Il est toujours poli, il n’aime pas
traquer les gens, tout en étant un paparazzi refusant de travailler à l’abri et
en cachette. Voilà comment se définit Bahi
Abdelmalek, beur d’origine algérienne, l’un de ces nombreux photographes
qui se massent devant les marches du Festival de Cannes.
Beur, paparazzi et fier de l’être
Ça
y est, le tapis rouge est déroulé pour accueillir les stars du cinéma. Près des
marches, derrière une rangée de solides barrières, s’entassent déjà une
centaine de personnes. L’après-midi, leur nombre triple et ils se mettent à
jouer des coudes pour être les mieux placés.
Juste
en bas des majestueuses marches, Bahi a élu domicile. Entouré d’une
cinquantaine de ses collègues, ce photographe arabe, le plus connu à Cannes,
campe depuis le matin. Un vrai passionné des photos. Particulièrement les
photos de stars. « Je fais une dizaine d’événements et de manifestations par an
avec presque toutes les vedettes et la jet set, mais le Festival de Cannes est
unique. Il me faut de beaux clichés parce qu’ils sont assez recherchés par les
cinéphiles ».
D’origine
algérienne, Bahi Abdelmalek est né en France. Sa famille a quitté Biskra, dans
le sud de l’Algérie, pour vivre à Paris depuis les années 1950. Avant même
d’avoir cette passion pour l’image, le jeune artiste a eu un parcours hors du
commun, de quoi l’avoir mené à la photographie.
« J’ai
passé mes études comme tous les enfants, aspirant à pouvoir un jour réaliser
les ambitions de mes parents ainsi que mes propres rêves, mais ma passion pour
la photographie était plus forte », dit-il en lançant un sourire tendre. En
évoquant la photographie, c’est comme s’il parlait de sa bien-aimée.
Au
bac, à l’heure où les jeunes gens doivent se choisir une orientation
professionnelle, il a tout de suite compris qu’il était fait pour les métiers
artistiques. « J’ai échoué, je n’ai pas obtenu mon bac. Et c’est là que j’ai
décidé de me frayer un chemin qui me convient. Je devais aussi travailler pour
gagner ma vie et ce n’est pas en faisant de la photo que je pouvais le faire ».
Il a dû faire plusieurs petits boulots pour joindre les deux bouts.
Vers
l’âge de 14 ans, il est parti en voyage avec des amis. L’un d’entre eux avait
une petite caméra. Malgré la difficulté technique de ce type d’appareil, il
prend goût à la prise de vue. C’est vraiment à ce moment qu’il découvre sa
véritable passion pour la photographie.
Il a
alors travaillé comme photographe « saisonnier », se consacrant au Book Photo
sur les plages espagnoles. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il a
décidé de faire une formation professionnelle. « Les stages que j’ai effectués
par la suite m’ont aidé à travailler dans un atelier photo pour enfants à Paris
».
Son
appareil photo en main, il a parcouru le monde. Il a passé son adolescence et
sa jeunesse à « vagabonder ». Mais, c’est en fêtant son 27e anniversaire qu’il
se lance un défi : « Je me suis rendu compte qu’il me fallait faire un choix. J’ai
senti la nécessité de chercher la stabilité, soit dans ma vie personnelle ou
professionnelle. Pendant mes déplacements à Paris, j’ai rencontré une jeune
fille mi-marocaine mi-algérienne. Je l’ai épousée en 1997, et c’est à partir de
là que ma vie a pris un nouvel essor ».
Le
jeune photographe s’oriente alors vers le monde de la mode. Cela ne l’empêche
pas de se lancer également dans l’art du portrait. « J’ai travaillé pendant
plus d’un an comme assistant photographe, mais cela ne s’est pas bien passé. Alors,
j’ai laissé la mode et je me suis lancé dans la presse politique, travaillant
en l’an 2000 pour le parti politique de l’UDF ». Et de poursuivre : « Après,
seule la chance m’a conduit à travailler dans une agence à la recherche de
nouveaux photographes. Deux ans plus tard, je me suis trouvé obligé de changer
d’agence car la mienne a changé son système photo en numérique, et moi, je
n’avais pas l’argent nécessaire pour m’acheter un appareil numérique ».
Depuis,
le jeune photographe ne fait que du People et ne fréquente que des stars. La
mode, la beauté et le portrait se développent en parallèle. « J’aime
diversifier les pratiques, passer de la mode au sport, à l’immobilier ou à
l’événementiel. Je cultive chaque jour cette diversité qui enrichit ma
créativité et ma sensibilité ! Ceci me permet de porter, à chaque instant, un
regard nouveau et émerveillé sur tout ce qui m’entoure. Le jour où la photo
deviendra pour moi un simple travail, j’arrêterai tout de suite ! »
Le jeu
se poursuit devenant de plus en plus grisant. L’incorrigible chasseur de
portraits va peaufiner sa technique d’approche. Les loges et coulisses des
théâtres ne lui suffisent plus, aussi fertiles soient-elles. Il faut aller
maintenant au devant de l’information, pour savoir où réside, où passera telle
ou telle vedette lors de son séjour parisien. Et la passion se traduit par une
perpétuelle insatisfaction.
Le
jour de l’ouverture de la 60e édition de Cannes, ce « tireur de photos » sait
exactement où il se placera : « Près de la petite porte sur le côté de l’hôtel
Majestic. Ça fait plusieurs années que le jury sort à cet endroit »,
ajoutant que pour réussir au Festival de Cannes, il faut s’accrocher à son
sujet « comme un coquillage sur un rocher ». Par définition, c’est un voleur de
moments. En bavardant devant les marches, arrive Nlele, un jeune photographe
angolais, connu comme le second chasseur de portraits africains à Cannes. «
Bahi, c’est le maître ! », dit-il en souriant. Avec son regard vigilant, son
sourire serein et son appareil numérique autour du cou, il est expert en
matière de faire venir les stars près des barrières : « Depuis des années,
c’est moi qui hurle le plus fort, car le plus important de la photo c’est
d’avoir le regard de la star, c’est pourquoi tout le monde crie pour le voler !
Par contre, je suis toujours poli, je n’aime pas traquer les gens et je refuse
d’être un paparazzi travaillant à l’abri et en cachette. Pourtant, je préfère
les photos prises à l’imprévu car ce sont les plus naturelles et les plus
expressives ».
Une
fois en poste, tout reste à faire : attirer l’attention de la vedette, éviter
de se faire doubler par un chasseur d’autographes et si besoin se ruer sur la
voiture, espérant trouver chemin jusqu’à l’ouvre-vitre.
Des
risques ? Bien sûr, il y a toujours des dangers, certains resteront gravés dans
la mémoire de Abdelmalek : « Dans notre métier, il faut être toujours vigilant,
attentif et réactif, car parfois même la concurrence engendre beaucoup de
dangers ». Et d’expliquer en enlevant la manche de son blouson : « Hier, j’ai
été blessé au bras alors que j’étais en train de photographier le comédien
américain Jude Law qui sortait du Majestic. J’ai trébuché et suis tombé sur le
trottoir en le poursuivant. Mais je me suis vite dépêché pour capter la photo
». Père de deux enfants : Jade (6 ans) et Jihan (3 ans), il tente d’être plus
prudent, beaucoup plus qu’avant.
« Je
ne vous donne pas la recette d’une bonne photo, mais je donne les ingrédients. Quand
je fais des photos, je vais super vite et j’attends que ça soit joli et
harmonieux dans le viseur, ensuite j’appuie. Après, il y a le cadrage et la
lumière mais, avant tout, c’est la chance d’être bien placé dans l’angle ».
La
chance est souvent de la partie. C’est Juliette Binoche qui descend de sa
voiture sur la Croisette pour monter les marches, alors que le photographe
arrive juste devant le Palais des festivals pour assister à une autre Photo
Call.
D’autres
noms ? La liste serait démesurément longue. Autre souvenir merveilleux : une
photo exclusive de la star française Sophie Marceau avec son nouveau petit
copain, pendant une avant-première à Paris. « On m’a dit que l’homme qui se
trouvait tout à fait loin d’elle dans les loges est son nouveau mec, alors j’ai
attendu même après la sortie de tous les autres photographes, et j’ai essayé à
maintes reprises de les prendre ensemble dans le même cadre. Alors, Sophie
Marceau m’a souri et m’a donné ce que je cherchais. Je me souviens bien que
cette photo a été vendue à 6 000 euros ! ».
Avec
son langage bien à lui, tantôt spécialisé, tantôt d’une surprenante franchise,
Bahi Abdelmalek remémore d’autres épisodes de sa saga photographique. Il
n’oublie jamais ses rencontres de travail avec Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac
et surtout Jean-Marie le Pen. « Ce dernier est connu comme symbole de la droite
raciste ... J’étais obligé en 2002 d’aller faire un reportage photographique
sur lui. Bien que je sois très typé, avec des traits évidents de maghrébin,
personne ne m’a empêché d’accomplir ma mission ».
Selon
lui, c’est difficile pour un Arabe d’avoir la confiance des autres, mais la
chance sourit aux audacieux, et une fois qu’on a fait preuve de crédibilité et
de talent, on nous laisse faire. « Même avec une tête de beur, une fois qu’ils
se rendent compte de ton talent, ça tourne », conclut-il faisant un clin d’œil
avant de se mettre de nouveau à hurler pour attirer l’attention d’une star de
la Croisette.
Yasser Moheb
Jalons
1970 : Naissance à Paris.
1990 : Initiateur à la photographie pour enfants.
1997 : Mariage et début de professionnalisme.
2000 : Une série de reportages sur Sarkozy, Chirac et plusieurs hommes politiques.