Al-Ahram Hebdo, Livres | Gamal Al-Ghitani, La maison d’autrefois
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 juin 2007, numéro 666

 

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Témoignage . L’écrivain Gamal Al-Ghitani reconstitue de mémoire le Mossaferkhana, ce joyau architectural du Vieux-Caire, édifié par un chef de la corporation des marchands. La demeure n’est plus, toute une époque non plus. 

La maison d’autrefois 

Al-Ghitani se réapproprie le passé. Lorsqu’il présente le Mossaferkhana dans son livre du même nom, il ne prétend pas donner la seule version « valable » de l’histoire de cet édifice du XVIIIe siècle, incendié en 1998. Il pleure ses ruines, à la manière d’un ancien poète arabe. De quoi accentuer l’idée du regret et donner surtout envie de revenir sur les lieux afin de vérifier ce qu’il en reste. Et en visitant les vestiges de ce qu’était jadis le Mossaferkhana, l’on comprend à quel point le site était attachant que chacun des habitants et voisins peut tisser son histoire propre sans prétendre à la vérité. C’est d’ailleurs tout le charme de la subjectivité de l’auteur-narrateur, qui dit-il ressuscite tout Le Caire des années quarante, cinquante, soixante et jusqu’à la moitié des années soixante-dix à travers ses souvenirs de la ruelle de Darb Al-Tablawi (dans le Vieux-Caire), où se situent aujourd’hui les décombres de cette vieille demeure. Il ferme les yeux et plonge dans le passé, pour reconstituer ce qui a été.

Le passé fait normalement irruption dans un présent qui se modifie ; cependant, lui, évite ce présent. A aucun moment, il ne décrit l’état actuel des lieux, réduits à quelques murs écroulés dans la pénombre. A nul endroit il ne parle de Hicham Bédeir, fils de l’ancien vigile qui continue à dormir devant la porte d’entrée avec ses chiens de garde. Mais Gamal Al-Ghitani suit une devise soufie de Jalaleddine Al-Roumi, disant dans Mathnawi : « Ne cherche pas le nombril du monde, tu es à son centre … ». Alors, partant d’un certain égocentrisme, Ghitani se trouve au centre de la narration, on voit les lieux par ses yeux. Et il anime tout un monde de sons et de couleurs, où les habitants se transforment en figurants-témoins, sans lesquels l’histoire ne sera jamais pareille.

 

Conversation spontanée

Son texte, descriptif et personnel, ne suit guère une structure rigide, mais il s’y laisse aller comme dans une conversation spontanée, d’où la répétition fréquente de certains éléments narratifs. L’écrivain opère un incroyable test de mémoire visuelle. Comment peut-on repérer autant de détails effacés ? Lui, il le fait à merveille. Pénètre l’édifice, sans pour autant pénétrer ses mystères. Quelque part, on a l’impression qu’il veut lui préserver son côté énigmatique. « Vers midi, c’était le silence de la sieste, un silence absolu que seul perturbait parfois le son de l’unique radio de la ruelle, celle de dame Rawhiya — paix sur son âme. Le seul endroit qui était vraiment noyé dans le silence et la quiétude, avec ses hauts murs et ses secrets, était le Mossaferkhana », écrit Ghitani, racontant par ailleurs comment les enfants du quartier appréhendaient d’approcher ses murs grisâtres ou de passer sa porte, de peur d’être dévorés par l’ogresse ou de subir la malédiction de la démente. Les dialogues nocturnes des djinns, les cris des démons asymétriques … l’édifice était source de tous les fantasmes. « L’imagination faisait le reste, réinventant ce qui se passait derrière ses portes conçues pour ne pas dévoiler ce qu’il y avait dedans », dit-il.

Le monument autrefois bâti par Mahmoud Moharram (chef de la corporation de marchands) comprenait le plus large moucharabieh du Caire, son pavillon Est a vu naître le khédive Ismaïl et les vers ornant ses murs ont été composés spécialement pour le propriétaire. Al-Ghitani mentionne certains vers, évoque une particularité des maisons islamiques où les inscriptions sur les portes invitent toujours les visiteurs à y entrer. Ce, contrairement, dit-il, aux portes des anciennes villes européennes qui visent à faire fuir les étrangers, avec leurs poignées sous forme de vipère, lion ou démon. Il décrit minutieusement  les salles de la gloire, de la joie … qui abritaient à un moment donné des plasticiens égyptiens comme Abdel-Wahab Morsi, Hamed Nada, Adli Rizqallah. Or, il ne semble pas trop apprécier la présence de tous ces ateliers d’artistes qui ont fait la renommée du site. Pour lui, les habitants sont toujours des passagers qui laissent leurs traces sur la pierre. La rue Qasr Al-Chawq (le palais des désirs) a survécu aux temps, Darb Al-Tablawi aussi ; il en est de même pour l’impasse Bagnid où habitait l’auteur. Ils constituent des microcosmes permettant à l’écrivain de mieux cerner le monde dans sa globalité. Seule une petite flèche, au coin de la rue, continue à indiquer toujours la direction d’un Mossaferkhana qui n’existe plus et qu’Al-Ghitani tente de sauver de l’oubli.

Dalia Chams

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Estéadat Al-Mossaferkhana (la restitution du Mossaferkhana), Gamal Al-Ghitani, Dar Al-Chourouq, Le Caire, 2007.

 

 




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