Samih Al-Qassem :
« J’ai plus de chance que Naguib Mahfouz ! »
Mohamed Salmawy
Ce
qui a attristé le grand poète palestinien Samih Al-Qassem,
c’est que lorsqu’il est venu en Egypte en novembre 2006 pour
recevoir le Prix Naguib Mahfouz pour l’écrivain arabe, qui
est décerné tous les ans par l’Union des écrivains d’Egypte
à un écrivain dont la production a enrichi la vie
littéraire, il n’avait pas eu l’occasion de rencontrer la
personnalité dont le Prix porte le nom et qui avait quitté
notre monde trois mois auparavant.
Notre grand écrivain Naguib Mahfouz manifestait un grand
respect au poète palestinien Samih Al-Qassem. Il m’a
beaucoup parlé de ses poèmes de grande valeur. Il m’a
d’ailleurs dit qu’ils « dansaient devant vos yeux parfois,
et étalaient leurs douleurs sur le papier, d’autres fois ».
Il lui vouait une admiration spéciale à cause de son
identité palestinienne, avec tout ce qu’elle représente pour
nous, les Arabes.
Naguib Mahfouz m’avait dit : « J’ai connu Samih Al-Qassem à
travers ses œuvres plus que je ne l’ai connu
personnellement. Je ne l’ai rencontré que rarement, et
j’aurais bien voulu passer plus de temps avec lui pour
discuter de littérature, de poésie et des questions de la
nation arabe ».
Il
a ajouté : « J’ai été profondément touché par la poésie de
Samih Al-Qassem, qui est très attaché à sa patrie, la
Palestine, et qui ne l’a jamais quittée ni avant ni après la
guerre de 1948. Il fait partie des Palestiniens qui tiennent
fermement à leur terre, malgré la création de l’Etat
d’Israël. Mais ceux-ci payent aujourd’hui le prix fort en
raison de la persécution dont ils font l’objet en Israël
d’une part, et de notre boycott à leur égard d’autre part.
La poésie de Samih marque en effet l’empreinte de toute
cette souffrance ».
Quant à Samih Al-Qassem, il vouait une estime sans bornes à
Naguib Mahfouz qu’il considérait comme un romancier géant
ayant ouvert de nouveaux horizons pour le roman arabe et un
homme plein d’amour pour toute l’humanité. Lorsque je l’ai
appelé par téléphone en Galilée, là où il vit, pour
l’inviter à la conférence générale de l’Union des écrivains
arabes qui s’est tenue en Egypte en novembre 2006, je ne lui
avais pas dit que la commission de surveillance du Prix de
l’écrivain arabe avait décidé de le lui décerner cette
année. Je me suis contenté de lui dire que l’Union des
écrivains d’Egypte avait décidé de donner au prix le nom de
« Prix de Naguib Mahfouz pour l’écrivain arabe » au lieu de
« Prix de l’écrivain arabe ». Il m’a répondu : « Si les
membres de la commission étaient devant moi maintenant, je
les embrasserais tous pour cette décision. La valeur
matérielle du Prix de l’Union des écrivains d’Egypte est
non-négligeable (10 000 dollars), mais sa valeur littéraire
est bien plus grande, parce qu’il est décerné par les
écrivains d’Egypte. Par cette décision, vous avez rajouté à
la valeur matérielle et littéraire du Prix ».
Tout au long du séjour de Samih Al-Qassem au Caire, je ne
lui ai pas dit qu’il était le lauréat du Prix de cette
année. Bien que certains journaux avaient déjà commencé à le
déduire, une fois qu’ils ont été au courant de la venue du
grand poète palestinien.
Une fois, nous étions dans une voiture qui nous menait à
l’une des séances de la conférence. Le chauffeur a alors
chaleureusement salué Samih en lui demandant la permission
de l’embrasser. Dans le véhicule, le chauffeur a poursuivi
ses salutations chaleureuses. Samih lui demanda : « Me
connaissez-vous ? ». Il lui répondit : « Bien sûr que oui,
vous êtes le poète palestinien Samih Al-Qassem. Je vous ai
vu hier dans une interview télévisée ». Surpris de la
question de Samih, je lui ai dit : « Croyez-vous que le
chauffeur salue n’importe quel passager ? ».
Samih se mit à rire et me confia que dans les années 60 du
siècle dernier, il s’était rendu pour la première fois en
Egypte en compagnie de Mahmoud Darwich, grand poète
palestinien lui aussi. A l’époque, les journaux faisaient
leurs éloges, compte tenu de leur origine palestinienne. Un
jour, ils avaient pris un taxi, le chauffeur se mit alors à
les accueillir chaleureusement. A tel point que lorsqu’ils
lui ont demandé le prix de la course, il refusa de prendre
d’eux quoique ce soit.
Samih me confia qu’ils ont commencé à parler entre eux,
alors qu’ils étaient dans le taxi, sur les chauffeurs de
taxis égyptiens et comment ils appréciaient les poètes.
Mahmoud lui dit qu’il a dû les reconnaître de la photo parue
ce jour-là dans le quotidien Al-Ahram. Et à Samih de
rétorquer : « Non, c’est ma parution à la télé hier ».
Darwich n’a pas aimé ce commentaire et insista que c’est sa
photo qui a révélé leur identité. Samih poursuivit : « Alors
que nous étions en train de polémiquer, le chauffeur nous a
demandé soudainement : quelle est votre profession ? Nous
nous sommes alors tus sous l’effet de surprise et Mahmoud
Darwich s’est mis en colère et a demandé au chauffeur de le
descendre immédiatement du taxi ».
Je me suis mis à rire avec Samih et je lui ai dit que nous
avions choisi pour la conférence des chauffeurs cultivés
pour qu’ils aillent de pair avec la valeur de nos invités.
Nous avons ensuite parlé des prix littéraires de par le
monde. Et il m’a parlé également de l’histoire de sa
candidature à un prix littéraire en Israël et comment il l’a
refusé après avoir posé des conditions draconiennes, dont la
reconnaissance du droit des Palestiniens à un Etat.
Vint le temps de la cérémonie de clôture de la conférence.
Dans une séance grandiose au siège de la Ligue arabe et dans
la même salle où se tiennent les sommets arabes, nous avons
appelé le nom du grand poète Samih Al-Qassem pour qu’il
reçoive « le Prix Naguib Mahfouz de l’écrivain arabe » au
beau milieu d’un déluge d’applaudissements, alors que
l’étonnement se dessinait sur son visage.
Le bonheur du poète palestinien était grand alors qu’il
gravissait le podium pour recevoir le Prix. Ensuite, il a
adressé un mot très émouvant à l’assistance, dans lequel il
a parlé de la situation dramatique que vivent les
Palestiniens à l’intérieur d’Israël. Ensuite, il parla du
Prix et exprima sa joie de l’avoir obtenu. Il fit également
part de l’amour qu’il voue à celui dont le prix porte le nom
et déclara : « J’ai obtenu le Prix Naguib Mahfouz et Naguib
Mahfouz a obtenu le Prix Nobel. Mais je me considère plus
chanceux que lui parce que lui a obtenu le prix de l’homme
qui a inventé la dynamite et dont le nom est lié aux guerres
et à la destruction. Alors que moi, j’ai obtenu le Prix
Naguib Mahfouz, le grand romancier dont le nom est lié à
tout ce qui est beau et tout ce qui est humain et raffiné ».
Alors que l’audience explosait en applaudissements, je me
suis mis à penser combien notre éminent écrivain se serait
réjoui des paroles de Samih Al-Qassem si j’avais eu
l’occasion de les lui transmettre .