Préhistoire .
Des sites d’art rupestre paléolithique à Qurta, dans la
région d’Assouan au sud de l’Egypte, vieux de 15 000 ans,
viennent d’être révélés, apportant de nouvelles données sur
une période peu connue en Egypte.
Lascaux le long du Nil
Importantes révélations sur l’art rupestre paléolithique en
Egypte, un domaine de l’archéologie beaucoup moins connu et
spectaculaire que celui de l’époque pharaonique, mais dont
l’intérêt est évident. Trois sites rupestres, que l’on
désigna par les noms Qurta I, II et III, viennent d’être
révélés par une mission archéologique belge. Le plus
passionnant dans ces découvertes c’est le style très
différent qu’elles dénotent par rapport aux autres sites de
toute l’Egypte, au point qu’on les a dénommés les Lascaux le
long du Nil en comparaison aux célèbres grottes de France.
C’est une prospection intensive des collines de grès nubien
situées immédiatement à l’est du village de Qurta qui a
dévoilé pas moins de 160 figures individuelles, et ce en
février et mars 2007. La mission archéologique belge,
financée par l’Université de Yalem, en collaboration avec
Vodafone Egypt, et dirigée par Dirk Huyge, des Musées royaux
d’art et d’histoire (Belgique), avait entamé un projet de
recherche sur les sites d’art rupestre de Qurta, sur la rive
est du Nil, à l’angle nord de la plaine de Kom Ombo, à 40
kilomètres au sud d’Edfou et à 15 kilomètres au nord de Kom
Ombo. L’équipe comprenait aussi des scientifiques de
l’Université de Yale (Etats-Unis), de l’Université de
Californie à Los Angeles (Etats-Unis), de l’Université
nationale australienne (Canberra, Australie), de
l’Université américaine au Caire (Egypte) et de l’Université
de Gand (Belgique).
L’art rupestre de Qurta consiste principalement en des
représentations de figures animales naturalistes. Ces images
ont été réalisées par incision et par martèlement. Les
bovidés sont largement prédominants (au moins 111 exemples),
suivis par les oiseaux (au moins 7 exemples), les
hippopotames (au moins 3 exemples), les gazelles (au moins 3
exemples) et les poissons (2 exemples). En outre, on trouve
au moins 7 images stylisées de figures humaines,
représentées avec des fesses prononcées, mais aucune autre
partie du corps. Aucun animal représenté ne montre de signes
de domestication. Il ne fait pas de doute que les bovidés
représentés soient des aurochs (Bos primigenius). L’art
pariétal de Qurta est différent de tous les autres connus
ailleurs en Egypte. Il est substantiellement différent de
l’art rupestre prédynastique « classique » du 4e millénaire
av. J.-C., omniprésent en Egypte, et connu via des centaines
de sites dans toute la vallée du Nil et dans les déserts
adjacents à l’est et à l’ouest.
D’ailleurs, une autre recherche sur l’art rupestre menée en
2004 par la même mission dans la région d’Al-Hoch, sur la
rive occidentale du Nil, à une trentaine de kilomètres au
sud d’Edfou, avait abouti à la découverte d’un intrigant
site d’art rupestre au sommet le plus méridional d’une
colline de grès nubien baptisée Abou-Tanqura Bahari, à
environ 4 kilomètres au sud du village actuel d’Al-Hoch. Ce
site montre, parmi d’autres choses, plusieurs
représentations de bovidés exécutées dans un style
naturaliste semblable au style franco-cantabrique, tel que
celui de Lascaux, lequel est très différent des
représentations de bétail stylisées dans l’iconographie
prédynastique classique du 4e millénaire av. J.-C. Sur base
de la patine et de l’altération, on peut déterminer que ces
représentations de bovidés sont extrêmement vieilles.
Celles-ci étant comparables à des images de bétail
découvertes en 1962-1963 par une mission archéologique
canadienne (The Canadian Prehistoric Expedition) sur la rive
occidentale du Nil, dans la région du Djebel Silsila,
l’équipe belge a tenté de retrouver ces dernières. La
tentative fut couronnée de succès, et les sites furent
localisés en mars-avril 2005 à proximité du village moderne
de Qurta, le long de l’arête septentrionale de la plaine de
Kom Ombo.
En 1962-1963, l’expédition canadienne susmentionnée et qui
travaillait dans la région avait découvert et fouillé
plusieurs zones d’habitat dans les environs des sites d’art
rupestre. La plus importante de celles-ci est GS-III, située
à une distance de seulement 150 à 200 mètres du site
rupestre de Qurta I. Sur ce site paléolithique, des
fragments de grès furent découverts, sur lesquels des
rainures linéaires ont été incisées. Dans un cas, elles
forment plusieurs rainures profondes et parallèles. Cela
prouve tout au moins qu’à la fin de la période
paléolithique, les habitants de la plaine de Kom Ombo
pratiquaient la technique de l’incision du grès. Le site
GS-III et des sites similaires, découverts par l’expédition
préhistorique canadienne et par d’autres missions dans la
plaine de Kom Ombo au début des années 1960, sont
actuellement attribués à la culture du Ballanien-Silsilien,
datant d’il y a environ 16 000 à 15 000 ans.
Climatologiquement, cela correspond à la fin d’une période
très aride, précédant un retour de la pluie et l’ère du «
Nil sauvage », datant de 14000-13000 av. J.-C.
La faune du Ballanien-Silsilien et d’autres sites
paléolithiques tardifs de la plaine de Kom Ombo suggèrent
une culture de chasseurs et de pêcheurs, avec une économie
de subsistance mixte orientée, en ce qui concerne les
ressources de nourriture, à la fois vers le fleuve et vers
le désert. Elle est caractérisée essentiellement par les
éléments suivants : aurochs, antilopes bubales, quelques
espèces de gazelles, hippopotames, oiseaux échassiers et
plongeurs (incluant de nombreuses espèces d’oies et de
canards) ainsi que des variétés de poissons. A l’exception
des antilopes bubales, cet inventaire de la faune correspond
parfaitement au répertoire animalier des sites rupestres de
Qurta. Les grands éléments de faune « éthiopienne » tels que
les éléphants, les girafes et les rhinocéros sont
ostensiblement absents, tant dans la faune du paléolithique
tardif que dans l’art pariétal.
L’originalité de Qurta
En raison de ces particularités, l’art rupestre de Qurta
reflète une véritable mentalité paléolithique, comparable à
peu de choses près à celle qui gouverne l’art paléolithique
européen.
D’ailleurs concernant cette technique, « ces dessins ont des
caractéristiques techniques uniques. Ils représentent la
réalité d’une manière abstraite. Ils ont été dessinés d’une
manière individuelle et spontanée sans aucun trait
imaginaire comme c’est le cas dans l’école technique
préhistorique. Ces dessins ne représentent pas un fait ou un
incident déterminé car la plupart de ces bovidés ont le
regard dirigé vers le haut ou vers le bas comme dans la
nature. Ainsi la plupart des dessins ne sont pas complets,
ils leur manquent les pattes postérieures ainsi que la queue
», a indiqué Mohamad Al-Beyali, directeur général des
Monuments d’Assouan au Conseil Suprême égyptien des
Antiquités (CSA). « Les études préliminaires effectuées sur
ces dessins ont démontré qu’ils ont été exposés à des
facteurs atmosphériques sévères lors des différentes époques
chronologiques, ce qui est dû à l’effet du vent et des
pluies ». Ces dessins sont en grand nombre sur ces rochers,
ils sont l’expression d’une école technique exceptionnelle
différente de l’école classique de l’âge de la pierre,
relève Al-Beyali.
Des tentatives d’explication
On attribue donc l’art rupestre de Qurta à la culture du
Ballanien-Silsilien de la fin du pléistocène, ou à une
culture du paléolithique tardif de nature et d’âge
similaires. Sachant cela, on ne peut donc pas considérer
comme une coïncidence le fait que le site comparable d’Abou-Tanqura
Bahari à Al-Hoch est également situé à courte distance
(environ 500 mètres) d’un site du paléolithique tardif qui,
principalement sur base de sa position stratigraphique, doit
être d’un âge quasi similaire à l’industrie du
Ballanien-Silsilien de la plaine de Kom Ombo. Il est donc
quasiment certain que l’art rupestre de Qurta soit âgé
d’environ 15 000 ans. Il s’agit de l’activité graphique la
plus ancienne enregistrée en Egypte jusqu’à présent. Il est
donc évident que l’Afrique en général, et l’Egypte en
particulier, possède un art préhistorique fortement
comparable aux grandes traditions artistiques du
paléolithique connues depuis longtemps sur le continent
européen, et cela tant du point de vue chronologique
qu’esthétique. L’art rupestre de Qurta, qui est vraiment un
« Lascaux le long du Nil », doit donc être préservé à tout
prix. En raison de l’abondance de l’art rupestre à Qurta et
des conditions extrêmement difficiles d’enregistrement — des
échafaudages ont dû être construits à plusieurs endroits —,
le travail d’enregistrement n’a pas encore pu être terminé.
Ce sera le sujet d’une prochaine campagne de la mission
belge au début de l’année 2008 .
Thérèse Joseph