Kosovo .
Le sort de la province se joue désormais entre les mains des
puissances occidentales et de la Russie, et prend des airs
d’un conflit de guerre froide.
Au gré des intérêts
La
réunion du G8, le week-end dernier, suivie de la tournée
européenne du président américain George W. Bush, ont mis à
nu l’ampleur des divergences entre Occidentaux quant au
statut final du Kosovo. En effet, le sort de cette province
serbe à majorité albanaise, administrée depuis 1999 par
l’Onu après des bombardements de l’Otan pour faire cesser la
répression des forces serbes contre les séparatistes
albanais réclamant leur indépendance, est l’un des sujets de
crispation entre les Etats-Unis et la Russie, dont les
relations sont au plus bas depuis la fin de la guerre froide
en raison de l’opposition de Moscou au projet de bouclier
antimissile que Washington veut étendre à l’Europe. Ce
projet, ainsi que la question du Kosovo, sont désormais au
cœur d’une querelle non résolue entre les Etats-Unis et la
Russie.
Et, en pleine crise des relations russo-américaines, le
président américain a déclaré dimanche, lors d’une visite en
Albanie, refuser un « dialogue sans fin » sur le Kosovo, et
a menacé de passer outre à l’opposition russe pour établir
l’indépendance de la province. Si Américains et Européens,
favorables à l’indépendance du Kosovo, ne parviennent pas
rapidement à un accord avec les Russes et les Serbes, qui y
sont hostiles, « vous devez dire : ça suffit, le Kosovo est
indépendant », a déclaré M. Bush, au cours d’une conférence
de presse conjointe avec le premier ministre albanais, Sali
Berisha, à Tirana. Et d’ajouter : S’il apparaît qu’un
terrain d’entente ne peut être trouvé « dans un délai
relativement rapide (...) nous devons déposer (au Conseil de
sécurité de l’Onu) la résolution » conduisant le Kosovo à
une quasi-indépendance, « c’est ce que date butoir veut dire
», a conclu le président américain. Une déclaration
fracassante pour le moins que l’on puisse dire. D’autant
plus que jusque-là, les Etats-Unis n’avaient jamais fait
preuve d’autant d’intransigeance dans leur position
vis-à-vis de cette question et que c’est la première fois
que le président américain affirme de manière si tranchée
son soutien à la cause kosovare.
Une affaire compliquée qui partage les Occidentaux. D’un
côté, il y a les Européens et les Américains qui soutiennent
un plan octroyant une quasi-indépendance à la province. De
l’autre, les Serbes, avec leur traditionnel allié, Moscou,
opposés à ce plan. Et en attendant, le Conseil de sécurité,
qui doit décider du statut de la province, travaille à une
résolution. Résolution qui risque de tarder avant de voir le
jour en raison du veto que la Russie, membre permanent au
Conseil, peut opposer.
Avec cette nouvelle prise de position américaine, la
situation risque de se compliquer si chacune des parties
continue à camper sur ses positions. Ainsi, la réponse de la
Serbie aux propos du président américain ne s’est-elle pas
fait attendre. Dimanche, l’agence Tanjug, citant une source
du cabinet du premier ministre serbe Vojislav Kostunica, a
affirmé que le gouvernement serbe proclamerait «
immédiatement nulle et non avenue » toute déclaration
unilatérale d’indépendance de la province du Kosovo. Aussi,
Andrija Mladenovic, porte-parole du Parti démocratique de
Serbie (DSS) de M. Kostunica, a-t-il déclaré à l’agence
Tanjug que « toutes les institutions de l’Etat rejetteraient
immédiatement une telle proclamation d’indépendance » du
Kosovo. Tout en ajoutant : « Si les Américains accordent
leur feu vert aux séparatistes albanais pour qu’ils
proclament unilatéralement et contrairement à la résolution
1 244 l’indépendance du Kosovo, cela voudra dire que les
Etats-Unis nous ont bombardés en 1999 avec pour but de ravir
à la Serbie 15 % de son territoire ».
Cette nouvelle escalade intervient deux jours après le
sommet du G8 qui s’est achevé sur un constat d’échec sur le
Kosovo. « Les vues continuent à diverger sur le fond et sur
la manière d’avancer », a ainsi reconnu vendredi dernier le
document publié par la présidence allemande à l’issue de la
rencontre de Heiligendamm (nord-est). Moscou, qui redoute
qu’une indépendance du Kosovo ne déclenche une réaction en
chaîne, en encourageant le séparatisme par exemple en
Géorgie et Moldavie, a déjà évoqué la possibilité d’user de
son droit de veto et pour le président russe, Vladimir
Poutine, le projet défendu par les Occidentaux veut dire que
le « problème pouvait être résolu sans l’accord de toutes
les parties concernées ». « Nous pensons que ceci n’est pas
juste. Cela n’est ni moral, ni légal », a-t-il dit tout en
réaffirmant son soutien à la Serbie.
Pour sortir de l’impasse, le président français Nicolas
Sarkozy avait proposé à ses pairs au G8 d’instaurer un délai
de six mois avant tout vote d’une résolution au Conseil de
sécurité, mais avec pour préalable une reconnaissance par
Moscou du caractère inéluctable de l’indépendance. Une
proposition mort-née. La Serbie a rejeté l’idée, arguant
qu’elle mettrait « les négociateurs sous pression », tandis
que le Kosovo y a vu un risque d’augmenter la « frustration
» dans la province.
Risque d’instabilité
Face à cet état des lieux, les dirigeants du Kosovo peuvent
faire face à une pression croissante de l’opinion kosovare
en faveur d’une proclamation unilatérale de son
indépendance. Ce qui ne risque pas d’arranger les choses.
Les Albanais du Kosovo ont d’ores et déjà prévenu que si un
vote aux Nations-Unies n’avait pas lieu rapidement, ils
s’orienteraient vers leur « propre solution », c’est-à-dire
une proclamation unilatérale d’indépendance.
Des pourparlers entre les puissances occidentales doivent
débuter la semaine prochaine pour résoudre cette crise, mais
pour les diplomates, l’Union européenne devra être moins «
dogmatique » sur l’idée d’une résolution du Conseil de
sécurité de l’Onu. « Washington semble comprendre la
situation, tandis que l’UE est paralysée par le dogme,
qu’elle s’inflige à elle-même, il nous faut une résolution
», a déclaré un diplomate occidental de haut rang à Reuters.
Il a ajouté que les Occidentaux devaient rechercher « les
moyens de résoudre la situation sans passer par une
résolution du Conseil de sécurité ». Pour les observateurs
donc, on s’approche d’un point de rupture. Au Kosovo, des
combattants de la guérilla et des activistes étudiants
appellent déjà à des manifestations contre « les jeux
politiciens qui s’exercent contre le peuple kosovar ». Un
peuple qui risque de perdre patience d’autant plus que la
résolution onusienne a déjà été repoussée deux fois, et que,
malgré la présence de 16 500 soldats de l’Otan censés
assurer le maintien de la paix, un grand nombre d’armes
circulent encore dans la province et des violences peuvent
toujours se déclencher entre la majorité albanaise et la
minorité serbe .
Abir
Taleb