Al-Ahram Hebdo, Littérature | Génie dans un flacon
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 23 au 29 mai 2007, numéro 663

 

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Littérature

Dans son nouveau roman Genniya fi qaroura*, Ibrahim Farghali continue à disséquer les rapports hommes et femmes dans un contexte moderne. Ici, il dépeint l’amour-passion d’une jeune Egyptienne vivant librement à Paris mais qui ne peut résister aux différences confessionnelles.

Génie dans un flacon

Pute ! ? Non, je ne suis pas une pute comme Sylvie me qualifia dans un moment de colère et comme me le rapporta Brigitte à partir des cancans dégoûtants de certaines femmes envieuses et aveuglées par la jalousie …

Pourtant, j’avais vécu ma vie en long et en large, rabaissant mon corps en me jetant dans les enfers de la volupté, les paradis de la drogue et les célébrations de plaisirs fous, ne pensant à rien d’autres qu’à l’instant. Instant que je vivais au cours d’une soirée chez un ami ou dans une boîte bruyante. Je passais des bras d’un amant à ceux d’un autre et même il m’arrivait d’en avoir deux en même temps sans qu’aucun d’entre eux ne se doutât de rien. Je m’étais amusée avec des bandes d’ivres morts dans des partouzes qui laissaient des traces indélébiles sur mes nerfs, tellement je me détestais moi-même. Les traces ne disparaissaient qu’en m’immergeant dans de nouvelles partouzes encore plus folles. Au fait, je ne désirais nullement vivre avec mes obsessions, mes douleurs et mon imaginaire une seule seconde, de peur de ranimer ce désir enfoui en moi de me suicider, qui surgit à mon retour à Paris.

Mon séjour en Egypte n’était pas facile surtout qu’il s’était soldé par le décès de mon père qui m’avait fait perdre mes esprits. Je vécus dans ce désarroi infini toute seule sauf lorsqu’il m’arrivait d’entendre l’écho de sa voix. Je me réveillais alors emplie de surprise et de joie. Je l’appelais mais ma voix me revenait de plus en plus tremblante et enrouée. Je finissais par m’effondrer en larmes et en douleur à cause de cette idée lancinante que mon père appartenait dorénavant à un autre temps dont je ne savais rien.

Durant de longues années, je vécus sous le poids d’une névrose obsessionnelle et d’une peur qui se transformait en bégaiements. Toutefois, la présence de mon père auprès de moi dans toutes les épreuves m’avait permis de les dépasser et je finis par devenir plus forte en étant capable de plus d’initiatives, essayant de me prouver à moi comme aux autres que j’étais plus forte qu’ils ne l’imaginaient et que je ne parvenais pas aux frontières du désir de mort.

Mon père dont je ne connaissais personne d’autre comme ami, père et mère me communiquait le réconfort qui me faisait vivre sereine grâce à son existence quelque part dans ce monde bien que je n’eusse pas longtemps vécu à ses côtés à cause des circonstances. Je n’avais jamais compris pourquoi il n’avait pas décidé de venir vivre à mes côtés ici à Paris

d’autant qu’il savait mon impossibilité de vivre moi, en Egypte ou à Mansoura.

J’étais rentrée d’Egypte en colère à propos de tout. Je n’appartenais à aucun endroit, à aucune religion ni à n’importe quelle idéologie. Au bord d’un gouffre du désir épouvantable de mort et pour mettre un terme à la douleur, je décidais de ne jamais revenir à ce que j’avais été. David lui aussi était rentré dans sa patrie ébranlant ainsi l’image, que je me faisais de lui, sur la tolérance, l’idée absurde sur les différences de religion et de croyance. Cet imbécile qui m’avait fait croire qu’il m’aimait et qu’il ne me quitterait jamais quoi qu’il arrive ! Je ne m’intéressais pas à lui, du moins maintenant.

Comment avais-je été habitée par ce besoin dévastateur de luxure ? Vivre comme si j’étais à demi-consciente, ailleurs ; le cœur léger, le désir me remplissant l’esprit alors que tous mes sens étaient envahis de volupté. J’avais l’habitude de me soûler dans ce studio dans la solitude, seuls mes obsessions et mes fantasmes m’accompagnaient. J’étais alors complètement soûle, nue, résistante au désir de retrouver David à mes côtés avec son corps mince et élancé. Je respirais l’odeur de son corps alors que mes narines ingurgitaient le duvet léger et doux de sa poitrine. Je le remplaçais par d’autres images à contrecœur. Cependant, mon désir de m’écarteler me faisait recourir à ces autres images surtout à celles que je trouvais répugnantes, celle de Patrick avec son regard bleu et couvert.

Je n’avais aucun penchant pour lui à cause de l’idée de Don Juan qu’il avait de lui-même. Un amant dont les femmes se jetaient aux pieds alors qu’il les prenait de haut pour leur offrir son amour ou, pour être plus précise, un acte d’amour dont il ne possédait rien d’autre. Il insistait beaucoup à m’inviter à dîner parce que je possédais, comme il n’avait cessé de me le confirmer, un imaginaire sexuel et très sensuel. L’image stéréotypée de la brune orientale en chaleur venant tout droit du harem, qui excite le maître blanc par sa docilité et son regard qui rassemble à la fois tranquillité, soumission et humiliation. Un désir de se faire dépuceler par lui pour enfin accéder à l’honneur d’exister à travers le désir de l’homme blanc.

Je ne connaissais rien d’autre de l’Orient que les traits de mon visage et les pâles souvenirs sur ma mère. Ma première et dernière visite au Caire et ma seule visite à Dubaï en compagnie de mon père à l’issue de laquelle je décidai de vivre à Paris. Ma connaissance instinctive de la danse orientale en plus de ce que me racontait mon père de l’Egypte et des us et coutumes, de l’accueil chaleureux de ses habitants, de leur générosité ainsi que de la vie familiale mythique dont le grand paradoxe pour moi était d’en être privée pour toujours.

Je gardais au fond de moi ce sentiment diffus d’être égyptienne grâce à ce que mon père avait déposé en moi jour après jour. Ainsi qu’aux nombreuses lectures en arabe. Mon père avait fait de sorte que je connaisse aussi bien l’arabe que le français. Pourtant, je vivais en tant que française jusqu’à la moelle.

Je ressentais un mépris fort pour Patrik. Pour moi il n’était autre qu’un imbécile, à l’âme vide. Je le méprisais d’autant plus qu’il essayait de me séduire malgré sa connaissance de ma relation avec David. Il est vrai que j’acceptais volontiers les avances d’autres personnes qui flattaient mon ego mais elles venaient d’amis ou de collègues de travail. Surtout François et Ali l’Iranien aux traits marqués et aux cheveux touffus. Mais cela n’avait rien à voir avec David, avec mon amour pour lui et le fait qu’il ait été la seule personne pour qui faire l’amour avec lui ne pouvait être supplanté par quiconque.

Dans les tribulations de l’alcool, je m’imaginais Patrick nu à mes côtés, j’abandonnais complètement mon corps à lui non pas par faiblesse mais parce que je ne pouvais rien faire d’autre. A cause de l’ivresse qui faisait de mon corps une entité vivante qui frémissait de plaisir et de désir, mais sans aucune énergie ni capacité d’agir. Alors qu’à mes côtés, il ressemblait à un génie qui regroupe toute son énergie magique pour sortir d’un flacon, brûlant de désir et conquis par ma docilité qui enflammait cette image fantaisiste et érotique de son fantasme.

L’idée s’empara de moi tant et si bien que je rêvais un jour de lui. Je me réveillais en colère parce que je comprenais que cette histoire s’était emparée de ma conscience. L’idée de faire une relation bâtie sur la haine m’enflammait. Cependant le mot haine n’était pas adéquat à ce que je ressentais pour lui. Mes sentiments étaient négatifs en tout cas.

Je ne désirais pas m’arrêter de penser à lui car l’autre alternative était trop amère. Une amertume conjuguée avec la perte de mon père, de ma pauvre mère et de mes parents. Je ne savais quand je le reverrais. Je crois que je n’avais pas visité ma tante Nadia car je voulais en finir avec le souvenir de cette tragédie. Je sentais le besoin de m’en éloigner. La chose la plus importante était l’absence absurde et stupide de David. Il pouvait changer ma vie en me faisant traverser cette impasse étouffante avec succès.

Je lui disais qu’après l’expérience que j’avais vécue avec mon père et ma mère, je ne me préoccupais point de religion. Le fait que je sois musulmane et lui juif n’était que stupidité. Des différences qui n’avaient aucun sens. Comment a-t-il fait pour cacher sa foi durant deux années entières ? Ou était-ce moi qui était naïve à ce point ? Il n’avait même pas attendu mon retour d’Egypte pour me faire ses adieux. S’il avait voulu que nous vivions n’importe où, j’aurais accepté sans hésitation. Mais Tel-Aviv, je ne pouvais l’imaginer ! J’avais vécu ma vie entière dans une profonde désolation à cause des différences de religion pour finalement tomber amoureuse d’un homme pratiquant jusqu’à la moelle. Il était venu de Pologne en France avec sa famille. Il avait vécu ici toute sa vie. Et maintenant, subitement il voulait prolonger sa croyance et retrouver la terre promise comme il l’appelait. Tout ceci n’avait aucun sens pour moi. Mon père même ne pouvait imaginer cette idée. Peut-être aurait-il pu accepter, à contrecœur, le fait qu’il fut un juif laïque. Mais pas plus que cela. Je ne le pense pas.

Traduction de Soheir Fahmi

 

* Rendez-vous à une soirée de dédicace le 29 mai, à 18h30, à la librairie Diwan, rue 26 Juillet, Zamalek.

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Ibrahim Farghali

Né en 1967 à Mansoura, dans le Delta, il obtient un diplôme de gestion en 1991 de l’université de cette même ville. Ibrahim Farghali fait partie aujourd’hui de l’équipe de la rubrique Livres du quotidien Al-Ahram. Il a publié sa première œuvre, Bittegah al-maaqi (en direction des yeux) en 1997 (éd. Charqiyate), puis en 1998, il a publié à compte d’auteur le roman Kahf al-farachat (la caverne des papillons), réédité en 2003. Un recueil de nouvelles, Achbah al-hawas (les fantômes des sens), en 2001 et un roman Ibtessamet al-qiddissine (les sourires des saints), en 2004, les deux aux éditions Merit. Ce roman a eu un succès particulier, il y relate les origines de l’islam radical dans les années 1970 et la schizophrénie qui a frappé la jeune génération dans sa recherche effrénée de l’occidentalisation. Et après une réédition en 2005, il a été sélectionné aux collections populaires Maktabet al-osra. De même, une traduction anglaise par les presses de l’AUC verra le jour dans quelques semaines. Son dernier roman Genniya fi qaroura sortira aux éditions Al-Aïn et remet en cause le côté refoulé d’une distinction faite suivant la confession.

 




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