Lord Caradon : « Je me considère palestinien »
Mohamed Salmawy
Le
diplomate britannique chevronné Lord Caradon a été
l’architecte de la plus importante résolution promulguée par
les Nations-Unies à l’attention du Moyen-Orient. Il s’agit
de la résolution n°242, au niveau de laquelle Caradon a fait
preuve d’habilité diplomatique, mais aussi d’éloquence
linguistique. Il a réussi à arracher l’approbation des deux
parties arabe et israélienne pour la motion. Cependant, à
cause de son caractère mystérieux, elle est devenue
inapplicable parce que chaque partie lui a fait une lecture
tout à fait subjective.
Le nom de Lord Caradon s’est lié au Moyen-Orient depuis les
années 20 du siècle dernier. Après avoir obtenu sa licence
de l’Université de Cambridge en 1928, il a été nommé en
Palestine dans l’administration du mandat britannique à
l’époque. Il n’avait que 21 ans et son nom de jeune homme
était Hugh Foot. En 1956, il a été nommé ministre d’Etat
pour les Affaires étrangères et le titre Lord Caradon lui
fut décerné. Il occupait le poste d’ambassadeur britannique
auprès des Nations-Unies à une époque des plus critiques et
des plus importantes dans l’histoire de la cause arabe, à
savoir celle de la guerre de 1967 et après cette date.
Au
siège de l’organisation internationale, Lord Caradon a fait
preuve d’habileté diplomatique sans pareille lorsqu’il est
parvenu à une formule de résolution de cessez-le-feu entre
les Arabes et Israël et qui a été par la suite approuvée par
toutes les parties : les Arabes, Israël, les Etats-Unis et
l’Union soviétique. Il était courant dans les coulisses des
Nations-Unies que c’était Lord Caradon qui a rédigé en
personne le texte de la résolution. La résolution a été
considérée comme un exemple classique de la tergiversation
britannique, d’autant qu’elle a été formulée d’une manière
laissant le champs libre à toutes les interprétations
possibles, ce qui a fait que chaque partie l’a comprise
d’une manière totalement subjective.
D’aucuns pourraient ignorer que Lord Caradon parlait
l’arabe, et j’ai pu découvrir cela en personne lorsque je
l’ai rencontré alors qu’il visitait Le Caire en 1971 en tant
que représentant du PNUD (Programme des Nations-Unies pour
le Développement).
Lorsque je lui ai demandé comment il a appris l’arabe, il
m’a dit qu’il avait vécu de longues années avec les Arabes
en Palestine et qu’il avait appris la langue parce qu’il
était très proche d’eux. Puis, il poursuivit : « J’ai
commencé ma vie comme officier dans l’armée britannique en
Palestine en 1929 et j’y suis resté 8 ans. J’ai été
également en service en Jordanie et j’ai vécu en Libye. Je
connais bien le peuple arabe et je lui voue estime et
respect. Quant au peuple palestinien, c’est une relation
émotionnelle qui me lie à lui et je me considère palestinien
».
Il était impossible alors que je ne lui adresse pas une
question à propos de sa célèbre résolution qui a stupéfait
le monde entier. Cette résolution stipulait le retrait total
des territoires occupés telle que la comprennent les Arabes
ou de certains territoires, selon l’interprétation
israélienne.
Lord Caradon fonça les sourcils et déclara : « Le contenu de
la résolution est clair. La signification d’une charte ne se
fait jamais partiellement, mais elle est censée être
comprise dans sa totalité. La résolution 242, présentée par
la délégation britannique et adoptée par le Conseil de
sécurité en novembre 1967, stipule franchement
l’interdiction de l’annexion des territoires d’un Etat donné
à un autre par la force ».
Je rétorquai : Israël se dérobe beaucoup de toute la
résolution qu’elle est dépassée par le temps. Et qu’il n’est
pas possible que l’on veille à l’application d’une
résolution vieille de longues décennies.
Lord Caradon répondit avec sévérité, disant :
Les principes ne sont pas des modes qui changent constamment
toutes les années. Les principes, s’ils le sont vraiment,
doivent être constants. Peu importe l’année dans laquelle on
est. Surtout que les principes susceptibles de régler la
cause du Moyen-Orient se trouvent dans la résolution 242 et
nulle part ailleurs.
Lord Caradon estimait que le règlement final du conflit
arabo-palestinien ne se fera qu’à travers l’organisation
internationale. Il n’avait pas foi dans les autres
initiatives, que ce soient celles émanant des Etats-Unis ou
d’autres parties. Lorsque je lui ai dit que ce sont les
Etats-Unis qui détenaient la solution vu leurs relations
spéciales avec Israël, il m’a répondu franchement : Cette
relation spéciale implique les Etats-Unis dans le conflit et
donc ils ne pourront pas apporter de solution équitable et
satisfaisante pour la partie arabe. Quant à la cause
palestinienne, elle était, selon ses dires, proche de son
cœur. « Nous devons offrir aux Palestiniens une solution
équitable qu’ils peuvent approuver », a-t-il dit.
J’ai ressenti qu’il n’était pas satisfait des solutions
partielles que l’on proposait aux Palestiniens. Il faisait
peut-être allusion à la nécessité de la création d’un Etat
palestinien, qui serait une solution finale au calvaire
palestinien. Je lui ai demandé : Que voulez-vous dire par la
solution qu’ils peuvent approuver ?
Il a répondu : « Il relève de l’absurde que l’unique issue
pour que les Palestiniens continuent à vivre sur leurs
territoires est de devenir des citoyens israéliens. Si nous
devons leur donner la chance de choisir, qu’on la leur donne
complète. C’est-à-dire qu’on leur donne la possibilité de
faire un choix clair comprenant tous les droits qui en
découleront, en accord avec les résolutions des
Nations-Unies relatives à leur problème et qui ont vu le
jour en 1948, sans pour autant être appliquées ».
Il s’est tu un peu pour poursuivre : « J’ai répété à
plusieurs reprises aux Nations-Unies que celui qui s’oppose
au retour des Palestiniens à leurs demeures est un ennemi à
une paix juste ».
— Etes-vous optimiste quant à la possibilité de parvenir à
une solution de la cause palestinienne ?
Il répondit sans hésitation : « Ma confiance dans le peuple
palestinien est très grande et dans tous les cas, ils ne
vont jamais délaisser leurs droits. Si la communauté
internationale ne parvient pas à trouver une issue à leurs
problèmes, les Palestiniens la trouveront par eux-mêmes,
voire par la voie de la force ».
Ceci a eu lieu au début de 1971 et aujourd’hui lorsque je
regarde ce qui est advenu à la cause du Moyen-Orient, je
constate que Lord Caradon était doté d’une vision
avant-gardiste que nous n’avons pas pu discerner à l’époque.
Les voilà échouées les tentatives de règlement qui ont
dépendu essentiellement des Etats-Unis du fait qu’ils
détenaient 99 % des cartes du jeu. Et nous voilà en train de
les adopter depuis des décennies sans que le problème
palestinien ne soit résolu. Voilà le peuple palestinien,
après que la société internationale ait été incapable de
réaliser la paix qu’il prônait, en train de créer son Etat
par la voie force, comme l’avait indiqué Lord Caradon.
Lord Caradon, décédé en 1990, représentait un type singulier
des hommes de l’Empire britannique. Le service qu’il avait
accompli en Palestine, en Jordanie et en Libye lui a
inculqué que le droit de l’indépendance est un droit sacré
auquel l’on ne peut guère résister et que l’on ne peut pas
ignorer. Je n’oublierai jamais les propos suivants qu’il m’a
confiés en riant : « Lorsque je travaillais dans une colonie
de l’Empire britannique, le moment de mon départ venu, je
sortais et derrière moi le drapeau anglais ».