Le parti Al-Tagammoe (Rassemblement,
gauche) a été le seul de l’opposition officielle à présenter des candidats aux
élections du Conseil consultatif, qui se sont déroulées lundi. Interview avec
son président, Réfaat Al-Saïd.
« Nous demandons le changement à
travers la participation »
Al-Ahram Hebdo : Tous les partis
politiques et les principales formations de l’opposition ont boycotté les
élections au Conseil consultatif. Sauf Al-Tagammoe. Pourquoi ?
Réfaat Al-Saïd : Nous sommes engagés dans un dialogue avec les autres
partis de l’opposition, notamment le Parti nassérien et le néo-Wafd. Nous
adoptons des politiques communes sur les points où nos positions se
ressemblent. Mais il se trouve que sur le dossier de la participation aux
élections, nous n’avons jamais réussi à nous concerter, il y a toujours eu
divergence de vues.
— Le Rassemblement a-t-il agi comme le
néo-Wafd lors des élections présidentielles, qui n’avait présenté qu’un
candidat face à Moubarak ? Ou s’agit-il d’aider le Parti National Démocrate
(PND, au pouvoir) à donner un semblant de sérieux à ces élections ?
—
Comment peut-on nous accuser de jouer le jeu du PND alors que nos candidats
affrontent les siens sur le terrain ? La participation à une élection est un
droit que nous avons choisi d’assumer. Si d’autres partis décident de boycotter
ces élections en raison de l’annulation du contrôle judiciaire, cela implique
le boycott de toutes les élections à venir, parce que les règles du jeu
juridiques et constitutionnelles ne changeront pas. On ne peut pas appeler au
boycott aujourd’hui, faire volte-face et participer, par exemple, aux élections
de l’Assemblée nationale qui se déroulent dans les mêmes conditions. Nous
refusons l’article 88 de la Constitution qui a annulé le principe d’« un juge pour
chaque urne », nous refusons également la composition du Haut comité électoral,
nous l’avons répété haut et fort, la différence c’est que nous protestons et
nous demandons le changement à travers la participation.
— Peut-on parler d’un programme pour
les candidats du Rassemblement aux élections du Conseil consultatif ?
—
Notre parti offre deux genres de programmes, un programme général qui engage
tous les candidats et un autre programme propre à chacun d’entre eux et qui est
focalisé sur les problèmes d’ordre local, comme l’agriculture et les
infrastructures, selon les besoins de chaque circonscription.
— Quels sont les grands traits de votre
programme global ?
— Le
programme de notre parti répond à une question principale, une question posée
par le PND : « Pourquoi les citoyens ne ressentent-ils pas les réformes
réalisées ? ». Nous croyons que l’un des problèmes fondamentaux auxquels se
heurte le gouvernement est l’existence de certains ministres qui pensent
pouvoir apprendre à nager dans les livres. Pour obtenir des changements
palpables, il faut connaître la réalité du terrain, or ces ministres-là ne la
comprennent pas. Ils ne savent pas que leurs décisions peuvent avoir des
conséquences désastreuses sur la population. Ils ne savent pas que la
privatisation des cimenteries par exemple peut entraîner un monopole, ce qui
peut à son tour se traduire par une hausse des prix du logement, et une
aggravation du phénomène des sans domicile. Si quelqu’un essaye de le leur
expliquer, ils s’en moquent.
— Pour revenir aux élections, les 109
candidats du PND ne comptent qu’une seule femme et aucun copte. Une situation
inégalitaire que vous avez toujours critiquée. Avez-vous réussi à donner
l’exemple ?
— Nous
avons toujours été les premiers à réclamer une plus forte participation à la
vie politique des femmes et des coptes. Le problème est que ces élections sont
partielles, donc, ne concernent pas toutes les circonscriptions. Les candidats
sont limités et il n’est pas toujours possible de trouver à la fois la bonne
personne et de respecter l’équilibre de la représentativité que nous souhaitons
tenir. Cela dit, sur nos trois candidats, il y a un copte, mais malheureusement
aucune femme.
— Ces élections sont les premières
depuis les amendements constitutionnels qui ont accru les prérogatives du
Conseil consultatif en lui conférant un rôle législatif. Pensez-vous que
celui-ci occupera une place plus importante dans la vie politique égyptienne ?
— Le
rôle du Conseil consultatif a bel et bien changé, c’est un fait. Selon la nouvelle
Constitution, l’aval du Conseil est aujourd’hui incontournable pour l’adoption
de lois complémentaires à la Constitution. L’Etat, le gouvernement et
l’Assemblée du peuple sont engagés à soumettre ce genre de loi au Conseil. Celui-ci
doit « prendre une décision » et non simplement « donner un avis » comme
c’était jusque-là le cas. Ceci est très important surtout quand il s’agit de
discuter des questions touchant à des droits constitutionnels comme
l’enseignement, lequel est un droit garanti à tous les citoyens ...
— Vos candidats ont-ils subi des
harcèlements de la part de la police ou des électeurs du PND durant la campagne
?
— Dès
le premier jour, de jeunes officiers de la Sécurité d’Etat ont dit avoir reçu
des directives pour restreindre les chances de réussite des candidats de
l’opposition. Du coup, le comité électoral d’Alexandrie a rayé des listes le
nom de notre candidat Ahmad Chaabane. Je suis intervenu à deux reprises auprès
du président du Haut comité électoral pour rectifier la situation, sans
recevoir de réponse. De leur côté, les agents de la sécurité ont poursuivi
leurs harcèlements en empêchant notre candidat de faire campagne. Ils disaient
exécuter des ordres et lui ont conseillé d’abandonner. Bref, tout cela révèle
le comportement du PND, de l’institution sécuritaire et du comité électoral. Cela
prouve que finalement, nous avions raison de revendiquer un contrôle judiciaire
strict sur les élections. Malgré tout, nous continuerons à nous battre pour la
démocratie avec la conviction que le peuple punira un jour ceux qui ont
falsifié sa volonté.
— Vous êtes hostiles aux islamistes. Comment
réagissez-vous aux arrestations et harcèlements ayant visé les candidats des
Frères musulmans lors des élections ?
— En
principe, tout citoyen a le droit de se porter candidat à une élection. Il est
inacceptable de punir quelqu’un à cause de ses tendances politiques ou
intellectuelles. Cela dit, quand il s’agit de faire campagne en utilisant des
slogans d’ordre religieux, je suis tout à fait contre, non pas parce que c’est
interdit par la loi ou parla Constitution, mais pour la simple raison que cela
constitue une exploitation de la religion dont souffriraient précisément les
pratiquants. Nous avons des problèmes de pauvreté, de chômage, dans les
systèmes de santé et d’éducation, etc. Cela tout le monde le reconnaît, le
gouvernement aussi bien que l’opposition. Maintenant si l’on avance que l’islam
est la solution, de deux choses l’une : ou bien l’islam est là et n’y peut
rien, ou bien l’islam est absent parce que nous sommes une société non
musulmane ... avec toutes les conséquences épouvantables qui en découlent ... .
Propos recueillis par Chérif Albert