Témoignage . L’écrivain
Gamal Al-Ghitani reconstitue de mémoire le Mossaferkhana, ce joyau
architectural du Vieux-Caire, édifié par un chef de la corporation des
marchands. La demeure n’est plus, toute une époque non plus.
La maison d’autrefois
Al-Ghitani
se réapproprie le passé. Lorsqu’il présente le Mossaferkhana dans son livre du
même nom, il ne prétend pas donner la seule version « valable » de l’histoire
de cet édifice du XVIIIe siècle, incendié en 1998. Il pleure ses ruines, à la
manière d’un ancien poète arabe. De quoi accentuer l’idée du regret et donner
surtout envie de revenir sur les lieux afin de vérifier ce qu’il en reste. Et
en visitant les vestiges de ce qu’était jadis le Mossaferkhana, l’on comprend à
quel point le site était attachant que chacun des habitants et voisins peut
tisser son histoire propre sans prétendre à la vérité. C’est d’ailleurs tout le
charme de la subjectivité de l’auteur-narrateur, qui dit-il ressuscite tout Le
Caire des années quarante, cinquante, soixante et jusqu’à la moitié des années
soixante-dix à travers ses souvenirs de la ruelle de Darb Al-Tablawi (dans le
Vieux-Caire), où se situent aujourd’hui les décombres de cette vieille demeure.
Il ferme les yeux et plonge dans le passé, pour reconstituer ce qui a été.
Le passé
fait normalement irruption dans un présent qui se modifie ; cependant, lui,
évite ce présent. A aucun moment, il ne décrit l’état actuel des lieux, réduits
à quelques murs écroulés dans la pénombre. A nul endroit il ne parle de Hicham
Bédeir, fils de l’ancien vigile qui continue à dormir devant la porte d’entrée
avec ses chiens de garde. Mais Gamal Al-Ghitani suit une devise soufie de
Jalaleddine Al-Roumi, disant dans Mathnawi : « Ne cherche pas le nombril du
monde, tu es à son centre … ». Alors, partant d’un certain égocentrisme,
Ghitani se trouve au centre de la narration, on voit les lieux par ses yeux. Et
il anime tout un monde de sons et de couleurs, où les habitants se transforment
en figurants-témoins, sans lesquels l’histoire ne sera jamais pareille.
Conversation spontanée
Son
texte, descriptif et personnel, ne suit guère une structure rigide, mais il s’y
laisse aller comme dans une conversation spontanée, d’où la répétition
fréquente de certains éléments narratifs. L’écrivain opère un incroyable test
de mémoire visuelle. Comment peut-on repérer autant de détails effacés ? Lui,
il le fait à merveille. Pénètre l’édifice, sans pour autant pénétrer ses
mystères. Quelque part, on a l’impression qu’il veut lui préserver son côté
énigmatique. « Vers midi, c’était le silence de la sieste, un silence absolu
que seul perturbait parfois le son de l’unique radio de la ruelle, celle de
dame Rawhiya — paix sur son âme. Le seul endroit qui était vraiment noyé dans
le silence et la quiétude, avec ses hauts murs et ses secrets, était le
Mossaferkhana », écrit Ghitani, racontant par ailleurs comment les enfants du
quartier appréhendaient d’approcher ses murs grisâtres ou de passer sa porte,
de peur d’être dévorés par l’ogresse ou de subir la malédiction de la démente. Les
dialogues nocturnes des djinns, les cris des démons asymétriques … l’édifice
était source de tous les fantasmes. « L’imagination faisait le reste,
réinventant ce qui se passait derrière ses portes conçues pour ne pas dévoiler
ce qu’il y avait dedans », dit-il.
Le
monument autrefois bâti par Mahmoud Moharram (chef de la corporation de
marchands) comprenait le plus large moucharabieh du Caire, son pavillon Est a
vu naître le khédive Ismaïl et les vers ornant ses murs ont été composés
spécialement pour le propriétaire. Al-Ghitani mentionne certains vers, évoque
une particularité des maisons islamiques où les inscriptions sur les portes
invitent toujours les visiteurs à y entrer. Ce, contrairement, dit-il, aux
portes des anciennes villes européennes qui visent à faire fuir les étrangers,
avec leurs poignées sous forme de vipère, lion ou démon. Il décrit
minutieusement les salles de la gloire,
de la joie … qui abritaient à un moment donné des plasticiens égyptiens comme
Abdel-Wahab Morsi, Hamed Nada, Adli Rizqallah. Or, il ne semble pas trop
apprécier la présence de tous ces ateliers d’artistes qui ont fait la renommée
du site. Pour lui, les habitants sont toujours des passagers qui laissent leurs
traces sur la pierre. La rue Qasr Al-Chawq (le palais des désirs) a survécu aux
temps, Darb Al-Tablawi aussi ; il en est de même pour l’impasse Bagnid où
habitait l’auteur. Ils constituent des microcosmes permettant à l’écrivain de
mieux cerner le monde dans sa globalité. Seule une petite flèche, au coin de la
rue, continue à indiquer toujours la direction d’un Mossaferkhana qui n’existe
plus et qu’Al-Ghitani tente de sauver de l’oubli.
Dalia Chams
Estéadat Al-Mossaferkhana (la restitution du Mossaferkhana), Gamal Al-Ghitani, Dar Al-Chourouq, Le Caire, 2007.