Immeuble Groppi .
Il donne sur la place Talaat Harb, au centre-ville du Caire.
Si tout édifice rassemble des gens aux destins et caractères
différents, celui-ci est un raccourci de ce qu’est la scène
politique aujourd’hui.
Là où les destins se croisent
En plein cœur du Caire, le 31 de la rue Mohamad Bassiouni
peut ne pas attirer l’attention bien qu’il occupe le
meilleur emplacement du centre-ville. De l’extérieur, il
ressemble aux autres bâtiments voisins de ce quartier du
Caire avec sa façade blanche et ses beaux balcons, au style
hausmannien. Pourtant, les habitués du centre-ville semblent
bien connaître la particularité de ce bel immeuble,
construit au début du siècle dernier.
L’immeuble Groppi, c’est ainsi qu’on l’appelle en général.
C’est d’ailleurs Giacomo Groppi, d’origine suisse, qui a eu
en 1922 cette idée de choisir ce point stratégique pour y
construire un immeuble. A l’entrée, il a décidé d’ouvrir son
célèbre salon de thé connu pour son excellente pâtisserie et
ses succulents marrons glacés qui au fil des ans n’a pas
cessé d’accueillir des clients appartenant à l’aristocratie
et la haute bourgeoisie égyptienne. Depuis ce jour, le nom
de la pâtisserie a été associé au prestigieux bâtiment.
Donnant sur la place Talaat Harb, où se croisent les plus
belles et plus importantes avenues du centre-ville, cet
immeuble est le témoin d’une époque de gloire, le vestige
d’une splendeur révolue.
Avant de nous lancer à sa découverte, nous n’avons pas pu
résister à la tentation Groppi où nous avons savouré une
délicieuse coupe de glace. Un passage qui nous a facilité la
tâche, puisqu’il nous a directement mis dans l’ambiance,
dans cette nostalgie du passé. Pourtant, les traces du passé
restent rares dans ce vieux bâtiment du Caire. Groppi n’est
plus qu’une enseigne depuis sa vente à un exploitant
égyptien. Le présent et ses ébullitions ont réussi à prendre
le dessus. Ici, on découvre un portrait sans fard de
l’Egypte de ces dernières années. Dans un seul endroit se
côtoient des visages très différents les uns des autres et
se croisent des destins très opposés. Un autre Yacoubian
peut-être où le bâtiment sert de contexte, d’un microcosme
d’une société pleine de contradictions. Mais, ici, les héros
sont différents, les histoires aussi.
Dès le rez-de-chaussée, on ressent une certaine tension. Le
regard douteux du portier et ses questions incessantes sur
la raison de notre visite accentuent chez nous le sentiment
d’être dans un lieu particulier. La table réservée aux
agents de sécurité installée sur le trottoir prouve qu’il
s’agit d’un endroit qui dérange. Jour et nuit, ces policiers
s’échangent la permanence, certains vont manger ou faire
leur toilette dans les restaurants situés aux alentours,
mais il n’est pas question de quitter cette table qui leur
sert de point de surveillance. Pour éviter tout tracas, on
préfère donc dire que nous montons au Club grec, l’endroit
le plus sûr et le moins agité de l’immeuble.
Les statues style grec, le vieil ascenseur, les escaliers en
marbre brillant de propreté frappent à l’œil. Le silence
règne à l’intérieur. Un silence trompeur puisqu’il s’agit de
l’un des lieux les plus dynamiques de la capitale. Ici, la
politique et la culture ne font qu’un. C’est de ce bâtiment
que sont sorties les plus importantes manifestations ayant
secoué le centre-ville au cours des deux dernières années.
Protestations contre le référendum sur les élections
présidentielles, appel au boycott du référendum sur les
amendements constitutionnels, soutien aux juges dans leurs
réclamations ... C’est de ce célèbre balcon situé au
deuxième étage que les partisans d’Aymane Nour ont crié haut
et fort exigeant sa libération. C’est ici que des jeunes
activistes et bloggueurs tiennent leurs réunions pour
discuter de leurs futurs projets. Et c’est dans la belle
terrasse du premier étage, où se trouve le Club grec, que
les écrivains, cinéastes, intellectuels et politiciens se
rassemblent pour échanger leurs visions des dernières
évolutions et s’inspirent de l’actualité pour tisser les
traits de leurs œuvres.
Rien d’étrange que ce soit un melting-pot. Sous ce même toit
se trouve le siège du parti d’Al-Ghad, ce parti qui a fait,
avec son président Aymane Nour, la une des journaux ces
quelques dernières années. Sur la terrasse de cet immeuble,
dans ces pièces qui servaient essentiellement de débarras à
l’époque et qui se sont actuellement transformées en
habitations de fortune, habite Mohamad Charqawi. Un nom très
célèbre dans le monde de la politique. C’est bien lui le
fondateur du mouvement Jeunes pour le changement, l’un des
activistes les plus connus de Kéfaya et l’un des bloggueurs
les plus lus avec son site freespeakers. Ici, se trouve
aussi l’impressionnant Club grec avec ce mélange magique du
passé et du présent, du cosmopolitisme et du patriotisme.
Les militants du second
Nous sommes au deuxième étage. Journée ordinaire au siège du
parti d’Al-Ghad. Les jeunes du comité de l’entraînement et
de la mobilisation politique tiennent leur réunion
hebdomadaire. Les pancartes affichées sur les murs ainsi que
les discours prononcés par les membres tournent autour du
même sujet, Aymane Nour. « Notre parti s’était promis de
changer le paysage politique égyptien. Notre programme est
destiné à toute la société : jeunes, femmes et démunis.
Notre rêve c’est de redonner au libéralisme la place qu’il
mérite », dit avec enthousiasme la jeune Israa Abdel-Fattah.
Fondé officiellement en octobre 2004 après une longue
bataille, Al-Ghad a voulu être un parti de nature libérale,
non religieux, appelant à une ouverture politique de la part
du pouvoir ainsi qu’à une alternance pacifique au pouvoir. «
Nous militons pour la démocratisation de l’Egypte et
l’application des droits de l’homme dans le pays. Partout
dans le monde, les régimes autoritaires sont à bout de
souffle », résume le jeune Mohamad Abdel-Hay. Comme les
autres membres du parti, Mohamad n’a pas perdu espoir. Cela
fait plus d’un an que le président d’Al-Ghad, Aymane Nour,
est en prison. Accusé d’avoir falsifié des documents
destinés à appuyer sa demande de créer le parti, il reste
aux yeux des membres un héros, une personne qui paye le prix
de ses idées trop audacieuses.
Ils nous montrent avec fierté sa photo accrochée sur le
balcon. « C’est de ce balcon qu’Aymane Nour avait l’habitude
de prononcer ses discours et de s’adresser à son public, à
l’instar de Nasser qui adorait choisir des lieux
stratégiques pour s’adresser à la population », dit, non
sans fascination, Sanaa, l’une des membres fondateurs du
parti et une « fan » de Nour.
Ici, bien que les membres soient préoccupés par le sort de
leur président, ils n’ont pas perdu espoir. « Nous sommes
conscients que les choses ne vont pas changer du jour au
lendemain. Ce n’est pas parce que nous crions lors des
manifestations pour plus de liberté que nous verrons nos
réclamations se concrétiser. Il faudra que des générations
luttent pour obtenir ces droits. Nous sommes fiers d’avoir
participé à écrire une page de l’histoire de notre pays »,
dit Israa.
Pour eux, ce siège est la seule chose qui leur reste. Ils
font en fait tout pour le préserver même si cela nécessite
souvent qu’ils payent son loyer de leur propre poche. Et ce,
car il reste pour eux le symbole d’un combat.
« Lorsque nous avons organisé nos premières conférences ici,
nous avons ouvert les yeux des membres d’autres mouvements
sur l’importance du centre-ville. C’est ainsi que Kéfaya,
les juges et les membres des partis d’opposition ont eux
aussi eu l’idée de se rassembler ici et à entamer leurs
manifestations de ce même trottoir. Nous recevons même des
journalistes travaillant avec des agences de presse
étrangères qui viennent capter de notre balcon stratégique,
avec leurs caméras, ces moments de tension », dit avec
fierté Sanaa.
Une tension qui ne plaît pas à tous les résidents de
l’immeuble. Ceux qui veulent mener un train de vie pacifique
et calme ne réussissent pas souvent à le faire. « Lors de
ces jours difficiles, les services de sécurité encerclent
l’immeuble et nous empêchent de rentrer ou de sortir, une
sorte de blocus qui peut durer pendant des heures. Toute
notre vie est bouleversée et notre seule erreur c’est
d’avoir un jour habité cet immeuble », se plaint un
habitant. Il ne savait pas que son immeuble calme et élégant
allait un jour se transformer en une cellule politique.
La célébrité du toit
Au fil des ans, le 31 rue Mohamad Bassiouni est devenu un
lieu de tension. Une zone qui attire de plus en plus les
regards, que ce soit de la part du pouvoir et des services
de sécurité ou de la part des jeunes activistes voulant à
tout prix être au cœur de l’événement. Mohamad Charqawi est
l’un de ceux-ci. Ayant quitté son village natal dans le
Delta, son rêve était de se lancer dans la politique, de
lutter pour ses idées. Son histoire est un mélange
d’aventures qui se sont toutes déroulées dans cet immeuble
du Caire. Issu d’une famille villageoise riche, cela ne l’a
pas empêché de choisir cette modeste chambre de bonne sur
les toits. Ces quelques mètres carrés sont tout ce qu’il a
désiré. Une chambre à coucher, une petite salle, un balcon
et une salle de bain. « Je n’ai pas besoin de plus. Ici,
j’ai tout le nécessaire », dit-il. Autour de lui, quelques
familles pauvres occupent la terrasse. Il ne les connaît pas
toutes. Pourtant, pour eux, Charqawi est une figure. Ses
deux passages en prison et la surveillance constante de sa
maison et ses communications ont fait de lui une célébrité
dans l’immeuble. Toute sa vie tourne autour du centre-ville.
Il travaille comme web designer dans la maison d’édition
Merit située à deux pas de chez lui, passe ses soirées au
Grillon et accueille d’autres activistes ou bloggueurs chez
lui sur la terrasse. « Je ne pouvais pas rêver d’un meilleur
endroit. L’été dernier, je n’ai raté aucun événement. Il
suffit que mes camarades m’appellent sur mon portable pour
que je me trouve en deux secondes parmi eux dans la
manifestation », dit-il. Sur la porte et les murs de son
modeste chez-soi, il a affiché des photos de Guevara, des
photos de lui en train de manifester, et des slogans
reflétant sa philosophie de la vie : « Vivre dans un pays
qui nous respecte, pratiquer la religion de notre choix et
exprimer librement nos idées ». C’est dans ce petit univers
qu’il jette un coup d’œil sur cette capitale qui l’a
toujours fasciné et dans laquelle il a pu s’affirmer.
Exode rural, libéralisme, combat, présence sécuritaire, une
série de contrastes qui font tout le charme de cet immeuble.
Sous son toit, il est presque impossible de ne pas parler de
politique.
La terrasse des Grecs
Mais, au siège du Club grec, on retrouve une Egypte bien
différente de celle qui existe dans les autres étages. Une
Egypte libérale, ouverte, cosmopolite et tolérante. C’est le
point de rencontre préféré des intellectuels, le lieu de
rassemblement des Grecs d’Egypte, l’endroit d’échange
culturel entre familles grecques et égyptiennes. Une aubaine
où les nuits du Caire ont plus de charme avec ce sirtaki qui
retentit à l’arrière-fond, cette terrasse qui domine la
place, les baies vitrées, les lustres scintillants, les
plats typiques et l’ambiance années 1930. Ici, la politique
prend un autre aspect. On en parle avec décontraction,
bouteille de bière les unes après les autres ou soirées
tango argentin. « Ce club a été créé en 1893. Au début, nous
étions installés dans la rue Moustapha Kamel. Nous avons
changé de locaux quand Groppi a construit ce magnifique
édifice en 1922. Le but était de rassembler les Grecs
d’Egypte qui n’avaient pas droit de rentrer dans les clubs
des Anglais », explique Nicolas Antoine Politis, président
du club. Dans ce siège, plusieurs célébrités sont passées.
On raconte que Omar Al-Charif a appris ici à jouer au bridge
(aux cartes). Après la nationalisation, le nombre de Grecs
d’Egypte s’est fait de moins en moins nombreux. C’est la
raison pour laquelle le club a ouvert ses portes à des
adhérents de toute nationalité. Ce qui a permis plus
d’échange culturel. Sur la terrasse, Madame Vasso est
accompagnée de deux amis. Cette femme d’origine grecque est
née en Egypte. C’est ici qu’elle a passé les plus belles
années de sa vie. « En Grèce, on nous appelle (Al-Masraweya)
tellement nous sommes attachés à ce pays », dit-elle.
Autour d’elle, des Grecs et des Egyptiens se côtoient. Le
vieux côtoie le jeune. Et même si l’aristocratie d’antan et
la haute bourgeoisie n’existent plus, le club fait tout pour
accueillir l’élite, pour garder sa renommée.
Dans cet immeuble qui trône sur la place Talaat Harb, ce
mélange du passé et du présent, des pauvres et des riches,
de la gloire et de la décadence, ce petit univers rassemble
des personnes qui sont venues ici à la recherche de leurs
rêves. Rêve de s’exprimer, rêve de liberté ou tout
simplement rêve de vivre dans l’un des immeubles les plus
particuliers du Caire .
Amira
Doss