Enfance .
En cas d’accident domestique ou autre entraînant la mort
d’un enfant, aux yeux de la société, des autorités
judiciaires et de la police, seule la mère est incriminée.
Enquête.
Le double châtiment des mères
Cela
s’est passé dans l’un des établissements scolaires les plus
prestigieux au Caire, quelques jours avant les vacances de
la mi-année. Il est 17 heures, l’école a fermé ses portes,
mais les enseignants sont encore en classe, en train de
corriger des copies d’examens. Un jour particulier pour le
petit Hayssam, 5 ans, dont la maman est enseignante dans la
même école. Le temps de terminer, elle lui enfile son
manteau avec capuche car il tient à sortir dans la cour pour
jouer à cache-cache avec quelques enfants. Très futé, il
cherche un endroit où l’on ne pourra le trouver aisément.
L’idée lui vient de grimper à une porte. Mais un clou, mal
planté, accroche au cordon de sa capuche. Il commence à
étouffer et appelle au secours. Ses camarades, croyant à une
plaisanterie, se mettent à rire. Deux minutes s’écoulent, le
teint de Hayssam vire au bleu, c’est l’asphyxie. Les rires
s’arrêtent soudain et un gamin court chercher sa mère.
Lorsqu’elle arrive, elle découvre son enfant pendu à un
clou. Un choc pour Howayda qui vient de perdre son enfant et
doit annoncer cette mauvaise nouvelle au père. Ce dernier,
ne pouvant contenir sa colère, l’accable de reproches puis
intente un procès contre elle pour négligence. Howayda
risque d’être condamnée par le tribunal, puisque son mari la
rend responsable de la mort de son enfant. Noyée par le
chagrin, elle s’interroge : « Aucune maman ne souhaiterait
vivre un tel drame. Comment peut-on condamner une maman pour
négligence alors que son enfant représente tout pour elle ?
Il n’existe pas de châtiment plus sévère que celui de perdre
son enfant ». Depuis cet accident tragique, Howayda est
tombée dans la dépression et a même quitté son mari.
En fait, le cas de Howayda n’est pas unique. La loi
égyptienne considère que tout accident domestique ou autre
entraînant la mort d’un enfant est dû à une négligence des
parents. Considérée comme un délit, la négligence est
passible d’une peine allant de 6 mois à trois ans de prison
selon le Code pénal (articles 284 à 287). Or, souvent c’est
la mère que l’on accuse.
Selon Mohamad Mahmoud, avocat, la loi considère le plus
souvent la mère comme étant la seule responsable, puisque
c’est elle qui est chargée de la garde des enfants. Par
ailleurs, le père est en droit d’intenter un procès contre
elle, puisqu’il est pris pour témoin. Et donc, il est en
mesure de la jeter en prison s’il le désire. « La mère a
aussi le droit de poursuivre en justice le père en cas de
négligence, mais c’est plutôt rare, seulement quand le
couple est divorcé et que l’enfant vit avec le papa »,
avance la même source. D’après Hafez Abou-Seada, membre du
Conseil national des droits de l’homme et président de
l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, la loi
garantit ce droit aux deux conjoints, cependant elle est
rarement en faveur de la mère. La preuve, dans un des procès
intentés par une mère contre le père qui avait la garde de
l’enfant après séparation, le papa est arrivé à convaincre
le tribunal en avançant l’excuse de son travail, même si au
moment de l’accident il se trouvait dans un café. « La
police est restée sur cette vision traditionnelle de la
femme à qui revient le devoir de s’occuper de ses enfants.
Du coup, les procès-verbaux sont dressés dans ce sens, alors
que l’on oublie que beaucoup de femmes sont obligées aussi
d’aller travailler pour subvenir aux besoins de la famille.
Face à un drame pareil, il est difficile de prouver que
l’accident est dû à une négligence de la mère. Conséquence,
elle est doublement châtiée, perdre son enfant et aller en
prison. Une maman ne peut suivre son enfant partout. Il
suffit d’un moment d’inattention pour que l’accident arrive
», poursuit Abou-Seada.
Et même si le père affirme que la maman n’a pas manqué à son
devoir, le procès a lieu et la mère finit par être
condamnée. Youmna, 28 ans, mariée à un ingénieur et femme au
foyer, a été condamnée à un an de prison avec sursis.
Occupée par les travaux domestiques, elle a laissé son
enfant âgé d’un an et demi sur le lit. Ce dernier est arrivé
à descendre de sa couchette, se rendre dans la salle de bain
et jouer dans la baignoire pleine de linge à tremper. Il a
fini par se noyer. « Bien que le témoignage de mon mari ait
été en ma faveur, le jugement du tribunal est tombé comme un
couperet sur ma tête. Je n’ai jamais négligé mon enfant,
bien au contraire, mais la loi a été impitoyable avec moi.
On m’a classée dans cette catégorie de femmes qui ne
prennent pas assez soin de leurs chérubins », dit Youmna
qui, souffrant d’une dépression, a fini par quitter son
mari.
Selon une source policière qui a requis l’anonymat, dans
beaucoup de cas, la mère doit mériter une sanction. « On a
rédigé il y a quelques semaines un procès-verbal contre une
mère, sortie le soir en laissant son enfant de 8 ans seul à
la maison. Un incendie s’est déclenché dans son appartement
alors que l’enfant dormait et il était enfermé à clé. Cela
aurait pu lui coûter la vie si les voisins n’avaient pas
réagi à temps. La loi doit donc protéger l’enfant et seul le
juge est apte à estimer si la mère est coupable ou pas, en
étudiant les conditions de l’accident. Dans certains cas, le
tribunal déclare la mère coupable, mais le juge peut estimer
que la mort de son enfant est un châtiment suffisant pour
elle », lance-t-il, en citant l’histoire de Réda, dont
l’enfant de 5 ans est tombé dans une grande marmite
contenant de la soupe bouillante alors qu’elle papotait avec
sa voisine. « Cette maman ne doit-elle pas payer pour sa
négligence ? N’était-elle pas responsable de ce petit enfant
qui ne fait pas la différence entre ce qui est dangereux et
ce qui ne l’est pas ? Ne devrait-elle pas être sanctionnée
pour faire plus attention la prochaine fois ? », poursuit-il
avec fermeté.
Quant à la sociologue Nadia Radwan, elle estime que la
législation dans beaucoup de pays dans le monde comporte des
lois en faveur de l’enfant. Il existe aussi des associations
qui ont le pouvoir d’arracher le gamin à sa famille si
celle-ci n’est pas à la hauteur de sa responsabilité. De
plus, un enfant a le droit de porter plainte à la police
pour violence. « Une chose qui ne semble pas faire partie de
notre culture et nos traditions. Les relations familiales
sont sacrées et l’intervention de la police dans les cas de
maltraitance est plutôt rare. Pourtant, la société doit
jouer un rôle pour le protéger surtout qu’il existe des
parents qui abandonnent leurs enfants dans la rue. Livrés à
eux-mêmes, ils peuvent aussi mourir », explique la
sociologue.
Et entre la loi qui appelle à la protection des enfants, les
cas cités et les conditions socioéconomiques souvent bien
difficiles, le tribunal ne fait pas de différence entre
Youmna, Réda et toutes les autres, et toutes les mamans
risquent de payer cher. Saadiya, 34 ans, femme de ménage et
nourrice, mère de quatre enfants, n’est en fait qu’un
exemple parmi les 2,5 millions de femmes qui subviennent aux
besoins de leurs familles. Divorcée, elle doit travailler
pour nourrir ses enfants. En son absence, son fils âgé de 10
ans a sauté du haut d’une armoire. Il est mort d’un
traumatisme crânien. Saadiya doit paraître devant le
tribunal en octobre 2007 et risque la prison. Le père, qui
ne verse pas de pension alimentaire depuis quatre ans, a
porté plainte contre elle pour négligence. Saadiya risque
aussi de perdre son travail car la famille qui l’a embauchée
ne lui fait plus autant confiance. Mais une question
s’impose : le juge qui va prononcer son verdict l’automne
prochain va-t-il prendre en considération toutes ces
conditions ? Va-t-il aussi condamner le père et l’obliger à
verser la pension alimentaire avec effet rétroactif ? Ou
bien est-ce cette malheureuse femme qui va payer le prix de
sa pauvreté et être incarcérée après avoir perdu son enfant
?.