Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamed Salmawy, Samih Al-Qassem : « J’ai plus de chance que Naguib Mahfouz ! »
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 Semaine du 13 au 19 juin 2007, numéro 666

 

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Opinion

Samih Al-Qassem :
« J’ai plus de chance que Naguib Mahfouz ! »

Mohamed Salmawy

Ce qui a attristé le grand poète palestinien Samih Al-Qassem, c’est que lorsqu’il est venu en Egypte en novembre 2006 pour recevoir le Prix Naguib Mahfouz pour l’écrivain arabe, qui est décerné tous les ans par l’Union des écrivains d’Egypte à un écrivain dont la production a enrichi la vie littéraire, il n’avait pas eu l’occasion de rencontrer la personnalité dont le Prix porte le nom et qui avait quitté notre monde trois mois auparavant.

Notre grand écrivain Naguib Mahfouz manifestait un grand respect au poète palestinien Samih Al-Qassem. Il m’a beaucoup parlé de ses poèmes de grande valeur. Il m’a d’ailleurs dit qu’ils « dansaient devant vos yeux parfois, et étalaient leurs douleurs sur le papier, d’autres fois ». Il lui vouait une admiration spéciale à cause de son identité palestinienne, avec tout ce qu’elle représente pour nous, les Arabes.

Naguib Mahfouz m’avait dit : « J’ai connu Samih Al-Qassem à travers ses œuvres plus que je ne l’ai connu personnellement. Je ne l’ai rencontré que rarement, et j’aurais bien voulu passer plus de temps avec lui pour discuter de littérature, de poésie et des questions de la nation arabe ».

Il a ajouté : « J’ai été profondément touché par la poésie de Samih Al-Qassem, qui est très attaché à sa patrie, la Palestine, et qui ne l’a jamais quittée ni avant ni après la guerre de 1948. Il fait partie des Palestiniens qui tiennent fermement à leur terre, malgré la création de l’Etat d’Israël. Mais ceux-ci payent aujourd’hui le prix fort en raison de la persécution dont ils font l’objet en Israël d’une part, et de notre boycott à leur égard d’autre part. La poésie de Samih marque en effet l’empreinte de toute cette souffrance ».

Quant à Samih Al-Qassem, il vouait une estime sans bornes à Naguib Mahfouz qu’il considérait comme un romancier géant ayant ouvert de nouveaux horizons pour le roman arabe et un homme plein d’amour pour toute l’humanité. Lorsque je l’ai appelé par téléphone en Galilée, là où il vit, pour l’inviter à la conférence générale de l’Union des écrivains arabes qui s’est tenue en Egypte en novembre 2006, je ne lui avais pas dit que la commission de surveillance du Prix de l’écrivain arabe avait décidé de le lui décerner cette année. Je me suis contenté de lui dire que l’Union des écrivains d’Egypte avait décidé de donner au prix le nom de « Prix de Naguib Mahfouz pour l’écrivain arabe » au lieu de « Prix de l’écrivain arabe ». Il m’a répondu : « Si les membres de la commission étaient devant moi maintenant, je les embrasserais tous pour cette décision. La valeur matérielle du Prix de l’Union des écrivains d’Egypte est non-négligeable (10 000 dollars), mais sa valeur littéraire est bien plus grande, parce qu’il est décerné par les écrivains d’Egypte. Par cette décision, vous avez rajouté à la valeur matérielle et littéraire du Prix ».

Tout au long du séjour de Samih Al-Qassem au Caire, je ne lui ai pas dit qu’il était le lauréat du Prix de cette année. Bien que certains journaux avaient déjà commencé à le déduire, une fois qu’ils ont été au courant de la venue du grand poète palestinien.

Une fois, nous étions dans une voiture qui nous menait à l’une des séances de la conférence. Le chauffeur a alors chaleureusement salué Samih en lui demandant la permission de l’embrasser. Dans le véhicule, le chauffeur a poursuivi ses salutations chaleureuses. Samih lui demanda : « Me connaissez-vous ? ». Il lui répondit : « Bien sûr que oui, vous êtes le poète palestinien Samih Al-Qassem. Je vous ai vu hier dans une interview télévisée ». Surpris de la question de Samih, je lui ai dit : « Croyez-vous que le chauffeur salue n’importe quel passager ? ».

Samih se mit à rire et me confia que dans les années 60 du siècle dernier, il s’était rendu pour la première fois en Egypte en compagnie de Mahmoud Darwich, grand poète palestinien lui aussi. A l’époque, les journaux faisaient leurs éloges, compte tenu de leur origine palestinienne. Un jour, ils avaient pris un taxi, le chauffeur se mit alors à les accueillir chaleureusement. A tel point que lorsqu’ils lui ont demandé le prix de la course, il refusa de prendre d’eux quoique ce soit.

Samih me confia qu’ils ont commencé à parler entre eux, alors qu’ils étaient dans le taxi, sur les chauffeurs de taxis égyptiens et comment ils appréciaient les poètes. Mahmoud lui dit qu’il a dû les reconnaître de la photo parue ce jour-là dans le quotidien Al-Ahram. Et à Samih de rétorquer : « Non, c’est ma parution à la télé hier ». Darwich n’a pas aimé ce commentaire et insista que c’est sa photo qui a révélé leur identité. Samih poursuivit : « Alors que nous étions en train de polémiquer, le chauffeur nous a demandé soudainement : quelle est votre profession ? Nous nous sommes alors tus sous l’effet de surprise et Mahmoud Darwich s’est mis en colère et a demandé au chauffeur de le descendre immédiatement du taxi ».

Je me suis mis à rire avec Samih et je lui ai dit que nous avions choisi pour la conférence des chauffeurs cultivés pour qu’ils aillent de pair avec la valeur de nos invités.

Nous avons ensuite parlé des prix littéraires de par le monde. Et il m’a parlé également de l’histoire de sa candidature à un prix littéraire en Israël et comment il l’a refusé après avoir posé des conditions draconiennes, dont la reconnaissance du droit des Palestiniens à un Etat.

Vint le temps de la cérémonie de clôture de la conférence. Dans une séance grandiose au siège de la Ligue arabe et dans la même salle où se tiennent les sommets arabes, nous avons appelé le nom du grand poète Samih Al-Qassem pour qu’il reçoive « le Prix Naguib Mahfouz de l’écrivain arabe » au beau milieu d’un déluge d’applaudissements, alors que l’étonnement se dessinait sur son visage.

Le bonheur du poète palestinien était grand alors qu’il gravissait le podium pour recevoir le Prix. Ensuite, il a adressé un mot très émouvant à l’assistance, dans lequel il a parlé de la situation dramatique que vivent les Palestiniens à l’intérieur d’Israël. Ensuite, il parla du Prix et exprima sa joie de l’avoir obtenu. Il fit également part de l’amour qu’il voue à celui dont le prix porte le nom et déclara : « J’ai obtenu le Prix Naguib Mahfouz et Naguib Mahfouz a obtenu le Prix Nobel. Mais je me considère plus chanceux que lui parce que lui a obtenu le prix de l’homme qui a inventé la dynamite et dont le nom est lié aux guerres et à la destruction. Alors que moi, j’ai obtenu le Prix Naguib Mahfouz, le grand romancier dont le nom est lié à tout ce qui est beau et tout ce qui est humain et raffiné ».

Alors que l’audience explosait en applaudissements, je me suis mis à penser combien notre éminent écrivain se serait réjoui des paroles de Samih Al-Qassem si j’avais eu l’occasion de les lui transmettre .

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