Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Là où les destins se croisent
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 mai 2007, numéro 663

 

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Nulle part ailleurs

Immeuble Groppi . Il donne sur la place Talaat Harb, au centre-ville du Caire. Si tout édifice rassemble des gens aux destins et caractères différents, celui-ci est un raccourci de ce qu’est la scène politique aujourd’hui.  

Là où les destins se croisent

En plein cœur du Caire, le 31 de la rue Mohamad Bassiouni peut ne pas attirer l’attention bien qu’il occupe le meilleur emplacement du centre-ville. De l’extérieur, il ressemble aux autres bâtiments voisins de ce quartier du Caire avec sa façade blanche et ses beaux balcons, au style hausmannien. Pourtant, les habitués du centre-ville semblent bien connaître la particularité de ce bel immeuble, construit au début du siècle dernier.

L’immeuble Groppi, c’est ainsi qu’on l’appelle en général. C’est d’ailleurs Giacomo Groppi, d’origine suisse, qui a eu en 1922 cette idée de choisir ce point stratégique pour y construire un immeuble. A l’entrée, il a décidé d’ouvrir son célèbre salon de thé connu pour son excellente pâtisserie et ses succulents marrons glacés qui au fil des ans n’a pas cessé d’accueillir des clients appartenant à l’aristocratie et la haute bourgeoisie égyptienne. Depuis ce jour, le nom de la pâtisserie a été associé au prestigieux bâtiment. Donnant sur la place Talaat Harb, où se croisent les plus belles et plus importantes avenues du centre-ville, cet immeuble est le témoin d’une époque de gloire, le vestige d’une splendeur révolue.

Avant de nous lancer à sa découverte, nous n’avons pas pu résister à la tentation Groppi où nous avons savouré une délicieuse coupe de glace. Un passage qui nous a facilité la tâche, puisqu’il nous a directement mis dans l’ambiance, dans cette nostalgie du passé. Pourtant, les traces du passé restent rares dans ce vieux bâtiment du Caire. Groppi n’est plus qu’une enseigne depuis sa vente à un exploitant égyptien. Le présent et ses ébullitions ont réussi à prendre le dessus. Ici, on découvre un portrait sans fard de l’Egypte de ces dernières années. Dans un seul endroit se côtoient des visages très différents les uns des autres et se croisent des destins très opposés. Un autre Yacoubian peut-être où le bâtiment sert de contexte, d’un microcosme d’une société pleine de contradictions. Mais, ici, les héros sont différents, les histoires aussi.

Dès le rez-de-chaussée, on ressent une certaine tension. Le regard douteux du portier et ses questions incessantes sur la raison de notre visite accentuent chez nous le sentiment d’être dans un lieu particulier. La table réservée aux agents de sécurité installée sur le trottoir prouve qu’il s’agit d’un endroit qui dérange. Jour et nuit, ces policiers s’échangent la permanence, certains vont manger ou faire leur toilette dans les restaurants situés aux alentours, mais il n’est pas question de quitter cette table qui leur sert de point de surveillance. Pour éviter tout tracas, on préfère donc dire que nous montons au Club grec, l’endroit le plus sûr et le moins agité de l’immeuble.

Les statues style grec, le vieil ascenseur, les escaliers en marbre brillant de propreté frappent à l’œil. Le silence règne à l’intérieur. Un silence trompeur puisqu’il s’agit de l’un des lieux les plus dynamiques de la capitale. Ici, la politique et la culture ne font qu’un. C’est de ce bâtiment que sont sorties les plus importantes manifestations ayant secoué le centre-ville au cours des deux dernières années. Protestations contre le référendum sur les élections présidentielles, appel au boycott du référendum sur les amendements constitutionnels, soutien aux juges dans leurs réclamations ... C’est de ce célèbre balcon situé au deuxième étage que les partisans d’Aymane Nour ont crié haut et fort exigeant sa libération. C’est ici que des jeunes activistes et bloggueurs tiennent leurs réunions pour discuter de leurs futurs projets. Et c’est dans la belle terrasse du premier étage, où se trouve le Club grec, que les écrivains, cinéastes, intellectuels et politiciens se rassemblent pour échanger leurs visions des dernières évolutions et s’inspirent de l’actualité pour tisser les traits de leurs œuvres.

Rien d’étrange que ce soit un melting-pot. Sous ce même toit se trouve le siège du parti d’Al-Ghad, ce parti qui a fait, avec son président Aymane Nour, la une des journaux ces quelques dernières années. Sur la terrasse de cet immeuble, dans ces pièces qui servaient essentiellement de débarras à l’époque et qui se sont actuellement transformées en habitations de fortune, habite Mohamad Charqawi. Un nom très célèbre dans le monde de la politique. C’est bien lui le fondateur du mouvement Jeunes pour le changement, l’un des activistes les plus connus de Kéfaya et l’un des bloggueurs les plus lus avec son site freespeakers. Ici, se trouve aussi l’impressionnant Club grec avec ce mélange magique du passé et du présent, du cosmopolitisme et du patriotisme.

 

Les militants du second

Nous sommes au deuxième étage. Journée ordinaire au siège du parti d’Al-Ghad. Les jeunes du comité de l’entraînement et de la mobilisation politique tiennent leur réunion hebdomadaire. Les pancartes affichées sur les murs ainsi que les discours prononcés par les membres tournent autour du même sujet, Aymane Nour. « Notre parti s’était promis de changer le paysage politique égyptien. Notre programme est destiné à toute la société : jeunes, femmes et démunis. Notre rêve c’est de redonner au libéralisme la place qu’il mérite », dit avec enthousiasme la jeune Israa Abdel-Fattah. Fondé officiellement en octobre 2004 après une longue bataille, Al-Ghad a voulu être un parti de nature libérale, non religieux, appelant à une ouverture politique de la part du pouvoir ainsi qu’à une alternance pacifique au pouvoir. « Nous militons pour la démocratisation de l’Egypte et l’application des droits de l’homme dans le pays. Partout dans le monde, les régimes autoritaires sont à bout de souffle », résume le jeune Mohamad Abdel-Hay. Comme les autres membres du parti, Mohamad n’a pas perdu espoir. Cela fait plus d’un an que le président d’Al-Ghad, Aymane Nour, est en prison. Accusé d’avoir falsifié des documents destinés à appuyer sa demande de créer le parti, il reste aux yeux des membres un héros, une personne qui paye le prix de ses idées trop audacieuses.

Ils nous montrent avec fierté sa photo accrochée sur le balcon. « C’est de ce balcon qu’Aymane Nour avait l’habitude de prononcer ses discours et de s’adresser à son public, à l’instar de Nasser qui adorait choisir des lieux stratégiques pour s’adresser à la population », dit, non sans fascination, Sanaa, l’une des membres fondateurs du parti et une « fan » de Nour.

Ici, bien que les membres soient préoccupés par le sort de leur président, ils n’ont pas perdu espoir. « Nous sommes conscients que les choses ne vont pas changer du jour au lendemain. Ce n’est pas parce que nous crions lors des manifestations pour plus de liberté que nous verrons nos réclamations se concrétiser. Il faudra que des générations luttent pour obtenir ces droits. Nous sommes fiers d’avoir participé à écrire une page de l’histoire de notre pays », dit Israa.

Pour eux, ce siège est la seule chose qui leur reste. Ils font en fait tout pour le préserver même si cela nécessite souvent qu’ils payent son loyer de leur propre poche. Et ce, car il reste pour eux le symbole d’un combat.

« Lorsque nous avons organisé nos premières conférences ici, nous avons ouvert les yeux des membres d’autres mouvements sur l’importance du centre-ville. C’est ainsi que Kéfaya, les juges et les membres des partis d’opposition ont eux aussi eu l’idée de se rassembler ici et à entamer leurs manifestations de ce même trottoir. Nous recevons même des journalistes travaillant avec des agences de presse étrangères qui viennent capter de notre balcon stratégique, avec leurs caméras, ces moments de tension », dit avec fierté Sanaa.

Une tension qui ne plaît pas à tous les résidents de l’immeuble. Ceux qui veulent mener un train de vie pacifique et calme ne réussissent pas souvent à le faire. « Lors de ces jours difficiles, les services de sécurité encerclent l’immeuble et nous empêchent de rentrer ou de sortir, une sorte de blocus qui peut durer pendant des heures. Toute notre vie est bouleversée et notre seule erreur c’est d’avoir un jour habité cet immeuble », se plaint un habitant. Il ne savait pas que son immeuble calme et élégant allait un jour se transformer en une cellule politique.

La célébrité du toit

Au fil des ans, le 31 rue Mohamad Bassiouni est devenu un lieu de tension. Une zone qui attire de plus en plus les regards, que ce soit de la part du pouvoir et des services de sécurité ou de la part des jeunes activistes voulant à tout prix être au cœur de l’événement. Mohamad Charqawi est l’un de ceux-ci. Ayant quitté son village natal dans le Delta, son rêve était de se lancer dans la politique, de lutter pour ses idées. Son histoire est un mélange d’aventures qui se sont toutes déroulées dans cet immeuble du Caire. Issu d’une famille villageoise riche, cela ne l’a pas empêché de choisir cette modeste chambre de bonne sur les toits. Ces quelques mètres carrés sont tout ce qu’il a désiré. Une chambre à coucher, une petite salle, un balcon et une salle de bain. « Je n’ai pas besoin de plus. Ici, j’ai tout le nécessaire », dit-il. Autour de lui, quelques familles pauvres occupent la terrasse. Il ne les connaît pas toutes. Pourtant, pour eux, Charqawi est une figure. Ses deux passages en prison et la surveillance constante de sa maison et ses communications ont fait de lui une célébrité dans l’immeuble. Toute sa vie tourne autour du centre-ville. Il travaille comme web designer dans la maison d’édition Merit située à deux pas de chez lui, passe ses soirées au Grillon et accueille d’autres activistes ou bloggueurs chez lui sur la terrasse. « Je ne pouvais pas rêver d’un meilleur endroit. L’été dernier, je n’ai raté aucun événement. Il suffit que mes camarades m’appellent sur mon portable pour que je me trouve en deux secondes parmi eux dans la manifestation », dit-il. Sur la porte et les murs de son modeste chez-soi, il a affiché des photos de Guevara, des photos de lui en train de manifester, et des slogans reflétant sa philosophie de la vie : « Vivre dans un pays qui nous respecte, pratiquer la religion de notre choix et exprimer librement nos idées ». C’est dans ce petit univers qu’il jette un coup d’œil sur cette capitale qui l’a toujours fasciné et dans laquelle il a pu s’affirmer.

Exode rural, libéralisme, combat, présence sécuritaire, une série de contrastes qui font tout le charme de cet immeuble. Sous son toit, il est presque impossible de ne pas parler de politique.

 

La terrasse des Grecs

Mais, au siège du Club grec, on retrouve une Egypte bien différente de celle qui existe dans les autres étages. Une Egypte libérale, ouverte, cosmopolite et tolérante. C’est le point de rencontre préféré des intellectuels, le lieu de rassemblement des Grecs d’Egypte, l’endroit d’échange culturel entre familles grecques et égyptiennes. Une aubaine où les nuits du Caire ont plus de charme avec ce sirtaki qui retentit à l’arrière-fond, cette terrasse qui domine la place, les baies vitrées, les lustres scintillants, les plats typiques et l’ambiance années 1930. Ici, la politique prend un autre aspect. On en parle avec décontraction, bouteille de bière les unes après les autres ou soirées tango argentin. « Ce club a été créé en 1893. Au début, nous étions installés dans la rue Moustapha Kamel. Nous avons changé de locaux quand Groppi a construit ce magnifique édifice en 1922. Le but était de rassembler les Grecs d’Egypte qui n’avaient pas droit de rentrer dans les clubs des Anglais », explique Nicolas Antoine Politis, président du club. Dans ce siège, plusieurs célébrités sont passées. On raconte que Omar Al-Charif a appris ici à jouer au bridge (aux cartes). Après la nationalisation, le nombre de Grecs d’Egypte s’est fait de moins en moins nombreux. C’est la raison pour laquelle le club a ouvert ses portes à des adhérents de toute nationalité. Ce qui a permis plus d’échange culturel. Sur la terrasse, Madame Vasso est accompagnée de deux amis. Cette femme d’origine grecque est née en Egypte. C’est ici qu’elle a passé les plus belles années de sa vie. « En Grèce, on nous appelle (Al-Masraweya) tellement nous sommes attachés à ce pays », dit-elle.

Autour d’elle, des Grecs et des Egyptiens se côtoient. Le vieux côtoie le jeune. Et même si l’aristocratie d’antan et la haute bourgeoisie n’existent plus, le club fait tout pour accueillir l’élite, pour garder sa renommée.

Dans cet immeuble qui trône sur la place Talaat Harb, ce mélange du passé et du présent, des pauvres et des riches, de la gloire et de la décadence, ce petit univers rassemble des personnes qui sont venues ici à la recherche de leurs rêves. Rêve de s’exprimer, rêve de liberté ou tout simplement rêve de vivre dans l’un des immeubles les plus particuliers du Caire .

Amira Doss

 

 




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