Al-Ahram Hebdo,Société | Le double châtiment des mères
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 mai 2007, numéro 663

 

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Société

Enfance . En cas d’accident domestique ou autre entraînant la mort d’un enfant, aux yeux de la société, des autorités judiciaires et de la police, seule la mère est incriminée. Enquête.

Le double châtiment des mères

Cela s’est passé dans l’un des établissements scolaires les plus prestigieux au Caire, quelques jours avant les vacances de la mi-année. Il est 17 heures, l’école a fermé ses portes, mais les enseignants sont encore en classe, en train de corriger des copies d’examens. Un jour particulier pour le petit Hayssam, 5 ans, dont la maman est enseignante dans la même école. Le temps de terminer, elle lui enfile son manteau avec capuche car il tient à sortir dans la cour pour jouer à cache-cache avec quelques enfants. Très futé, il cherche un endroit où l’on ne pourra le trouver aisément. L’idée lui vient de grimper à une porte. Mais un clou, mal planté, accroche au cordon de sa capuche. Il commence à étouffer et appelle au secours. Ses camarades, croyant à une plaisanterie, se mettent à rire. Deux minutes s’écoulent, le teint de Hayssam vire au bleu, c’est l’asphyxie. Les rires s’arrêtent soudain et un gamin court chercher sa mère. Lorsqu’elle arrive, elle découvre son enfant pendu à un clou. Un choc pour Howayda qui vient de perdre son enfant et doit annoncer cette mauvaise nouvelle au père. Ce dernier, ne pouvant contenir sa colère, l’accable de reproches puis intente un procès contre elle pour négligence. Howayda risque d’être condamnée par le tribunal, puisque son mari la rend responsable de la mort de son enfant. Noyée par le chagrin, elle s’interroge : « Aucune maman ne souhaiterait vivre un tel drame. Comment peut-on condamner une maman pour négligence alors que son enfant représente tout pour elle ? Il n’existe pas de châtiment plus sévère que celui de perdre son enfant ». Depuis cet accident tragique, Howayda est tombée dans la dépression et a même quitté son mari.

En fait, le cas de Howayda n’est pas unique. La loi égyptienne considère que tout accident domestique ou autre entraînant la mort d’un enfant est dû à une négligence des parents. Considérée comme un délit, la négligence est passible d’une peine allant de 6 mois à trois ans de prison selon le Code pénal (articles 284 à 287). Or, souvent c’est la mère que l’on accuse.

Selon Mohamad Mahmoud, avocat, la loi considère le plus souvent la mère comme étant la seule responsable, puisque c’est elle qui est chargée de la garde des enfants. Par ailleurs, le père est en droit d’intenter un procès contre elle, puisqu’il est pris pour témoin. Et donc, il est en mesure de la jeter en prison s’il le désire. « La mère a aussi le droit de poursuivre en justice le père en cas de négligence, mais c’est plutôt rare, seulement quand le couple est divorcé et que l’enfant vit avec le papa », avance la même source. D’après Hafez Abou-Seada, membre du Conseil national des droits de l’homme et président de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme, la loi garantit ce droit aux deux conjoints, cependant elle est rarement en faveur de la mère. La preuve, dans un des procès intentés par une mère contre le père qui avait la garde de l’enfant après séparation, le papa est arrivé à convaincre le tribunal en avançant l’excuse de son travail, même si au moment de l’accident il se trouvait dans un café. « La police est restée sur cette vision traditionnelle de la femme à qui revient le devoir de s’occuper de ses enfants. Du coup, les procès-verbaux sont dressés dans ce sens, alors que l’on oublie que beaucoup de femmes sont obligées aussi d’aller travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Face à un drame pareil, il est difficile de prouver que l’accident est dû à une négligence de la mère. Conséquence, elle est doublement châtiée, perdre son enfant et aller en prison. Une maman ne peut suivre son enfant partout. Il suffit d’un moment d’inattention pour que l’accident arrive », poursuit Abou-Seada.

Et même si le père affirme que la maman n’a pas manqué à son devoir, le procès a lieu et la mère finit par être condamnée. Youmna, 28 ans, mariée à un ingénieur et femme au foyer, a été condamnée à un an de prison avec sursis. Occupée par les travaux domestiques, elle a laissé son enfant âgé d’un an et demi sur le lit. Ce dernier est arrivé à descendre de sa couchette, se rendre dans la salle de bain et jouer dans la baignoire pleine de linge à tremper. Il a fini par se noyer. « Bien que le témoignage de mon mari ait été en ma faveur, le jugement du tribunal est tombé comme un couperet sur ma tête. Je n’ai jamais négligé mon enfant, bien au contraire, mais la loi a été impitoyable avec moi. On m’a classée dans cette catégorie de femmes qui ne prennent pas assez soin de leurs chérubins », dit Youmna qui, souffrant d’une dépression, a fini par quitter son mari.

Selon une source policière qui a requis l’anonymat, dans beaucoup de cas, la mère doit mériter une sanction. « On a rédigé il y a quelques semaines un procès-verbal contre une mère, sortie le soir en laissant son enfant de 8 ans seul à la maison. Un incendie s’est déclenché dans son appartement alors que l’enfant dormait et il était enfermé à clé. Cela aurait pu lui coûter la vie si les voisins n’avaient pas réagi à temps. La loi doit donc protéger l’enfant et seul le juge est apte à estimer si la mère est coupable ou pas, en étudiant les conditions de l’accident. Dans certains cas, le tribunal déclare la mère coupable, mais le juge peut estimer que la mort de son enfant est un châtiment suffisant pour elle », lance-t-il, en citant l’histoire de Réda, dont l’enfant de 5 ans est tombé dans une grande marmite contenant de la soupe bouillante alors qu’elle papotait avec sa voisine. « Cette maman ne doit-elle pas payer pour sa négligence ? N’était-elle pas responsable de ce petit enfant qui ne fait pas la différence entre ce qui est dangereux et ce qui ne l’est pas ? Ne devrait-elle pas être sanctionnée pour faire plus attention la prochaine fois ? », poursuit-il avec fermeté.

Quant à la sociologue Nadia Radwan, elle estime que la législation dans beaucoup de pays dans le monde comporte des lois en faveur de l’enfant. Il existe aussi des associations qui ont le pouvoir d’arracher le gamin à sa famille si celle-ci n’est pas à la hauteur de sa responsabilité. De plus, un enfant a le droit de porter plainte à la police pour violence. « Une chose qui ne semble pas faire partie de notre culture et nos traditions. Les relations familiales sont sacrées et l’intervention de la police dans les cas de maltraitance est plutôt rare. Pourtant, la société doit jouer un rôle pour le protéger surtout qu’il existe des parents qui abandonnent leurs enfants dans la rue. Livrés à eux-mêmes, ils peuvent aussi mourir », explique la sociologue.

Et entre la loi qui appelle à la protection des enfants, les cas cités et les conditions socioéconomiques souvent bien difficiles, le tribunal ne fait pas de différence entre Youmna, Réda et toutes les autres, et toutes les mamans risquent de payer cher. Saadiya, 34 ans, femme de ménage et nourrice, mère de quatre enfants, n’est en fait qu’un exemple parmi les 2,5 millions de femmes qui subviennent aux besoins de leurs familles. Divorcée, elle doit travailler pour nourrir ses enfants. En son absence, son fils âgé de 10 ans a sauté du haut d’une armoire. Il est mort d’un traumatisme crânien. Saadiya doit paraître devant le tribunal en octobre 2007 et risque la prison. Le père, qui ne verse pas de pension alimentaire depuis quatre ans, a porté plainte contre elle pour négligence. Saadiya risque aussi de perdre son travail car la famille qui l’a embauchée ne lui fait plus autant confiance. Mais une question s’impose : le juge qui va prononcer son verdict l’automne prochain va-t-il prendre en considération toutes ces conditions ? Va-t-il aussi condamner le père et l’obliger à verser la pension alimentaire avec effet rétroactif ? Ou bien est-ce cette malheureuse femme qui va payer le prix de sa pauvreté et être incarcérée après avoir perdu son enfant ?.

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