Portraits.
En abordant 23 femmes au cheminement très différent, Safinaz
Kazem se raconte, parcourant le vingtième siècle en long et
en large.
Reliefs d’un visage
En
esquissant le portrait de son amie écrivaine Zeinab Sadeq,
parmi 22 autres personnalités féminines, la journaliste et
critique Safinaz Kazem se décrit elle-même. « Je suis une
femme auteur très ancrée dans l’oral, traduisant
concrètement mes opinions et ma conviction par des actes
dans la vie réelle. Zeinab Sadeq est plus rédactionnelle,
adoptant toujours sur papier des avis rebelles et très
excitants. Elle emporte la réalité jusqu’au rêve, alors que
moi j’emmène le rêve à la réalité ». C’est toute la
différence ayant fait de Safinez Kazem au fil des ans cette
femme « à la langue bien pendue », claquant les portes et
disant les sept vérités sans avoir peur de froisser
l’adversaire. D’abord marxiste, ensuite plus du côté
islamiste, Kazem ne rate pas une occasion lui permettant
d’évoquer Nasser ou de faire remarquer la démarche plus
religieuse de certaines femmes portraiturées dans son
dernier ouvrage, Sanaat latafa. Ainsi parcourt-on avec elle
l’histoire du pays, depuis 1886, l’année où sont nées trois
icônes de la libération féminine : Nabawiya Moussa, Malak
Hefni Nassef et May Ziyada. L’itinéraire de ces dernières se
mélange parfois à la petite histoire de l’auteure, qui a
l’habitude dans ses écrits de partir de soi-même pour parler
des autres et vice versa.
Née en 1937, elle a grandi à l’époque nassérienne, a mené
une vie de bohème entre 1960 et 1966 aux Etats-Unis où elle
est partie parachever ses études, a été emprisonnée dans les
années soixante-dix et s’est mariée durant cette même
période avec le poète des marginaux, Ahmad Fouad Negm. Cette
vie nous parvient par bribes à travers les parcours de ces
autres femmes très diversifiées qu’elle a dû connaître de
près, croiser ou interviewer pour des raisons
professionnelles. Il y a par exemple sa sœur aînée Maassouma,
une mathématicienne de génie décédée en 2005 et à qui elle
dédie le livre. « Adolescente, elle affichait dans sa
chambre une photo agrandie de Newton et imitait son style
vestimentaire », dit-elle, narrant entre-temps son enfance
dans les années 1940, d’abord à Alexandrie et ensuite dans
le quartier cairote de Abbassiya, après la mort de son père
calligraphe. Ce dernier quartier est ultérieurement décrit à
travers le portrait de la chanteuse et comédienne Leïla
Mourad qui habitait non loin de chez eux. « On habitait
l’immeuble d’un commerçant de tapis musulman d’origine
iranienne. On était la seule famille musulmane, car les
quatre autres appartements étaient habités par des juifs »,
raconte-t-elle avant de s’étaler sur les souvenirs d’une
cohabitation tranquille entre les diverses confessions. La
raison en est simple, Leïla Mourad venait d’une famille
juive orientale ! En présentant l’une de ses chanteuses
préférées, Chérifa Fadel qu’elle a rencontrée dans son
appartement, face à l’hôtel Méridien, elle ne manque pas de
mentionner son attachement à la radio. Près d’elle, il y a
toujours la radio avec du Coran, et dans le hall, elle met
une onde plus généraliste. Safinaz porte le hidjab depuis
près d’une vingtaine d’années et s’habille en larges
djellabas que confectionnait Touha, la couturière-artiste à
qui elle livre un portrait lancinant. D’ailleurs, à travers
le souvenir d’une autre couturière qu’elle a connue pendant
son séjour en Iraq, Olga la Libanaise, elle fait rapidement
part des circonstances de son divorce. C’est Olga, qui était
aussi une diseuse de bonne aventure, qui l’avait prévenue de
l’infidélité de son mari ! Crédule, elle ne l’avait pas cru
au départ.
En dépit de ses tendances désormais plus conservatrices,
Safinaz Kazem a opéré des choix originaux variant entre la
militante de gauche Wedad Mitri, Nana la fille du jeune
premier Ahmad Salam, Menha el Batraoui, femme de théâtre qui
a voulu incarner l’ogresse sur les planches, Amani Farid, la
journaliste-vedette des salons … Des visions de soi et des
autres, abondant d’humour .
Dalia Chams