Terrorisme .
Les services de sécurité viennent de libérer 130 membres du
Djihad islamique suite au renoncement à la violence que
cette organisation vient d’annoncer. Cette révision est-elle
importante vraiment, ou bien est-ce la conséquence naturelle
d’une mort réelle des organisations djihadistes ?
Questions autour d’un mea-culpa
Au
milieu du tribunal militaire, en plein procès de la Gamaa
islamiya et du Djihad, une voix s’élève annonçant « l’arrêt
de toutes les opérations militaires dirigées contre l’Etat à
l’intérieur comme à l’extérieur du pays ». Ce militant de la
Gamaa rapportait ce qui figurait dans un communiqué signé
par des leaders islamistes du mouvement. Un véritable coup
de théâtre qui engendrera plus tard la libération des
membres de la Gamaa et la fermeture de leur dossier. Dix ans
plus tard, c’est le tour à l’autre organisation et encore la
plus radicale, le Djihad. S’il est vrai que certains de ses
membres avaient rejoint l’initiative de la Gamaa, aucune
décision de ce genre n’avait émané des cadres du Djihad.
Voire Aymane Al-Zawahri, émir du Djihad, en 1998 avait
paraphé le communiqué de fondation du Front islamique de
lutte contre les juifs et les croisés. Il était loin donc de
l’idée d’une conciliation ou d’un compromis. Mais voilà que
très récemment à partir de leurs cellules, des militants du
mouvement si intransigeant annoncent leur propre révision
idéologique. « Après des années d’entêtement et de rejet des
révisions de la Gamaa, étant donné leurs liens avec le
djihadisme à l’extérieur, ils n’avaient aucun esprit
d’ouverture à l’égard d’un renoncement à leurs idées à
savoir déclarer l’Etat comme impie et procéder à sa
réislamisation par le djihad », souligne un haut responsable
du ministère de l’Intérieur qui a requis l’anonymat. Le
responsable relève que pour la Gamaa, le ministère avait
contribué à cette révision idéologique en leur apportant des
livres d’exégèse. Or pour le Djihad, il n’en a pas été
question, d’où le caractère important de cette révision.
Le
mot d’ordre est le renoncement à la violence. Le fameux
théoricien et ancien émir du Djihad, Sayed Imam Al-Chérif,
qui avait pour pseudonyme le docteur Fadl, prend
l’initiative. Sur 80 pages qu’il passe d’abord à son avocat,
il annonce « la rationalisation des activités djihadistes en
Egypte et dans le monde » et remet en cause ses notions
djihadistes. (Lire page 5). On est encore loin d’atteindre
le niveau de la Gamaa qui a mené un travail studieux
engendrant de nombreuses publications écrites par leurs plus
emblématiques chefs. Le document du Djihad, aussi petit
soit-il, revêt pour autant une importance particulière de
par la nature même du mouvement. Contrairement à la Gamaa
qui était dans un premier temps un mouvement salafiste de
daawa, le Djihad était essentiellement un mouvement
militaire. Juste pour rappeler, c’est lui qui avait
encouragé la Gamaa à porter les armes. Le fait que le texte
soit signé Fadel lui acquiert une valeur fondamentale. On
dit que la doctrine de base de tous les mouvements
djihadistes, y compris Al-Qaëda, a pour auteur ce docteur
Fadl. « Sa production idéologique au cours de sa jeunesse
est la plus importante et la plus volumineuse par rapport
aux autres théoriciens. Ainsi son ouvrage Al-Omda fi eadad
al-ida (sur la mobilisation djihadiste) fait plus de 1 100
pages ».
Après
la publication de ce document, 130 membres du Djihad ont été
libérés, dont Ahmad Youssef, émir de Béni-Souef, en
Haute-Egypte. Selon Montasser Al-Zayyat, avocat des groupes
islamistes, Tareq et Abboud Al-Zomor, qui avaient participé
à la préparation de l’attentat contre Sadate et qui
soutiennent l’initiative, seraient libérés, d’autant plus
qu’ils ont purgé leur peine de prison. Cela dit, certains
observateurs estiment qu’il est possible qu’il y ait de
graves dissensions au sein du Djihad, voire une réaction
violente de la part d’Aymane Al-Zawahri, si cette révision
se cristallise et si elle est annoncée de manière intégrale.
A l’instar de l’attentat de Louqsor, intervenu 3 mois après
la révision de la Gamaa, un moyen de rejeter toute
composition. D’une part, parce qu’une partie du Djihad n’a
pas rallié l’initiative, dont Mohamad Al-Zawahri, frère du
célèbre Aymane et prisonnier en Egypte. D’autre part, Aymane
craint de perdre ses partisans à l’extérieur, étant donné la
place importante qu’occupe le théoricien auprès des membres
du Djihad à l’intérieur comme à l’extérieur. Ce qui risque
de mettre en doute le caractère référentiel de
l’organisation. Il y aurait ainsi un clivage entre les
théoriciens et les hommes de terrain. Au-delà de la
symbolique de la révision, nombreux sont ceux qui en
contestent l’importance. Celle-ci ne serait qu’un simulacre.
Ces djihadistes repentis sont dépassés par l’événement et
l’Histoire ; il n’en reste d’eux que des noms. « Un acte
djihadiste qui a réussi à un certain moment à déranger le
régime sans pour autant le déstabiliser », explique Hossam
Tammam, spécialiste des mouvements islamistes armés. Selon
lui, « aujourd’hui nous sommes face à des organisations qui
ont perdu le souffle. L’arrêt de la violence pour elles
n’est que la reconnaissance d’un fait accompli ».
Ces partisans de la violence ont passé au moins une
vingtaine d’années en prison. Parfois sans pouvoir voir
personne et en étant assignés à leur propre cellule. Leur
seul contact avec l’extérieur était pendant des années leur
avocat et dans de rares cas, la télévision.
Aujourd’hui, lorsqu’ils retrouvent leur liberté, ils ne
reconnaissent plus le pays (lire portrait ci-dessous). Pour
la plupart, ils sont des quinquagénaires sans la moindre
assise populaire, surtout parmi les jeunes. « Sans mettre en
doute la crédibilité de ces révisions et sans ôter
l’importance à un Abboud Al-Zomor par exemple, il faut se
demander ce qu’il représente dans la rue aujourd’hui ? Il y
a des générations qui n’ont jamais entendu parler de lui »,
explique Tammam. Certains observateurs vont jusqu’à affirmer
que l’organisation du Djihad en tant que telle a cessé
d’exister dès 1998, lorsque certains de ses leaders se sont
ralliés à Bin Laden. Déjà en 1995, Ayman Al-Zawahri avait
annoncé la suspension de toutes ses opérations en Egypte. Un
constat, peut-être de sa part, que la scène religieuse est
devenue bien différente de celle des années 1970, qu’il a
vécue lui-même. « A cette époque, celui qui voulait
approcher la religion devait joindre une quelconque
organisation. Le rôle de ces dernières a presque disparu
avec l’apparition de nouveaux prédicateurs indépendants.
Désormais, cette religiosité se fait à titre individuel »,
estime Tammam. Et ceux qui continuent à croire aux idées
djihadistes ? La Gamaa islamiya ou le Djihad ne sont plus la
référence. Les nouveaux sympathisants peuvent communiquer et
obtenir des informations grâce à une mondialisation
épouvantable des idées djihadistes. Il suffit d’en épouser
les idées sans toutefois appartenir à une organisation. « La
preuve en est les attentats du Sinaï ou d’Al-Azhar, des
petites cellules qui n’ont aucune liaison structurelle avec
des organisations islamistes. Elles épousent juste une
idéologie d’Al-Qaëda », comme le précise Amr Al-Chobaki,
chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram. De quoi de toute façon minimiser l’impact
des théoriciens du Djihad et de la Gamaa. S’ils étaient
autrefois capables de persuader des milliers de jeunes
d’adopter la violence, aujourd’hui ; ils ne peuvent pas être
convaincants en matière d’anti-violence, en dehors du cercle
de leurs anciens partisans. Auront-ils un rôle en dehors
d’ex-djihadistes ? Peu d’observateurs y croient. La scène
intérieure n’y est pas préparée, le régime a déjà du mal à
intégrer un mouvement, non violent, comme les Frères
musulmans. Selon certaines sources, de toute façon, une des
conditions pour leur libération, après les révisions
idéologiques, est qu’ils s’abstiennent de toute activité
politique.
Samar
Al-Gamal et Chérine Abdel-Azim