Dans son nouveau roman Genniya fi
qaroura*, Ibrahim Farghali continue à disséquer les rapports
hommes et femmes dans un contexte moderne. Ici, il dépeint
l’amour-passion d’une jeune Egyptienne vivant librement à
Paris mais qui ne peut résister aux différences confessionnelles.
Génie dans un flacon
Pute !
? Non, je ne suis pas une pute comme Sylvie me qualifia dans un moment de
colère et comme me le rapporta Brigitte à partir des cancans
dégoûtants de certaines femmes envieuses et aveuglées par la
jalousie …
Pourtant,
j’avais vécu ma vie en long et en large, rabaissant mon corps en
me jetant dans les enfers de la volupté, les paradis de la drogue et les
célébrations de plaisirs fous, ne pensant à rien
d’autres qu’à l’instant. Instant que je vivais au
cours d’une soirée chez un ami ou dans une boîte bruyante.
Je passais des bras d’un amant à ceux d’un autre et
même il m’arrivait d’en avoir deux en même temps sans
qu’aucun d’entre eux ne se doutât de rien. Je
m’étais amusée avec des bandes d’ivres morts dans des
partouzes qui laissaient des traces indélébiles sur mes nerfs,
tellement je me détestais moi-même. Les traces ne disparaissaient
qu’en m’immergeant dans de nouvelles partouzes encore plus folles.
Au fait, je ne désirais nullement vivre avec mes obsessions, mes
douleurs et mon imaginaire une seule seconde, de peur de ranimer ce
désir enfoui en moi de me suicider, qui surgit à mon retour
à Paris.
Mon
séjour en Egypte n’était pas facile surtout qu’il
s’était soldé par le décès de mon père
qui m’avait fait perdre mes esprits. Je vécus dans ce
désarroi infini toute seule sauf lorsqu’il m’arrivait
d’entendre l’écho de sa voix. Je me réveillais alors
emplie de surprise et de joie. Je l’appelais mais ma voix me revenait de
plus en plus tremblante et enrouée. Je finissais par m’effondrer
en larmes et en douleur à cause de cette idée lancinante que mon
père appartenait dorénavant à un autre temps dont je ne
savais rien.
Durant
de longues années, je vécus sous le poids d’une
névrose obsessionnelle et d’une peur qui se transformait en
bégaiements. Toutefois, la présence de mon père
auprès de moi dans toutes les épreuves m’avait permis de
les dépasser et je finis par devenir plus forte en étant capable de
plus d’initiatives, essayant de me prouver à moi comme aux autres
que j’étais plus forte qu’ils ne l’imaginaient et que
je ne parvenais pas aux frontières du désir de mort.
Mon
père dont je ne connaissais personne d’autre comme ami,
père et mère me communiquait le réconfort qui me faisait
vivre sereine grâce à son existence quelque part dans ce monde
bien que je n’eusse pas longtemps vécu à ses
côtés à cause des circonstances. Je n’avais jamais
compris pourquoi il n’avait pas décidé de venir vivre
à mes côtés ici à Paris
d’autant
qu’il savait mon impossibilité de vivre moi, en Egypte ou à
Mansoura.
J’étais
rentrée d’Egypte en colère à propos de tout. Je
n’appartenais à aucun endroit, à aucune religion ni
à n’importe quelle idéologie. Au bord d’un gouffre du
désir épouvantable de mort et pour mettre un terme à la
douleur, je décidais de ne jamais revenir à ce que j’avais
été. David lui aussi était rentré dans sa patrie
ébranlant ainsi l’image, que je me faisais de lui, sur la
tolérance, l’idée absurde sur les différences de
religion et de croyance. Cet imbécile qui m’avait fait croire
qu’il m’aimait et qu’il ne me quitterait jamais quoi
qu’il arrive ! Je ne m’intéressais pas à lui, du
moins maintenant.
Comment
avais-je été habitée par ce besoin dévastateur de
luxure ? Vivre comme si j’étais à demi-consciente, ailleurs
; le cœur léger, le désir me remplissant l’esprit
alors que tous mes sens étaient envahis de volupté. J’avais
l’habitude de me soûler dans ce studio dans la solitude, seuls mes
obsessions et mes fantasmes m’accompagnaient. J’étais alors
complètement soûle, nue, résistante au désir de
retrouver David à mes côtés avec son corps mince et
élancé. Je respirais l’odeur de son corps alors que mes
narines ingurgitaient le duvet léger et doux de sa poitrine. Je le
remplaçais par d’autres images à contrecœur. Cependant,
mon désir de m’écarteler me faisait recourir à ces
autres images surtout à celles que je trouvais répugnantes, celle
de Patrick avec son regard bleu et couvert.
Je
n’avais aucun penchant pour lui à cause de l’idée de
Don Juan qu’il avait de lui-même. Un amant dont les femmes se
jetaient aux pieds alors qu’il les prenait de haut pour leur offrir son
amour ou, pour être plus précise, un acte d’amour dont il ne
possédait rien d’autre. Il insistait beaucoup à
m’inviter à dîner parce que je possédais, comme il
n’avait cessé de me le confirmer, un imaginaire sexuel et
très sensuel. L’image stéréotypée de la brune
orientale en chaleur venant tout droit du harem, qui excite le maître
blanc par sa docilité et son regard qui rassemble à la fois
tranquillité, soumission et humiliation. Un désir de se faire
dépuceler par lui pour enfin accéder à l’honneur
d’exister à travers le désir de l’homme blanc.
Je ne
connaissais rien d’autre de l’Orient que les traits de mon visage
et les pâles souvenirs sur ma mère. Ma première et
dernière visite au Caire et ma seule visite à Dubaï en
compagnie de mon père à l’issue de laquelle je
décidai de vivre à Paris. Ma connaissance instinctive de la danse
orientale en plus de ce que me racontait mon père de l’Egypte et
des us et coutumes, de l’accueil chaleureux de ses habitants, de leur
générosité ainsi que de la vie familiale mythique dont le
grand paradoxe pour moi était d’en être privée pour
toujours.
Je
gardais au fond de moi ce sentiment diffus d’être égyptienne
grâce à ce que mon père avait déposé en moi
jour après jour. Ainsi qu’aux nombreuses lectures en arabe. Mon
père avait fait de sorte que je connaisse aussi bien l’arabe que
le français. Pourtant, je vivais en tant que française
jusqu’à la moelle.
Je
ressentais un mépris fort pour Patrik. Pour moi il n’était
autre qu’un imbécile, à l’âme vide. Je le
méprisais d’autant plus qu’il essayait de me séduire
malgré sa connaissance de ma relation avec David. Il est vrai que
j’acceptais volontiers les avances d’autres personnes qui
flattaient mon ego mais elles venaient d’amis ou de collègues de
travail. Surtout François et Ali l’Iranien aux traits
marqués et aux cheveux touffus. Mais cela n’avait rien à
voir avec David, avec mon amour pour lui et le fait qu’il ait
été la seule personne pour qui faire l’amour avec lui ne
pouvait être supplanté par quiconque.
Dans
les tribulations de l’alcool, je m’imaginais Patrick nu à
mes côtés, j’abandonnais complètement mon corps
à lui non pas par faiblesse mais parce que je ne pouvais rien faire
d’autre. A cause de l’ivresse qui faisait de mon corps une
entité vivante qui frémissait de plaisir et de désir, mais
sans aucune énergie ni capacité d’agir. Alors
qu’à mes côtés, il ressemblait à un
génie qui regroupe toute son énergie magique pour sortir
d’un flacon, brûlant de désir et conquis par ma
docilité qui enflammait cette image fantaisiste et érotique de
son fantasme.
L’idée
s’empara de moi tant et si bien que je rêvais un jour de lui. Je me
réveillais en colère parce que je comprenais que cette histoire
s’était emparée de ma conscience. L’idée de
faire une relation bâtie sur la haine m’enflammait. Cependant le
mot haine n’était pas adéquat à ce que je ressentais
pour lui. Mes sentiments étaient négatifs en tout cas.
Je ne
désirais pas m’arrêter de penser à lui car
l’autre alternative était trop amère. Une amertume
conjuguée avec la perte de mon père, de ma pauvre mère et
de mes parents. Je ne savais quand je le reverrais. Je crois que je n’avais
pas visité ma tante Nadia car je voulais en finir avec le souvenir de
cette tragédie. Je sentais le besoin de m’en éloigner. La
chose la plus importante était l’absence absurde et stupide de
David. Il pouvait changer ma vie en me faisant traverser cette impasse étouffante
avec succès.
Je lui
disais qu’après l’expérience que j’avais
vécue avec mon père et ma mère, je ne me
préoccupais point de religion. Le fait que je sois musulmane et lui juif
n’était que stupidité. Des différences qui
n’avaient aucun sens. Comment a-t-il fait pour cacher sa foi durant deux
années entières ? Ou était-ce moi qui était
naïve à ce point ? Il n’avait même pas attendu mon
retour d’Egypte pour me faire ses adieux. S’il avait voulu que nous
vivions n’importe où, j’aurais accepté sans
hésitation. Mais Tel-Aviv, je ne pouvais l’imaginer !
J’avais vécu ma vie entière dans une profonde
désolation à cause des différences de religion pour
finalement tomber amoureuse d’un homme pratiquant jusqu’à la
moelle. Il était venu de Pologne en France avec sa famille. Il avait
vécu ici toute sa vie. Et maintenant, subitement il voulait prolonger sa
croyance et retrouver la terre promise comme il l’appelait. Tout ceci
n’avait aucun sens pour moi. Mon père même ne pouvait
imaginer cette idée. Peut-être aurait-il pu accepter, à
contrecœur, le fait qu’il fut un juif laïque. Mais pas plus que
cela. Je ne le pense pas.
Traduction de Soheir Fahmi
*
Rendez-vous à une soirée de dédicace le 29 mai, à
18h30, à la librairie Diwan, rue 26 Juillet, Zamalek.
Ibrahim Farghali
Né en
1967 à Mansoura, dans le Delta, il obtient un diplôme de gestion en 1991 de
l’université de cette même ville. Ibrahim Farghali fait partie aujourd’hui de
l’équipe de la rubrique Livres du quotidien Al-Ahram. Il a publié sa première œuvre,
Bittegah al-maaqi (en direction des yeux) en 1997 (éd. Charqiyate), puis en
1998, il a publié à compte d’auteur le roman Kahf al-farachat (la caverne des
papillons), réédité en 2003. Un recueil de nouvelles, Achbah al-hawas (les
fantômes des sens), en 2001 et un roman Ibtessamet al-qiddissine (les sourires
des saints), en 2004, les deux aux éditions Merit. Ce roman a eu un succès
particulier, il y relate les origines de l’islam radical dans les années 1970
et la schizophrénie qui a frappé la jeune génération dans sa recherche effrénée
de l’occidentalisation. Et après une réédition en 2005, il a été sélectionné
aux collections populaires Maktabet al-osra. De même, une traduction anglaise
par les presses de l’AUC verra le jour dans quelques semaines. Son dernier
roman Genniya fi qaroura sortira aux éditions Al-Aïn et remet en cause le côté
refoulé d’une distinction faite suivant la confession.