Chauffeurs de Taxi .
Ils sillonnent les rues de la capitale jour et nuit en quête
de clients. Ils profitent du trajet pour relater aux
passagers leur vie, leurs souffrances et leurs rêves. Et
provoquent aussi des coups de gueule.
Tendre l’oreil
Tous
les taxis du monde ne se ressemblent pas. Tous les
chauffeurs non plus. Ils ressemblent plutôt aux villes et
aux rues dans lesquelles ils font leur va-et-vient
quotidien. Etre chauffeur de taxi dans une métropole comme
Le Caire doit vous donner un profil assez unique quasiment
insolite, fatiguant et passionnant à la fois. Ils sont à
l’image de la ville, pleine de contrastes et de vie.
Vieillis, enjoués, surmenés, spontanés, désordonnés, vifs,
expressifs, ils partagent tous ce même souci, celui de la
recherche du gagne-pain. A l’intérieur de leurs véhicules,
souvent disloqués, ils passent leur temps dans les
embouteillages et les attentes qui ne finissent pas.
Dans cette course effrénée, ils subissent le chaos et la
pollution de la rue égyptienne. C’est cette attente
interminable qui permet au dialogue de s’engager. Il suffit
de mettre le pied dans le taxi pour que la discussion
commence. Le chauffeur va d’abord vous demander plus de
précision sur votre destination car cela lui permettra dès
le départ de choisir l’itinéraire le plus court. Il peut
aussi vous demander, avant même que vous ne montiez, combien
vous comptez lui payer. Car, il faut le préciser, il
n’existe aucun système de payement dans ce genre de
transport. Le compteur est installé, mais ne sert à rien,
tout comme la ceinture de sécurité. Tout se négocie et c’est
à la tête du client que le prix de la course est fixé.
Mais une fois dedans, vous pouvez vous attendre à tout.
Pendant la courte durée du trajet, le chauffeur profitera de
toute occasion pour vous parler de ses souffrances, de ses
rêves d’avenir et de ses déceptions. Et en quittant le taxi,
vous allez constater que vous étiez, pendant ces quelques
instants, à l’écoute de toute une vie.
Des dialogues qui en disent long sur l’état de notre
société. Tel a été le constat de Khaled Al-Khamissi,
l’auteur de Hawadit al-machawir (les histoires des trajets),
un des plus grands succès de librairie cette année. A
travers une série de dialogues avec les chauffeurs de taxi
du Caire, il a vécu en tant que passager dans cet univers.
Il a touché de près aux préoccupations de cette catégorie
diffuse et difficile à classer, mais qui en grande partie
peut être considérée comme faisant partie des marginalisés
et des laissés-pour-compte. A travers les périples d’un
passager dans les taxis cairotes, il nous présente leur
sagesse, leur regard sur le monde et leur humour.
C’est dans une pareille aventure que nous sommes partis à la
découverte de cette catégorie, de sa manière de vivre, de ce
quotidien qui les stresse, de ce flot de paroles qu’ils
laissent échapper et de leur vision simple de la réalité. En
approchant leur monde, on découvre que ces chauffeurs ne
sont que le porte-parole de toute une classe sociale.
En
embarquant dans son taxi, il est facile de remarquer
l’angoisse qui s’exprime sur son visage. Il a environ 40
ans. Cela fait trois jours qu’il n’est pas sorti de ce taxi.
Il travaille jour et nuit d’affilée, car il doit verser
aujourd’hui les 1 000 L.E., la traite mensuelle de ce
nouveau véhicule qu’il a acheté à crédit. « Si je retarde le
versement, la banque va m’imposer des intérêts. Je ne peux
pas non plus rentrer chez moi, vers ma femme et mes enfants,
les mains vides. Je ne sais pas comment ils ont passé ces
trois derniers jours. Je n’ai pas pu laisser un sou à la
maison. Mais, je suis certain que Dieu le Miséricordieux ne
va pas les oublier ». Il communique avec nous à travers le
rétroviseur et parle sans arrêt comme si c’était la seule
chose qui le réconforte. Il nous fait le flash-back et se
rappelle les plus belles années de sa vie, les années
prospères qu’il a vécues en Iraq. « Dieu était très
généreux. On ne faisait pas de calculs et ne se souciait pas
de l’avenir. Qui aurait pu croire que tel serait l’état de
ce pays qui était auparavant plein de richesses ? »,
s’interroge-t-il.
Malgré l’inquiétude qui l’obsède, ses yeux laissent
transparaître un état de paix intérieure. Mais, la fatigue
et les cernes sous ses yeux nous poussent à nous interroger
combien d’heures il pourra encore rester dans son véhicule à
conduire dans ces rues encombrées.
En effet, plusieurs décisions ont dernièrement été prises
par le gouvernement et ont eu comme résultat la hausse
énorme du nombre des taxis dans la capitale. L’autorisation
de transformer les vieux rafiots, datant des années 1960, en
taxis, ainsi que la contribution des banques dans la vente
de véhicules à crédit, y compris les taxis, ont fait que le
nombre de taxis circulant dans les rues de la capitale a
dépassé les 90 000. Dans ces voitures, des chauffeurs de
toutes sortes passent la plupart de leur temps dans la rue.
De l’analphabète au plus cultivé, ils rencontrent une
diversité de personnes et vivent des expériences uniques en
leur genre. Ils ont cet art de présenter en toute simplicité
leur regard sur le monde, leur opinion politique, leur
propre analyse des événements qui se déroulent sur la scène.
Une analyse qui peut parfois être plus sincère et plus
profonde que celle présentée tous les jours dans les
journaux.
Le langage de la vérité
Et ce n’est pas étrange. Les paroles des gens simples ne
sont-elles pas le pouls de la rue ? Les sujets varient à
chaque fois, selon les circonstances et les préoccupations
du chauffeur. Mais, ce qui est évident c’est que la
discussion doit commencer. Elle prend souvent la forme d’un
monologue, car le chauffeur vous laissera rarement la chance
de participer. Il fera de son mieux pour profiter de ces
quelques instants pour déballer ce qu’il a au cœur. La
discussion tournera autour de sa quête fatigante de revenus,
de ses déboires avec les agents de la circulation, de ses
enfants au chômage, et des dernières nouvelles du monde du
football, passant par la situation en Iraq et en Palestine,
sans oublier ses avis sur les élections présidentielles, le
mouvement Kéfaya et les manifestations dans les universités,
les sujets varient. Et si vous tombez sur un chauffeur qui a
le sens de l’humour, vous aurez droit aux dernières blagues.
Dans ces dialogues de taxi, il n’existe pas de tabou. De la
religion à la politique et au sexe, tout est permis. « Vous
savez que le mouvement Kéfaya nous a obligés de hausser les
tarifs, surtout si le trajet exige le passage par le
centre-ville. Dans les jours des manifestations, nous
doublons le prix vu les embouteillages ». Mortada est à la
trentaine. Rusé, il aime faire preuve de ses connaissances.
Il connaît bien sa ville, ses méandres et ses labyrinthes.
Il est au courant de tout : des titres de l’actualité aux
rues à éviter à cause des travaux, et même de la météo.
Elle court, elle court la rumeur
Il tire ses connaissances de la radio qui résonne sans cesse
dans son taxi ou de ses dialogues avec les clients.
Pourtant, sa vision des choses révèle un sens de l’analyse
et un regard critique. « Le gouvernement nous fait tous
vivre dans un grand mensonge et nous demande tout le temps
d’y croire ou de prétendre d’y croire. Vous savez, ils ont
inventé cette histoire de ceintures de sécurité qu’on a tous
respectée parce que des hommes d’affaires importants ont
importé une quantité énorme de ceinture. Ils ont fait des
bénéfices énormes et le pauvre citoyen comme vous et moi ont
dû en payer le prix. Le mensonge était de dire que le but de
cette nouvelle loi était de protéger la vie des citoyens.
Croyez-vous que dans une vieille voiture comme la mienne, la
ceinture peut avoir un rôle ? Elle ne bouge même pas lorsque
je freine », analyse Mortada.
Dans les taxis comme dans l’amour, il s’agit d’une roulette.
On ne sait jamais sur qui on va tomber. La même chose
s’applique aux chauffeurs. Certains vont vous marquer,
d’autres vont vous provoquer au point de vous pousser à
quitter leurs véhicules à mi-chemin. Tant et si bien que les
correspondants étrangers les considèrent comme une source
non négligeable. Mais, il est rare de tomber sur un
chauffeur qui opte pour le silence.
Mais on en trouve. Il répond à notre salut d’un ton bas. Il
ne quitte pas des yeux la route et nous surveille de temps
en temps à travers le rétroviseur. Sa barbe et sa galabiya
nous aident à identifier sa tendance. De sa cassette résonne
un prêche. Il sort de son silence pour mettre l’accent sur
un point important mentionné dans le discours du cheikh. «
Que Dieu nous protège de la source principale du péché, la
femme ». Il nous explique pourquoi il fait cette prière. «
Au cours de mes années de travail, j’ai croisé des femmes de
toutes sortes. Des femmes en niqab qui rentrent dans le taxi
et changent d’habits. Elles mettent dessous des jupes
courtes et des chemises serrées. En leur posant la question,
je découvre que certaines d’entre elles travaillent comme
serveuses dans des bars ou des cafés. Elles font croire à
leur entourage qu’elles travaillent comme des infirmières et
ont des permanences de nuit ». Telle est l’image de la femme
que ce vieux chauffeur a pu tisser. Une image qui se heurte
à sa nature pieuse et conservatrice.
Pourtant, la femme demeure l’un des sujets préférés des
chauffeurs. Chacun aborde le sujet à sa façon. Mais, ils
deviennent plus à l’aise quand le client est un homme. Dans
ce cas-là, le chauffeur peut parler des plus petits détails
de sa vie conjugale arrivant même à l’effet magique de la
pilule bleue, le Viagra. « Je rentre à la maison crevé. La
chaleur du moteur brûle nos corps, comme un rôtisseur
pendant une journée d’été, à l’exception que lui humecte
l’odeur de grillade alors que moi je respire de l’essence
brûlée ».
D’un taxi à l’autre, et d’un trajet à l’autre, les histoires
se suivent et se ressemblent parfois. On se demande tout de
même en descendant de la voiture si le chauffeur racontera
les mêmes histoires au prochain client, ou s’il s’inspirera
du trajet pour ouvrir un nouveau sujet de discussion .
Amira Dosse à ses risques et périls