Al-Ahram Hebdo, Opinion | Lord Caradon : « Je me considère palestinien »
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 mai 2007, numéro 663

 

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Opinion
 

Lord Caradon : « Je me considère palestinien »

Mohamed Salmawy

Le diplomate britannique chevronné Lord Caradon a été l’architecte de la plus importante résolution promulguée par les Nations-Unies à l’attention du Moyen-Orient. Il s’agit de la résolution n°242, au niveau de laquelle Caradon a fait preuve d’habilité diplomatique, mais aussi d’éloquence linguistique. Il a réussi à arracher l’approbation des deux parties arabe et israélienne pour la motion. Cependant, à cause de son caractère mystérieux, elle est devenue inapplicable parce que chaque partie lui a fait une lecture tout à fait subjective.

Le nom de Lord Caradon s’est lié au Moyen-Orient depuis les années 20 du siècle dernier. Après avoir obtenu sa licence de l’Université de Cambridge en 1928, il a été nommé en Palestine dans l’administration du mandat britannique à l’époque. Il n’avait que 21 ans et son nom de jeune homme était Hugh Foot. En 1956, il a été nommé ministre d’Etat pour les Affaires étrangères et le titre Lord Caradon lui fut décerné. Il occupait le poste d’ambassadeur britannique auprès des Nations-Unies à une époque des plus critiques et des plus importantes dans l’histoire de la cause arabe, à savoir celle de la guerre de 1967 et après cette date.

Au siège de l’organisation internationale, Lord Caradon a fait preuve d’habileté diplomatique sans pareille lorsqu’il est parvenu à une formule de résolution de cessez-le-feu entre les Arabes et Israël et qui a été par la suite approuvée par toutes les parties : les Arabes, Israël, les Etats-Unis et l’Union soviétique. Il était courant dans les coulisses des Nations-Unies que c’était Lord Caradon qui a rédigé en personne le texte de la résolution. La résolution a été considérée comme un exemple classique de la tergiversation britannique, d’autant qu’elle a été formulée d’une manière laissant le champs libre à toutes les interprétations possibles, ce qui a fait que chaque partie l’a comprise d’une manière totalement subjective.

D’aucuns pourraient ignorer que Lord Caradon parlait l’arabe, et j’ai pu découvrir cela en personne lorsque je l’ai rencontré alors qu’il visitait Le Caire en 1971 en tant que représentant du PNUD (Programme des Nations-Unies pour le Développement).

Lorsque je lui ai demandé comment il a appris l’arabe, il m’a dit qu’il avait vécu de longues années avec les Arabes en Palestine et qu’il avait appris la langue parce qu’il était très proche d’eux. Puis, il poursuivit : « J’ai commencé ma vie comme officier dans l’armée britannique en Palestine en 1929 et j’y suis resté 8 ans. J’ai été également en service en Jordanie et j’ai vécu en Libye. Je connais bien le peuple arabe et je lui voue estime et respect. Quant au peuple palestinien, c’est une relation émotionnelle qui me lie à lui et je me considère palestinien ».

Il était impossible alors que je ne lui adresse pas une question à propos de sa célèbre résolution qui a stupéfait le monde entier. Cette résolution stipulait le retrait total des territoires occupés telle que la comprennent les Arabes ou de certains territoires, selon l’interprétation israélienne.

Lord Caradon fonça les sourcils et déclara : « Le contenu de la résolution est clair. La signification d’une charte ne se fait jamais partiellement, mais elle est censée être comprise dans sa totalité. La résolution 242, présentée par la délégation britannique et adoptée par le Conseil de sécurité en novembre 1967, stipule franchement l’interdiction de l’annexion des territoires d’un Etat donné à un autre par la force ».

Je rétorquai : Israël se dérobe beaucoup de toute la résolution qu’elle est dépassée par le temps. Et qu’il n’est pas possible que l’on veille à l’application d’une résolution vieille de longues décennies.

Lord Caradon répondit avec sévérité, disant :

Les principes ne sont pas des modes qui changent constamment toutes les années. Les principes, s’ils le sont vraiment, doivent être constants. Peu importe l’année dans laquelle on est. Surtout que les principes susceptibles de régler la cause du Moyen-Orient se trouvent dans la résolution 242 et nulle part ailleurs.

Lord Caradon estimait que le règlement final du conflit arabo-palestinien ne se fera qu’à travers l’organisation internationale. Il n’avait pas foi dans les autres initiatives, que ce soient celles émanant des Etats-Unis ou d’autres parties. Lorsque je lui ai dit que ce sont les Etats-Unis qui détenaient la solution vu leurs relations spéciales avec Israël, il m’a répondu franchement : Cette relation spéciale implique les Etats-Unis dans le conflit et donc ils ne pourront pas apporter de solution équitable et satisfaisante pour la partie arabe. Quant à la cause palestinienne, elle était, selon ses dires, proche de son cœur. « Nous devons offrir aux Palestiniens une solution équitable qu’ils peuvent approuver », a-t-il dit.

J’ai ressenti qu’il n’était pas satisfait des solutions partielles que l’on proposait aux Palestiniens. Il faisait peut-être allusion à la nécessité de la création d’un Etat palestinien, qui serait une solution finale au calvaire palestinien. Je lui ai demandé : Que voulez-vous dire par la solution qu’ils peuvent approuver ?

Il a répondu : « Il relève de l’absurde que l’unique issue pour que les Palestiniens continuent à vivre sur leurs territoires est de devenir des citoyens israéliens. Si nous devons leur donner la chance de choisir, qu’on la leur donne complète. C’est-à-dire qu’on leur donne la possibilité de faire un choix clair comprenant tous les droits qui en découleront, en accord avec les résolutions des Nations-Unies relatives à leur problème et qui ont vu le jour en 1948, sans pour autant être appliquées ».

Il s’est tu un peu pour poursuivre : « J’ai répété à plusieurs reprises aux Nations-Unies que celui qui s’oppose au retour des Palestiniens à leurs demeures est un ennemi à une paix juste ».

— Etes-vous optimiste quant à la possibilité de parvenir à une solution de la cause palestinienne ?

Il répondit sans hésitation : « Ma confiance dans le peuple palestinien est très grande et dans tous les cas, ils ne vont jamais délaisser leurs droits. Si la communauté internationale ne parvient pas à trouver une issue à leurs problèmes, les Palestiniens la trouveront par eux-mêmes, voire par la voie de la force ».

Ceci a eu lieu au début de 1971 et aujourd’hui lorsque je regarde ce qui est advenu à la cause du Moyen-Orient, je constate que Lord Caradon était doté d’une vision avant-gardiste que nous n’avons pas pu discerner à l’époque. Les voilà échouées les tentatives de règlement qui ont dépendu essentiellement des Etats-Unis du fait qu’ils détenaient 99 % des cartes du jeu. Et nous voilà en train de les adopter depuis des décennies sans que le problème palestinien ne soit résolu. Voilà le peuple palestinien, après que la société internationale ait été incapable de réaliser la paix qu’il prônait, en train de créer son Etat par la voie force, comme l’avait indiqué Lord Caradon.

Lord Caradon, décédé en 1990, représentait un type singulier des hommes de l’Empire britannique. Le service qu’il avait accompli en Palestine, en Jordanie et en Libye lui a inculqué que le droit de l’indépendance est un droit sacré auquel l’on ne peut guère résister et que l’on ne peut pas ignorer. Je n’oublierai jamais les propos suivants qu’il m’a confiés en riant : « Lorsque je travaillais dans une colonie de l’Empire britannique, le moment de mon départ venu, je sortais et derrière moi le drapeau anglais ».

 

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