Polygamie . Selon une
étude récente du PNUD, 10,6 % des Egyptiennes l’acceptent. Certaines vont même
plus loin, elles choisissent l’heureuse future élue de leurs époux, sous
certaines conditions. C’est le cas de Dahlia, que l’Hebdo a rencontrée.
Portrait.
Ménage à 3 conditionné
« Je
cherche une épouse pour mon mari. C’est incroyable, mais parfois on doit
accepter les choses qui nous semblent impossibles, tout simplement parce que
c’est la réalité. Il faut être pragmatique. Me morfondre sur ma situation est
inutile, autant s’adapter », explique tout simplement Dahlia, 37 ans, femme au
foyer et épouse d’un professeur à l’université. Titulaire d’un diplôme
supérieur en traduction et en sciences humaines, Dahlia, qui occupait un poste
important dans une société privée, a décidé de sacrifier son travail pour ses
enfants : Karim, 9 ans, et Maya, 6 ans. « Le travail de leur père exigeait de
lui qu’il s’absente beaucoup de la maison. Mon travail exigeait la même chose,
ce qui n’était pas une option pour les enfants. J’ai dû faire un choix. Celui
de rester auprès d’eux et ce, malgré mon salaire important ».
A
première vue, on a affaire à une femme à la fois cultivée et belle. Et malgré
ses quelques kilos superflus, elle est restée très élégante. Forte de
caractère, Dahlia n’a jamais admis la défaite. Raison pour laquelle la
séparation d’avec son mari n’a jamais été une solution, malgré les problèmes. Dahlia
a des problèmes de santé qui font qu’elle ne peut plus satisfaire les besoins
sexuels de son mari. Ce dernier a donc décidé de prendre seconde épouse. Dahlia
a accepté, mais non sans conditions.
Aujourd’hui,
elle fait le tour des grandes familles cairotes à la recherche de l’autre,
l’épouse qui répond aux critères de son mari .... et qui remplit ses conditions
à elle. « On s’est mis d’accord sur certaines conditions. Je ne veux pas d’une
femme d’une classe sociale inférieure à la nôtre, d’autant plus qu’elle vivra
avec nous, donc avec mes enfants », avance Dahlia sur un ton froid et
indifférent, mais qui laisse transparaître un malaise qu’elle essaye de cacher.
« Je veux une jeune fille dont l’âge ne dépasse pas les 23 ans, belle, active
et qui ne veut pas avoir d’enfants,
d’une part pour qu’elle puisse se consacrer à moi et d’autre part parce que j’en ai déjà deux »,
lance Mahmoud, 40 ans, époux de Dahlia. Une condition qui est des plus
importantes pour le couple et sur laquelle Dahlia ne reviendra pas. De plus,
elle ne veut pas que le seul lien qui lui reste avec son mari soit menacé. «
C’était ma seule condition pour accepter ce mariage. Mais cette condition me
pose un problème. Le mois dernier, j’ai trouvé une jeune fille de 23 ans qui
répondait à ces conditions. Elle était issue d’une grande famille, licenciée en
lettres et très coquette, le seul problème est qu’elle veut absolument avoir
des enfants », raconte Dahlia avec enthousiasme.
Mariée
depuis 13 ans, un mariage de salon, elle a vécu des hauts et des bas avec son
mari. Problèmes financiers risquant de mettre fin à leur vie conjugale et
qu’ils ont pourtant réussi à dépasser. Dahlia a toujours cru au fait que le
partenaire devait faire des concessions pour que le mariage réussisse. « Nous
devions bâtir ensemble l’avenir de nos enfants pour lesquels j’ai tout sacrifié
afin de leur garantir à la fois une bonne éducation, nourriture et aussi une
situation sociale prestigieuse », explique fièrement Dahlia.
Issue
d’une famille aisée, élevée dans l’une des plus prestigieuses écoles
religieuses, elle s’est habituée à vivre modestement avec son mari. Il lui est
même arrivé de ne pas manger certains plats ou bien d’éviter quelques fruits
pour économiser quelques sous. « Je n’hésite pas à vendre mon or pour compenser
la baisse de revenu à laquelle ma famille a fait face depuis que j’ai quitté
mon travail ». Et d’ajouter après réflexion : « L’homme est une créature
beaucoup plus égoïste que la femme. Il n’est pas prêt à sacrifier son confort.
C’est pour cela qu’être une bonne mère n’est pas pour lui une bonne raison pour
aimer et respecter son épouse. D’ailleurs, mon mari n’a jamais vraiment
apprécié, voire reconnu tout ce que je fais pour mes enfants. Aujourd’hui, j’ai
décidé de traiter mon mari comme si c’était mon fils. Je suis convaincue qu’un
homme, c’est en fait un enfant gâté auquel on ne peut jamais dire non », dit Dahlia,
tout en poursuivant que la loi divine lui a reconnu cette nature égoïste. C’est
pour cela que Dieu lui a donné la chance de se marier plusieurs fois à
condition d’être juste et ce, pour l’éloigner de l’adultère. « Bien que j’aie
du mal à admettre la polygamie, il faut se rendre à l’évidence qu’elle est
acceptée par Dieu et que l’on ne peut pas la discuter », ajoute-t-elle.
Critiques de l’entourage
Une
fois que ses conditions économiques se sont améliorées, Mahmoud décide de
prendre une seconde épouse. « Ma femme s’est cassée la jambe il y a un an, et
depuis elle est très fragile de santé. Elle ne peut plus sortir avec moi. Notre
vie intime est désastreuse. Et elle ne se rend pas compte que pour l’homme, la
vie sexuelle constitue les 2/3 de sa pensée, contre les 2/10 pour la femme. J’ai
lu cette étude sur le Net ... ». C’est ainsi que Mahmoud présente la chose à sa
femme : « Tu ne me combles pas, tu me traites durement », tout en se plaignant
: « Je veux une femme qui partage avec moi mes loisirs, mes sorties et mes
ambitions. Je sens que ma femme est devenue une mère plus qu’une femme »,
assure Mahmoud. « Je veux une nouvelle vie et j’en ai les moyens. Alors
pourquoi m’en priver ? ».
Même
si le couple semble satisfait de leur accord, leur entourage ne cesse de
critiquer leur initiative. « Ce sont deux fous », lance un ami. « C’est un
homme qui n’est pas reconnaissant », s’indigne la famille de Dahlia. « C’est
une femme soumise », ajoute une voisine. « Doit-elle accepter une telle
situation pour mener un train de vie confortable ?, s’interroge une autre. Craint-elle
le statut de femme divorcée ? ».
Le
couple, lui, fait la sourde oreille. Une décision que Dahlia semble non
seulement avoir bien mûrie mais aussi défendue avec sa logique bien à elle. «
L’été dernier était pour moi un cauchemar. Lorsque mon mari m’a avertie qu’il
allait se remarier, j’ai quitté la maison et je suis allée chez mes parents. En
même temps, une amie à moi a divorcé. Quel a été le résultat ? Ses enfants sont
abandonnés par leur père qui ne paye plus les frais de scolarité. Ils sont sur
le point d’être renvoyés de leurs écoles. Je ne ferai jamais cela à mes
enfants. J’ai donc pris une décision réaliste et j’ai accepté que mon mari
prenne une autre épouse, mais avec mes conditions et sous ma surveillance », se
justifie-t-elle.
Accusée
d’être soumise par les uns, de sacrifier sa dignité par les autres, Dahlia est
pourtant décidée. Rien ne compte pour elle, puisqu’elle y voit l’intérêt de ses
enfants qui souffriraient du divorce, selon elle. « Les gens parlent tout le
temps. Leur avis ne va guère alléger les maux de mes petits. Je ne suis pas
soumise, je n’ai pas de revenu et mon père a juré que si je divorçais, il
n’allait pas assumer les frais de mes enfants. De plus, mes parents ne me
laisseront pas sans mari. Je peux supporter d’être une femme marginalisée dans
la vie de mon mari, mais je ne peux pas vivre loin de mes enfants. Mon instinct
de mère est beaucoup plus fort que ma nature de femme », avoue-t-elle.
Elle
conclut : « J’ai pu fonder un foyer heureux, faire un homme prestigieux et
élever deux enfants agréables, comment détruire la vie que j’ai mis ma jeunesse
à construire ? J’accepte donc le compromis d’avoir une femme qui partage mon
mari » .
Dina Darwich
Etude du PNUD : Sur un échantillon
représentatif de 1 000 femmes de divers gouvernorats d’Egypte et issues de
différents niveaux sociaux, culturels et économiques.
4 % des hommes le font
Selon l’Organisme central de la mobilisation et des statistiques, seuls 4 % des hommes prennent deux épouses.
L’Egypte fait partie d’une cinquantaine de pays dans le monde qui autorise la polygamie. Selon une étude effectuée au Centre national des études sociales et criminelles, la polygamie a subi un recul. Les chiffres de l’Organisme central de la mobilisation et des statistiques assurent que le taux des hommes polygames ne dépasse pas les 4 % de celui des hommes mariés. On en compte alors 3 242 époux mariés avec quatre femmes, 8 350 autres mariés avec trois femmes et 152 000 ont deux épouses. De plus, selon une autre étude, environ 87 000 directeurs sont mariés avec leurs secrétaires. Les chiffres de la polygamie en Egypte s’approchent de ceux dans d’autres pays arabes : 5 % des hommes sont polygames en Syrie et en Iraq, contre 8 % dans les pays du Golfe. Les tendances sociales à l’égard de cet aspect varient d’un pays arabe à l’autre. Alors que certaines sociétés arabes éprouvent plus de tolérance envers la polygamie comme c’est le cas dans les pays du Golfe, ou bien une tolérance partielle comme en Egypte, la Tunisie interdit la polygamie et sanctionne les polygames par 10 ans de prison.
En Egypte, bien que la question de la polygamie ne soit plus considérée un phénomène, elle ne cesse de provoquer la polémique.
D’après la chercheuse Nagwa Al-Fawwal, présidente du Centre national des recherches sociales, la polygamie a changé de camp social. Alors qu’elle était le monopole de la classe la plus aisée et cultivée, ce sont maintenant les ouvriers et les commerçants qui la considèrent comme un moyen de montrer leur richesse. Au contraire, au sein de la classe moyenne, ce phénomène est quasiment inexistant et même très mal vu.
Plusieurs initiatives ont été prises en Egypte pour lutter contre la polygamie. Présidé par Mme Suzanne Moubarak, épouse du président de la République, le Conseil national de la femme a été créé en janvier 2000. Son objectif est d’améliorer le statut de la femme en Egypte. C’est dans ce contexte que s’inscrit la campagne contre la polygamie. Dans le cadre de cette campagne, un projet de loi a visé de sanctionner par de grandes sommes comme indemnités les hommes qui prennent une seconde épouse. Un projet de loi qui devrait être abordé par le Parlement. Pourtant, les oulémas d’Al-Azhar et de Dar al-iftaa ont catégoriquement rejeté l’idée. De sa part, l’Assemblée des recherches islamiques avait à son tour refusé un autre projet de loi ayant pour but de priver la seconde épouse de la retraite de son mari.
Or, ce n’est pas la première fois que la société égyptienne témoigne de tels remous. A l’époque de l’ex-président, Gihane Al-Sadate a voulu imposer à son tour une loi qui pénalise la polygamie. Mais l’institution religieuse n’a pas accepté sa promulgation. Pourtant, la polygamie est devenue selon la loi un motif logique qui donne à la femme le droit d’obtenir le divorce. Un article qui a été annulé après la mort de Sadate .