimer », je veux que le public vienne ici et aime Aïda ou autres …

D’après mes lectures, j’ai appris qu’en Egypte, il y a plus de 50 ans, les théâtres affichaient « salles combles » lorsqu’on donnait un opéra. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. C’est parce qu’on crée un opéra loin de la réalité, loin des gens.

— Les rôles dans cette version de Aïda ont été joués en alternance par des chanteurs égyptiens et italiens. Comment cela influence-t-il le travail ?

— Les acteurs vivent Aïda. Ils se mettent dans sa peau. C’est incroyable. Il est nécessaire de comprendre le personnage, l’image et la vie réelle de l’Egypte. Parfois les chanteurs égyptiens se sentent encore plus dans la peau de Aïda. Pour eux, c’est plus naturel au niveau du mouvement, de la musique, de l’espace. C’est une tâche difficile pour d’autres chanteurs italiens qui sont liés à des images stéréotypées et historiques l

Propos recueillis par May Sélim

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