Al-Ahram Hebdo, Dossier | Questions autour d’un mea-culpa
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 13 au 19 juin 2007, numéro 666

 

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Dossier

Terrorisme . Les services de sécurité viennent de libérer 130 membres du Djihad islamique suite au renoncement à la violence que cette organisation vient d’annoncer. Cette révision est-elle importante vraiment, ou bien est-ce la conséquence naturelle d’une mort réelle des organisations djihadistes ? 

Questions autour d’un mea-culpa

Au milieu du tribunal militaire, en plein procès de la Gamaa islamiya et du Djihad, une voix s’élève annonçant « l’arrêt de toutes les opérations militaires dirigées contre l’Etat à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ». Ce militant de la Gamaa rapportait ce qui figurait dans un communiqué signé par des leaders islamistes du mouvement. Un véritable coup de théâtre qui engendrera plus tard la libération des membres de la Gamaa et la fermeture de leur dossier. Dix ans plus tard, c’est le tour à l’autre organisation et encore la plus radicale, le Djihad. S’il est vrai que certains de ses membres avaient rejoint l’initiative de la Gamaa, aucune décision de ce genre n’avait émané des cadres du Djihad. Voire Aymane Al-Zawahri, émir du Djihad, en 1998 avait paraphé le communiqué de fondation du Front islamique de lutte contre les juifs et les croisés. Il était loin donc de l’idée d’une conciliation ou d’un compromis. Mais voilà que très récemment à partir de leurs cellules, des militants du mouvement si intransigeant annoncent leur propre révision idéologique. « Après des années d’entêtement et de rejet des révisions de la Gamaa, étant donné leurs liens avec le djihadisme à l’extérieur, ils n’avaient aucun esprit d’ouverture à l’égard d’un renoncement à leurs idées à savoir déclarer l’Etat comme impie et procéder à sa réislamisation par le djihad », souligne un haut responsable du ministère de l’Intérieur qui a requis l’anonymat. Le responsable relève que pour la Gamaa, le ministère avait contribué à cette révision idéologique en leur apportant des livres d’exégèse. Or pour le Djihad, il n’en a pas été question, d’où le caractère important de cette révision.

Le mot d’ordre est le renoncement à la violence. Le fameux théoricien et ancien émir du Djihad, Sayed Imam Al-Chérif, qui avait pour pseudonyme le docteur Fadl, prend l’initiative. Sur 80 pages qu’il passe d’abord à son avocat, il annonce « la rationalisation des activités djihadistes en Egypte et dans le monde » et remet en cause ses notions djihadistes. (Lire page 5). On est encore loin d’atteindre le niveau de la Gamaa qui a mené un travail studieux engendrant de nombreuses publications écrites par leurs plus emblématiques chefs. Le document du Djihad, aussi petit soit-il, revêt pour autant une importance particulière de par la nature même du mouvement. Contrairement à la Gamaa qui était dans un premier temps un mouvement salafiste de daawa, le Djihad était essentiellement un mouvement militaire. Juste pour rappeler, c’est lui qui avait encouragé la Gamaa à porter les armes. Le fait que le texte soit signé Fadel lui acquiert une valeur fondamentale. On dit que la doctrine de base de tous les mouvements djihadistes, y compris Al-Qaëda, a pour auteur ce docteur Fadl. « Sa production idéologique au cours de sa jeunesse est la plus importante et la plus volumineuse par rapport aux autres théoriciens. Ainsi son ouvrage Al-Omda fi eadad al-ida (sur la mobilisation djihadiste) fait plus de 1 100 pages ».

Après la publication de ce document, 130 membres du Djihad ont été libérés, dont Ahmad Youssef, émir de Béni-Souef, en Haute-Egypte. Selon Montasser Al-Zayyat, avocat des groupes islamistes, Tareq et Abboud Al-Zomor, qui avaient participé à la préparation de l’attentat contre Sadate et qui soutiennent l’initiative, seraient libérés, d’autant plus qu’ils ont purgé leur peine de prison. Cela dit, certains observateurs estiment qu’il est possible qu’il y ait de graves dissensions au sein du Djihad, voire une réaction violente de la part d’Aymane Al-Zawahri, si cette révision se cristallise et si elle est annoncée de manière intégrale. A l’instar de l’attentat de Louqsor, intervenu 3 mois après la révision de la Gamaa, un moyen de rejeter toute composition. D’une part, parce qu’une partie du Djihad n’a pas rallié l’initiative, dont Mohamad Al-Zawahri, frère du célèbre Aymane et prisonnier en Egypte. D’autre part, Aymane craint de perdre ses partisans à l’extérieur, étant donné la place importante qu’occupe le théoricien auprès des membres du Djihad à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce qui risque de mettre en doute le caractère référentiel de l’organisation. Il y aurait ainsi un clivage entre les théoriciens et les hommes de terrain. Au-delà de la symbolique de la révision, nombreux sont ceux qui en contestent l’importance. Celle-ci ne serait qu’un simulacre. Ces djihadistes repentis sont dépassés par l’événement et l’Histoire ; il n’en reste d’eux que des noms. « Un acte djihadiste qui a réussi à un certain moment à déranger le régime sans pour autant le déstabiliser », explique Hossam Tammam, spécialiste des mouvements islamistes armés. Selon lui, « aujourd’hui nous sommes face à des organisations qui ont perdu le souffle. L’arrêt de la violence pour elles n’est que la reconnaissance d’un fait accompli ».

Ces partisans de la violence ont passé au moins une vingtaine d’années en prison. Parfois sans pouvoir voir personne et en étant assignés à leur propre cellule. Leur seul contact avec l’extérieur était pendant des années leur avocat et dans de rares cas, la télévision.

Aujourd’hui, lorsqu’ils retrouvent leur liberté, ils ne reconnaissent plus le pays (lire portrait ci-dessous). Pour la plupart, ils sont des quinquagénaires sans la moindre assise populaire, surtout parmi les jeunes. « Sans mettre en doute la crédibilité de ces révisions et sans ôter l’importance à un Abboud Al-Zomor par exemple, il faut se demander ce qu’il représente dans la rue aujourd’hui ? Il y a des générations qui n’ont jamais entendu parler de lui », explique Tammam. Certains observateurs vont jusqu’à affirmer que l’organisation du Djihad en tant que telle a cessé d’exister dès 1998, lorsque certains de ses leaders se sont ralliés à Bin Laden. Déjà en 1995, Ayman Al-Zawahri avait annoncé la suspension de toutes ses opérations en Egypte. Un constat, peut-être de sa part, que la scène religieuse est devenue bien différente de celle des années 1970, qu’il a vécue lui-même. « A cette époque, celui qui voulait approcher la religion devait joindre une quelconque organisation. Le rôle de ces dernières a presque disparu avec l’apparition de nouveaux prédicateurs indépendants. Désormais, cette religiosité se fait à titre individuel », estime Tammam. Et ceux qui continuent à croire aux idées djihadistes ? La Gamaa islamiya ou le Djihad ne sont plus la référence. Les nouveaux sympathisants peuvent communiquer et obtenir des informations grâce à une mondialisation épouvantable des idées djihadistes. Il suffit d’en épouser les idées sans toutefois appartenir à une organisation. « La preuve en est les attentats du Sinaï ou d’Al-Azhar, des petites cellules qui n’ont aucune liaison structurelle avec des organisations islamistes. Elles épousent juste une idéologie d’Al-Qaëda », comme le précise Amr Al-Chobaki, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. De quoi de toute façon minimiser l’impact des théoriciens du Djihad et de la Gamaa. S’ils étaient autrefois capables de persuader des milliers de jeunes d’adopter la violence, aujourd’hui ; ils ne peuvent pas être convaincants en matière d’anti-violence, en dehors du cercle de leurs anciens partisans. Auront-ils un rôle en dehors d’ex-djihadistes ? Peu d’observateurs y croient. La scène intérieure n’y est pas préparée, le régime a déjà du mal à intégrer un mouvement, non violent, comme les Frères musulmans. Selon certaines sources, de toute façon, une des conditions pour leur libération, après les révisions idéologiques, est qu’ils s’abstiennent de toute activité politique.

Samar Al-Gamal et Chérine Abdel-Azim

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La recette du ministère de l’Intérieur 

Les services de sécurité ont contribué à amener les militants islamistes à réviser leurs doctrines. Une source s’explique.  

— Le ministère de l’Intérieur s’est rendu à l’évidence que les arrestations et les affrontements ne sont pas les seuls moyens susceptibles de mettre fin aux attentats que l’Egypte a vécus à l’époque. De telles mesures n’étaient pas suffisantes. Il fallait lutter contre le phénomène par d’autres moyens. Des personnes aussi extrémistes devaient être dominées par une certaine pensée. Depuis, il était nécessaire d’agir sur les deux plans à la fois pour donner la chance aux extrémistes de modifier leurs idées. Nous leur avons donné l’opportunité de lire des ouvrages du patrimoine religieux et de l’exégèse pour prendre connaissance d’une nouvelle source de la religion. Nous avons commencé par les chefs. Ces derniers ont pu mener un approfondissement de la pensée et de la jurisprudence. Là, ils ont ressenti le caractère erroné des idées qu’ils avaient adoptées pour justifier la violence et taxer la société d’impiété.

— La deuxième étape a été d’exposer les révisions à Al-Azhar qui les a approuvées affirmant qu’elles sont en accord avec la religion. Ce fut ensuite le tour aux chefs de convaincre les membres. Le ministère a assuré à ces dirigeants le loisir de rencontrer les membres.

— Non, il ne s’agit pas d’opportunisme de la part des anciens militants. Nous procédons à une évaluation efficace pour nous assurer que ces éléments se sont vraiment repentis. La preuve en est qu’aucun cas de retour aux idées extrémistes n’a été enregistré chez les membres repentis. Voire nous avons vendu au public ces livres sur la révision et le revenu a été accordé à leurs auteurs. Certains pays arabes, dont l’Arabie saoudite, ont demandé ces ouvrages.

— Le ministère fait un suivi et nous disposons d’instruments nous permettant d’agir pour éviter un retour aux idées extrémistes. Cela, entre autres, en assurant leur retour à une vie normale et à leurs anciennes occupations et professions, qu’ils soient médecins ou ingénieurs.

Ch. A.

 




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