Al-Ahram Hebdo, Société | Azhar crie l'injustice de la guerre
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 mai 2007, numéro 663

 

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Société

Parcours . Azhar, une Iraqienne qui a perdu l’usage de ses jambes lors d’un bombardement sur Bagdad, mène le combat de sa vie en intentant un procès pour dédommagement contre les Alliés. Portrait.

Azhar crie l'injustice de la guerre

Svelte avec de grands yeux noirs dessinés au khôl et des cheveux d’ébène, elle est le stéréotype de la beauté iraqienne. D’ailleurs, elle fut choisie Miss Iraq. Mais tout cela c’est de la vieille histoire. Aujourd’hui Azhar, 50 ans, garde l’allure mais ses petits pas saccadés la trahissent : Elle n’a plus ses deux jambes et porte deux prothèses. Elle semble mener une vie normale, mais en vérité, elle souffre terriblement à cause de son handicap et garde de l’amertume pour ceux qui l’ont rendue ainsi. S’appuyant sur ses deux béquilles, Azhar quitte la chambre qu’elle occupe sur le toit d’un immeuble au centre-ville pour s’asseoir dans son coin préféré, sa terrasse qui surplombe Le Caire. C’est là que, chaque matin, elle enfile péniblement ses prothèses. Deux jambes artificielles, de la même couleur que sa peau, des mi-bas et des chaussures. Le tout ressemble à de véritables pieds sauf qu’elle ne les sent pas. « Avant, je mettais plus de temps pour les enlever, à présent c’est moins compliqué pour moi ; je les fixe le matin et ne les enlève que le soir », dit-elle.

Une lune de miel qui tourne au drame

Comme à l’accoutumée, elle commence par arroser les plantes qui ornent le toit sur lequel elle vit avec son mari, un Egyptien, quand son téléphone sonne. Au bout du fil, son avocat lui annonçant la date de son procès prévu pour le mois de juillet prochain devant le tribunal du Sud du Caire. Azhar saute de joie et rentre annoncer la nouvelle à son mari. Ce dernier la serre dans ses bras alors qu’elle éclate en sanglots. Elle a terriblement souffert pour pouvoir intenter ce procès. C’est le premier du genre en Egypte intenté par une citoyenne iraqienne contre les Nations-Unies, l’ambassade des Etats-Unis et celle de Grande-Bretagne. « Je les considère comme étant les premiers responsables de mon handicap. Ils ont détruit ma vie et celle de mon mari », dit-elle. En fait, Azhar s’est appuyée sur le droit international humanitaire né de la conférence de 1864 et les conventions de Genève qui appellent à la protection des civils en temps de guerre.

Un statut qui interdit les bombardements des villes, villages ou bâtiments non défendus. Elle tient à être dédommagée pour les préjudices physiques, moraux et matériaux causés par la guerre. Azhar, son mari et l’avocat pensent que 35 millions de dollars est une somme raisonnable pour compenser les dommages qu’elle a subis. En fait, elle sait que tout l’argent du monde ne pourra lui rendre ses deux jambes ou réparer les préjudices subis, mais au moins les responsables « ne dormiront pas tranquilles ». De longues années sont passées depuis ce tragique accident et Azhar n’a perdu ni son sourire ni sa détermination à poursuivre les coupables en justice. Elle n’a pas oublié aussi les moments difficiles qui ont bouleversé sa vie. C’était en 199l, durant la guerre du Golfe, alors qu’elle passait sa lune de miel dans un hôtel à Bagdad. Elle était sortie avec son mari pour faire une promenade le long du pont de Azameiah, lorsque le bombardement a eu lieu. Et si ce couple a échappé à la mort, pour Azhar, la mort aurait été préférable à la vie. Hospitalisée, elle ne retrouvera la mémoire que deux mois plus tard. Elle a eu plusieurs côtes cassées, un déboîtement de l’omoplate droit et portait des plaies profondes aux jambes sans compter que ce choc l’a rendue diabétique. Ses blessures ne pouvant se cicatriser, c’est la gangrène puis l’amputation de ses deux jambes.

Au cours de cette période difficile, Azhar a refusé toute assistance, sauf celle de son mari. « Il a été d’un grand soutien pour moi. Sans lui, je n’aurai pas survécu ni accepté ce gros handicap », dit-elle. Depuis le jour du drame et jusqu’en 2005, date à laquelle ce couple est venu s’installer en Egypte, Azhar et son mari ont connu des moments bien difficiles. Quelques mois après son hospitalisation, l’hôpital, ne pouvant contenir le flux de blessés, l’a contrainte à sortir. Azhar a dû poursuivre ses soins ailleurs dans des cliniques privées et onéreuses, sans compter tout le mal qu’elle a eu pour s’habituer à se déplacer avec des béquilles. « Cela m’a pris du temps pour la convaincre à porter des prothèses, et du temps encore pour trouver les meilleures et pour qu’elle s’habitue à les porter », dit Mohamad, son époux et son compagnon d’infortune. Et d’ajouter : « Azhar a connu de graves moments de désespoir, elle a même fait plusieurs tentatives de suicide. Dieu merci, j’ai toujours été là pour la sauver. Aujourd’hui, elle a pris le temps de s’adapter à sa nouvelle situation ».

Confiants et optimistes

Quinze ans sont passés avant que Mohamad et sa femme ne se décident à s’installer en Egypte. « J’ai travaillé en Iraq durant 25 ans où j’ai vécu comme un roi. J’ai gagné beaucoup d’argent, alors que j’avais démarré à zéro et l’Iraq est devenu ma seconde patrie. Après plusieurs années de dur labeur, j’ai rencontré ma femme. Ce fut pour moi la plus belle des récompenses. Aujourd’hui, nous avons tout perdu et nous essayons d’obtenir nos droits », souligne Mohamad qui avait pensé à demander des dommages et intérêts à l’ambassade d’Iraq au Caire, mais vu la situation dans ce pays, il n’a pas osé le faire. Alors, le couple a décidé de poursuivre les vrais responsables et obtenir réparation des Nations-Unies qui, par la décision 678 de l’année 1990, ont autorisé la guerre en Iraq et ce sont les Etats-Unis et la Grande-Bretagne qui ont bombardé ce pays et ont conduit la guerre. Ils sont aussi responsables. Mohamad dit avoir dépensé toute sa fortune pour soigner Azhar et a perdu tout le reste en quittant Bagdad, lors de la deuxième guerre d’Iraq.

Prenant l’affaire très au sérieux, il n’a pas été difficile pour Azhar et son mari de trouver un avocat qui accepte ce genre de procès sans précédent. Mohamad Moustapha, avocat qui habite non loin de ce couple, a consenti à les aider. « J’ai rencontré ce couple et j’ai compris quelle était leur intention. J’ai accepté, et c’est l’occasion d’exprimer ma position contre les commanditaires de cette guerre. On n’a pas l’habitude de demander des dommages et intérêts pour les blessures subies en temps de guerre, mais accepter cette folie destructrice et se taire est aussi inadmissible. En intentant un tel procès, c’est montrer que les Arabes savent aussi demander leurs droits », dit l’avocat d’un ton ferme. Ce dernier refuse d’être payé, car il est persuadé que s’il gagnait ce procès, il gagnerait en célébrité et financièrement aussi.

Confiants et optimistes, c’est l’impression que donnent Azhar, son époux et surtout l’avocat, qui n’a pas perdu de temps pour chercher une base légale à son action, en se référant aux conventions de Genève et prenant surtout en exemple des cas similaires dans l’Histoire récente pour avoir plus de crédibilité. « Ma récompense serait de gagner ce procès contre deux superpuissances qui croient que tout leur est permis et manipulent le monde comme elles le désirent », dit Mohamad, l’avocat. Quant à Azhar et son mari, ils sont sûrs de gagner le procès, mais ce ne sera pas la fin de leurs déboires, car ils comptent intenter un nouveau procès contre les 33 pays qui ont participé à la guerre du Golfe.

Hanaa Al-Mekkawi

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