Musique .
Le metteur en scène italien Maurizio di
Mattia a récemment donné au Caire une nouvelle
version modifiée de l’opéra Aïda. C’était sa première
expérience en Egypte.
« L’opéra n’est pas fait pour l’élite »
Al-Ahram
Hebdo : Depuis 1987, vous élaborez sans cesse la mise en
scène de l’opéra Aïda, de Verdi. Quelle en est la raison ?
Maurizio di Mattia : Chaque fois
que je donne Aïda, je tiens à présenter une nouvelle
version. J’ai commencé à monter Aïda sur scène en 1987. Dans
cette production égyptienne, je travaille de plus en plus
sur le rapport entre les personnages. La première impression
qu’on a sur Aïda est qu’il s’agit d’une histoire de force et
de défi moral. On dit en italien capa espada : histoire de
cape et d’épée. A un premier niveau, on a l’amour entre
Radamès et Aïda, mais en
creusant on trouve des choses un peu plus différentes. Pour
cela, je commence à travailler sur le rapport entre
Ramphis et
Radamès. La question devient de plus en plus
compliquée. On a le pouvoir religieux, le pouvoir militaire
et le pouvoir de la passion. Alors l’espace mental du
spectacle, de l’histoire, va devenir un espace réel. Lors
d’une première version, on remarque, dans la scène du
temple, celle de la confrontation de l’épée du premier acte,
que les femmes ne sont pas à l’intérieur, elles chantent
plutôt à l’extérieur. C’est un signe très important, elles
veulent mettre en évidence ce rapport entre les différents
pouvoirs qui n’est jamais clair. Elles repoussent
Radamès qui veut que le pouvoir
militaire soit au-dessus du pouvoir religieux.
L’affaire Radamès a été
concoctée par le grand prêtre Ramphis.
J’essaye de le faire montrer à travers la mise en scène et
de mettre en valeur le rapport personnel et psychologique
entre les personnages. Il faut retravailler l’œuvre, en
lisant entre les lignes, à la découverte de toutes les
histoires cachées. C’est dans ce genre de travail que réside
la fortune de l’opéra en général. Ce sont des fragments
importants de cultures mondiales. Des publics provenant de
cultures lointaines aiment follement l’opéra, et ce n’est
pas uniquement à cause du chant. Même s’ils ne comprennent
pas le langage, ils s’intéressent à la musique qui est un
espace mental universel et à l’image. Quand on comprend de
quoi il s’agit dans l’histoire, on peut mettre dans l’opéra
certaines choses qui ne sont pas écrites, certains morceaux
de musique, rappelant ainsi l’ancienne manière de faire
l’opéra baroque.
— Selon vous, quelles sont les limites de l’innovation et du
changement, en abordant une œuvre classique telle Aïda ?
— Il n’ y a ni règles ni limites. J’aime l’opéra et le
drame, puisque j’ai d’abord débuté ma carrière en tant
qu’acteur. Je respecte beaucoup la musique, mais il faut que
la musique soit au service du spectacle. Les chanteurs
doivent être des acteurs car on donne un spectacle en
direct, c’est la première chose à comprendre. Je me souviens
de certaines versions d’opéra où les acteurs chantent ou
plutôt récitent. Ils avaient un rapport mathématique avec la
musique. Les règles sont maintenant des pierres
d’achoppement entravant notre travail car elles transforment
l’opéra en une chose académique, triste, lourde, qui pèse
sur le théâtre des jeunes générations.
Où se trouve le petit peuple par rapport à cet art ? Pour
moi, l’opéra est populaire comme le football. Par contre, il
devient un art pour les riches. C’est idiot. L’opéra n’est
pas fait pour l’élite, mais pour les gens ordinaires, pour
un homme de la rue, un conducteur de bus, un campagnard,
etc. Il faut redonner cet espace à l’Opéra. Après 30 ans de
carrière, je crois que c’est vraiment la chose la plus
importante.
Dans cette production donnée au Caire, je me tiens à la
musique de Verdi, mais j’essaye de changer les rapports sur
scène, les costumes, les images ... Au Caire, je vois Aïda
plutôt dans la rue. C’est le parfum de Aïda qu’il faut
donner au public ici ou ailleurs. Autrefois, Verdi a donné
plusieurs versions de la Traviata. Aujourd’hui, pourquoi
s’arrêter à la mort de Verdi et à sa dernière version ?
— Dans plusieurs cultures, l’opéra est un peu distancié du
public ordinaire …
— C’est dramatique d’avoir une distance vis-à-vis de
l’opéra. Ce n’est pas l’art de l’opéra qui crée cette
distance. Ce sont plutôt ceux qui font l’opéra qui en sont
la raison. Cela se passe partout dans le monde. Il m’arrive
parfois de mettre les acteurs au pied du mur, leur criant :
« Sur scène, je dois vous aimer », je veux que le public
vienne ici et aime Aïda ou autres …
D’après mes lectures, j’ai appris qu’en Egypte, il y a plus
de 50 ans, les théâtres affichaient « salles combles »
lorsqu’on donnait un opéra. Aujourd’hui, ce n’est plus le
cas. C’est parce qu’on crée un opéra loin de la réalité,
loin des gens.
— Les rôles dans cette version de Aïda ont été joués en
alternance par des chanteurs égyptiens et italiens. Comment
cela influence-t-il le travail ?
— Les acteurs vivent Aïda. Ils se mettent dans sa peau.
C’est incroyable. Il est nécessaire de comprendre le
personnage, l’image et la vie réelle de l’Egypte. Parfois
les chanteurs égyptiens se sentent encore plus dans la peau
de Aïda. Pour eux, c’est plus naturel au niveau du
mouvement, de la musique, de l’espace. C’est une tâche
difficile pour d’autres chanteurs italiens qui sont liés à
des images stéréotypées et historiques l
Propos recueillis par May Sélim