Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Tendre l’oreil
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 juin 2007, numéro 666

 

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Nulle part ailleurs

Chauffeurs de Taxi . Ils sillonnent les rues de la capitale jour et nuit en quête de clients. Ils profitent du trajet pour relater aux passagers leur vie, leurs souffrances et leurs rêves. Et provoquent aussi des coups de gueule.

Tendre l’oreil

Tous les taxis du monde ne se ressemblent pas. Tous les chauffeurs non plus. Ils ressemblent plutôt aux villes et aux rues dans lesquelles ils font leur va-et-vient quotidien. Etre chauffeur de taxi dans une métropole comme Le Caire doit vous donner un profil assez unique quasiment insolite, fatiguant et passionnant à la fois. Ils sont à l’image de la ville, pleine de contrastes et de vie. Vieillis, enjoués, surmenés, spontanés, désordonnés, vifs, expressifs, ils partagent tous ce même souci, celui de la recherche du gagne-pain. A l’intérieur de leurs véhicules, souvent disloqués, ils passent leur temps dans les embouteillages et les attentes qui ne finissent pas.

Dans cette course effrénée, ils subissent le chaos et la pollution de la rue égyptienne. C’est cette attente interminable qui permet au dialogue de s’engager. Il suffit de mettre le pied dans le taxi pour que la discussion commence. Le chauffeur va d’abord vous demander plus de précision sur votre destination car cela lui permettra dès le départ de choisir l’itinéraire le plus court. Il peut aussi vous demander, avant même que vous ne montiez, combien vous comptez lui payer. Car, il faut le préciser, il n’existe aucun système de payement dans ce genre de transport. Le compteur est installé, mais ne sert à rien, tout comme la ceinture de sécurité. Tout se négocie et c’est à la tête du client que le prix de la course est fixé.

Mais une fois dedans, vous pouvez vous attendre à tout. Pendant la courte durée du trajet, le chauffeur profitera de toute occasion pour vous parler de ses souffrances, de ses rêves d’avenir et de ses déceptions. Et en quittant le taxi, vous allez constater que vous étiez, pendant ces quelques instants, à l’écoute de toute une vie.

Des dialogues qui en disent long sur l’état de notre société. Tel a été le constat de Khaled Al-Khamissi, l’auteur de Hawadit al-machawir (les histoires des trajets), un des plus grands succès de librairie cette année. A travers une série de dialogues avec les chauffeurs de taxi du Caire, il a vécu en tant que passager dans cet univers. Il a touché de près aux préoccupations de cette catégorie diffuse et difficile à classer, mais qui en grande partie peut être considérée comme faisant partie des marginalisés et des laissés-pour-compte. A travers les périples d’un passager dans les taxis cairotes, il nous présente leur sagesse, leur regard sur le monde et leur humour.

C’est dans une pareille aventure que nous sommes partis à la découverte de cette catégorie, de sa manière de vivre, de ce quotidien qui les stresse, de ce flot de paroles qu’ils laissent échapper et de leur vision simple de la réalité. En approchant leur monde, on découvre que ces chauffeurs ne sont que le porte-parole de toute une classe sociale.

En embarquant dans son taxi, il est facile de remarquer l’angoisse qui s’exprime sur son visage. Il a environ 40 ans. Cela fait trois jours qu’il n’est pas sorti de ce taxi. Il travaille jour et nuit d’affilée, car il doit verser aujourd’hui les 1 000 L.E., la traite mensuelle de ce nouveau véhicule qu’il a acheté à crédit. « Si je retarde le versement, la banque va m’imposer des intérêts. Je ne peux pas non plus rentrer chez moi, vers ma femme et mes enfants, les mains vides. Je ne sais pas comment ils ont passé ces trois derniers jours. Je n’ai pas pu laisser un sou à la maison. Mais, je suis certain que Dieu le Miséricordieux ne va pas les oublier ». Il communique avec nous à travers le rétroviseur et parle sans arrêt comme si c’était la seule chose qui le réconforte. Il nous fait le flash-back et se rappelle les plus belles années de sa vie, les années prospères qu’il a vécues en Iraq. « Dieu était très généreux. On ne faisait pas de calculs et ne se souciait pas de l’avenir. Qui aurait pu croire que tel serait l’état de ce pays qui était auparavant plein de richesses ? », s’interroge-t-il.

Malgré l’inquiétude qui l’obsède, ses yeux laissent transparaître un état de paix intérieure. Mais, la fatigue et les cernes sous ses yeux nous poussent à nous interroger combien d’heures il pourra encore rester dans son véhicule à conduire dans ces rues encombrées.

En effet, plusieurs décisions ont dernièrement été prises par le gouvernement et ont eu comme résultat la hausse énorme du nombre des taxis dans la capitale. L’autorisation de transformer les vieux rafiots, datant des années 1960, en taxis, ainsi que la contribution des banques dans la vente de véhicules à crédit, y compris les taxis, ont fait que le nombre de taxis circulant dans les rues de la capitale a dépassé les 90 000. Dans ces voitures, des chauffeurs de toutes sortes passent la plupart de leur temps dans la rue. De l’analphabète au plus cultivé, ils rencontrent une diversité de personnes et vivent des expériences uniques en leur genre. Ils ont cet art de présenter en toute simplicité leur regard sur le monde, leur opinion politique, leur propre analyse des événements qui se déroulent sur la scène. Une analyse qui peut parfois être plus sincère et plus profonde que celle présentée tous les jours dans les journaux.

 

Le langage de la vérité

Et ce n’est pas étrange. Les paroles des gens simples ne sont-elles pas le pouls de la rue ? Les sujets varient à chaque fois, selon les circonstances et les préoccupations du chauffeur. Mais, ce qui est évident c’est que la discussion doit commencer. Elle prend souvent la forme d’un monologue, car le chauffeur vous laissera rarement la chance de participer. Il fera de son mieux pour profiter de ces quelques instants pour déballer ce qu’il a au cœur. La discussion tournera autour de sa quête fatigante de revenus, de ses déboires avec les agents de la circulation, de ses enfants au chômage, et des dernières nouvelles du monde du football, passant par la situation en Iraq et en Palestine, sans oublier ses avis sur les élections présidentielles, le mouvement Kéfaya et les manifestations dans les universités, les sujets varient. Et si vous tombez sur un chauffeur qui a le sens de l’humour, vous aurez droit aux dernières blagues. Dans ces dialogues de taxi, il n’existe pas de tabou. De la religion à la politique et au sexe, tout est permis. « Vous savez que le mouvement Kéfaya nous a obligés de hausser les tarifs, surtout si le trajet exige le passage par le centre-ville. Dans les jours des manifestations, nous doublons le prix vu les embouteillages ». Mortada est à la trentaine. Rusé, il aime faire preuve de ses connaissances. Il connaît bien sa ville, ses méandres et ses labyrinthes. Il est au courant de tout : des titres de l’actualité aux rues à éviter à cause des travaux, et même de la météo.

 

Elle court, elle court la rumeur

Il tire ses connaissances de la radio qui résonne sans cesse dans son taxi ou de ses dialogues avec les clients. Pourtant, sa vision des choses révèle un sens de l’analyse et un regard critique. « Le gouvernement nous fait tous vivre dans un grand mensonge et nous demande tout le temps d’y croire ou de prétendre d’y croire. Vous savez, ils ont inventé cette histoire de ceintures de sécurité qu’on a tous respectée parce que des hommes d’affaires importants ont importé une quantité énorme de ceinture. Ils ont fait des bénéfices énormes et le pauvre citoyen comme vous et moi ont dû en payer le prix. Le mensonge était de dire que le but de cette nouvelle loi était de protéger la vie des citoyens. Croyez-vous que dans une vieille voiture comme la mienne, la ceinture peut avoir un rôle ? Elle ne bouge même pas lorsque je freine », analyse Mortada.

Dans les taxis comme dans l’amour, il s’agit d’une roulette. On ne sait jamais sur qui on va tomber. La même chose s’applique aux chauffeurs. Certains vont vous marquer, d’autres vont vous provoquer au point de vous pousser à quitter leurs véhicules à mi-chemin. Tant et si bien que les correspondants étrangers les considèrent comme une source non négligeable. Mais, il est rare de tomber sur un chauffeur qui opte pour le silence.

Mais on en trouve. Il répond à notre salut d’un ton bas. Il ne quitte pas des yeux la route et nous surveille de temps en temps à travers le rétroviseur. Sa barbe et sa galabiya nous aident à identifier sa tendance. De sa cassette résonne un prêche. Il sort de son silence pour mettre l’accent sur un point important mentionné dans le discours du cheikh. « Que Dieu nous protège de la source principale du péché, la femme ». Il nous explique pourquoi il fait cette prière. « Au cours de mes années de travail, j’ai croisé des femmes de toutes sortes. Des femmes en niqab qui rentrent dans le taxi et changent d’habits. Elles mettent dessous des jupes courtes et des chemises serrées. En leur posant la question, je découvre que certaines d’entre elles travaillent comme serveuses dans des bars ou des cafés. Elles font croire à leur entourage qu’elles travaillent comme des infirmières et ont des permanences de nuit ». Telle est l’image de la femme que ce vieux chauffeur a pu tisser. Une image qui se heurte à sa nature pieuse et conservatrice.

Pourtant, la femme demeure l’un des sujets préférés des chauffeurs. Chacun aborde le sujet à sa façon. Mais, ils deviennent plus à l’aise quand le client est un homme. Dans ce cas-là, le chauffeur peut parler des plus petits détails de sa vie conjugale arrivant même à l’effet magique de la pilule bleue, le Viagra. « Je rentre à la maison crevé. La chaleur du moteur brûle nos corps, comme un rôtisseur pendant une journée d’été, à l’exception que lui humecte l’odeur de grillade alors que moi je respire de l’essence brûlée ».

D’un taxi à l’autre, et d’un trajet à l’autre, les histoires se suivent et se ressemblent parfois. On se demande tout de même en descendant de la voiture si le chauffeur racontera les mêmes histoires au prochain client, ou s’il s’inspirera du trajet pour ouvrir un nouveau sujet de discussion .

Amira Dosse à ses risques et périls

 




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