Parcours .
Azhar, une Iraqienne qui a perdu l’usage de ses jambes lors
d’un bombardement sur Bagdad, mène le combat de sa vie en
intentant un procès pour dédommagement contre les Alliés.
Portrait.
Azhar crie l'injustice de la guerre
Svelte
avec de grands yeux noirs dessinés au khôl et des cheveux
d’ébène, elle est le stéréotype de la beauté iraqienne.
D’ailleurs, elle fut choisie Miss Iraq. Mais tout cela c’est
de la vieille histoire. Aujourd’hui Azhar, 50 ans, garde
l’allure mais ses petits pas saccadés la trahissent : Elle
n’a plus ses deux jambes et porte deux prothèses. Elle
semble mener une vie normale, mais en vérité, elle souffre
terriblement à cause de son handicap et garde de l’amertume
pour ceux qui l’ont rendue ainsi. S’appuyant sur ses deux
béquilles, Azhar quitte la chambre qu’elle occupe sur le
toit d’un immeuble au centre-ville pour s’asseoir dans son
coin préféré, sa terrasse qui surplombe Le Caire. C’est là
que, chaque matin, elle enfile péniblement ses prothèses.
Deux jambes artificielles, de la même couleur que sa peau,
des mi-bas et des chaussures. Le tout ressemble à de
véritables pieds sauf qu’elle ne les sent pas. « Avant, je
mettais plus de temps pour les enlever, à présent c’est
moins compliqué pour moi ; je les fixe le matin et ne les
enlève que le soir », dit-elle.
Une lune de miel qui tourne au drame
Comme à l’accoutumée, elle commence par arroser les plantes
qui ornent le toit sur lequel elle vit avec son mari, un
Egyptien, quand son téléphone sonne. Au bout du fil, son
avocat lui annonçant la date de son procès prévu pour le
mois de juillet prochain devant le tribunal du Sud du Caire.
Azhar saute de joie et rentre annoncer la nouvelle à son
mari. Ce dernier la serre dans ses bras alors qu’elle éclate
en sanglots. Elle a terriblement souffert pour pouvoir
intenter ce procès. C’est le premier du genre en Egypte
intenté par une citoyenne iraqienne contre les Nations-Unies,
l’ambassade des Etats-Unis et celle de Grande-Bretagne. « Je
les considère comme étant les premiers responsables de mon
handicap. Ils ont détruit ma vie et celle de mon mari »,
dit-elle. En fait, Azhar s’est appuyée sur le droit
international humanitaire né de la conférence de 1864 et les
conventions de Genève qui appellent à la protection des
civils en temps de guerre.
Un statut qui interdit les bombardements des villes,
villages ou bâtiments non défendus. Elle tient à être
dédommagée pour les préjudices physiques, moraux et
matériaux causés par la guerre. Azhar, son mari et l’avocat
pensent que 35 millions de dollars est une somme raisonnable
pour compenser les dommages qu’elle a subis. En fait, elle
sait que tout l’argent du monde ne pourra lui rendre ses
deux jambes ou réparer les préjudices subis, mais au moins
les responsables « ne dormiront pas tranquilles ». De
longues années sont passées depuis ce tragique accident et
Azhar n’a perdu ni son sourire ni sa détermination à
poursuivre les coupables en justice. Elle n’a pas oublié
aussi les moments difficiles qui ont bouleversé sa vie.
C’était en 199l, durant la guerre du Golfe, alors qu’elle
passait sa lune de miel dans un hôtel à Bagdad. Elle était
sortie avec son mari pour faire une promenade le long du
pont de Azameiah, lorsque le bombardement a eu lieu. Et si
ce couple a échappé à la mort, pour Azhar, la mort aurait
été préférable à la vie. Hospitalisée, elle ne retrouvera la
mémoire que deux mois plus tard. Elle a eu plusieurs côtes
cassées, un déboîtement de l’omoplate droit et portait des
plaies profondes aux jambes sans compter que ce choc l’a
rendue diabétique. Ses blessures ne pouvant se cicatriser,
c’est la gangrène puis l’amputation de ses deux jambes.
Au cours de cette période difficile, Azhar a refusé toute
assistance, sauf celle de son mari. « Il a été d’un grand
soutien pour moi. Sans lui, je n’aurai pas survécu ni
accepté ce gros handicap », dit-elle. Depuis le jour du
drame et jusqu’en 2005, date à laquelle ce couple est venu
s’installer en Egypte, Azhar et son mari ont connu des
moments bien difficiles. Quelques mois après son
hospitalisation, l’hôpital, ne pouvant contenir le flux de
blessés, l’a contrainte à sortir. Azhar a dû poursuivre ses
soins ailleurs dans des cliniques privées et onéreuses, sans
compter tout le mal qu’elle a eu pour s’habituer à se
déplacer avec des béquilles. « Cela m’a pris du temps pour
la convaincre à porter des prothèses, et du temps encore
pour trouver les meilleures et pour qu’elle s’habitue à les
porter », dit Mohamad, son époux et son compagnon
d’infortune. Et d’ajouter : « Azhar a connu de graves
moments de désespoir, elle a même fait plusieurs tentatives
de suicide. Dieu merci, j’ai toujours été là pour la sauver.
Aujourd’hui, elle a pris le temps de s’adapter à sa nouvelle
situation ».
Confiants et optimistes
Quinze ans sont passés avant que Mohamad et sa femme ne se
décident à s’installer en Egypte. « J’ai travaillé en Iraq
durant 25 ans où j’ai vécu comme un roi. J’ai gagné beaucoup
d’argent, alors que j’avais démarré à zéro et l’Iraq est
devenu ma seconde patrie. Après plusieurs années de dur
labeur, j’ai rencontré ma femme. Ce fut pour moi la plus
belle des récompenses. Aujourd’hui, nous avons tout perdu et
nous essayons d’obtenir nos droits », souligne Mohamad qui
avait pensé à demander des dommages et intérêts à
l’ambassade d’Iraq au Caire, mais vu la situation dans ce
pays, il n’a pas osé le faire. Alors, le couple a décidé de
poursuivre les vrais responsables et obtenir réparation des
Nations-Unies qui, par la décision 678 de l’année 1990, ont
autorisé la guerre en Iraq et ce sont les Etats-Unis et la
Grande-Bretagne qui ont bombardé ce pays et ont conduit la
guerre. Ils sont aussi responsables. Mohamad dit avoir
dépensé toute sa fortune pour soigner Azhar et a perdu tout
le reste en quittant Bagdad, lors de la deuxième guerre
d’Iraq.
Prenant l’affaire très au sérieux, il n’a pas été difficile
pour Azhar et son mari de trouver un avocat qui accepte ce
genre de procès sans précédent. Mohamad Moustapha, avocat
qui habite non loin de ce couple, a consenti à les aider. «
J’ai rencontré ce couple et j’ai compris quelle était leur
intention. J’ai accepté, et c’est l’occasion d’exprimer ma
position contre les commanditaires de cette guerre. On n’a
pas l’habitude de demander des dommages et intérêts pour les
blessures subies en temps de guerre, mais accepter cette
folie destructrice et se taire est aussi inadmissible. En
intentant un tel procès, c’est montrer que les Arabes savent
aussi demander leurs droits », dit l’avocat d’un ton ferme.
Ce dernier refuse d’être payé, car il est persuadé que s’il
gagnait ce procès, il gagnerait en célébrité et
financièrement aussi.
Confiants et optimistes, c’est l’impression que donnent
Azhar, son époux et surtout l’avocat, qui n’a pas perdu de
temps pour chercher une base légale à son action, en se
référant aux conventions de Genève et prenant surtout en
exemple des cas similaires dans l’Histoire récente pour
avoir plus de crédibilité. « Ma récompense serait de gagner
ce procès contre deux superpuissances qui croient que tout
leur est permis et manipulent le monde comme elles le
désirent », dit Mohamad, l’avocat. Quant à Azhar et son
mari, ils sont sûrs de gagner le procès, mais ce ne sera pas
la fin de leurs déboires, car ils comptent intenter un
nouveau procès contre les 33 pays qui ont participé à la
guerre du Golfe.
Hanaa
Al-Mekkawi