Amérique Latine .
Après le retrait du Venezuela de la Banque Mondiale (BM) et
du Fonds Monétaire Internationale (FMI), 5 autres pays
latino-américains ont rejoint une initiative de créer une
institution qui se substituerait à la BM : la Banque du Sud.
Non-alignement économique à hauts risques
« Nous allons le faire », a dit le président argentin,
Nestor Kirchner, lors de sa rencontre avec les présidents de
5 autres pays sud-américains tenue récemment à Port Ordaz.
En effet, l’Argentine et le Venezuela y ont pris
l’initiative de créer une banque régionale regroupant les
Etats d’Amérique du Sud. La Bolivie, l’Equateur, le Paraguay
et le Brésil ont décidé de les rejoindre. Pour donner vie à
cette institution, les deux pays leaders ont signé un
mémorandum qui stipule la création d’une commission chargée
de rédiger dans les 120 prochains jours le statut de
l’organisme, de concevoir sa structure et d’ordonner son
fonctionnement. Le siège sera situé à Caracas, ce qui laisse
croire que c’est le président vénézuélien Chavez qui est le
parrain de la proposition. Ces pays vont débloquer 10 % de
leurs réserves pétrolières pour financer le capital de la
Banque du Sud, estimé à 7 milliards de dollars. La moitié de
cette somme serait fournie par les Banques Centrales de
chaque pays. « Cette banque aura un objectif différent des
autres institutions régionales et internationales. Elle vise
à bâtir une nouvelle architecture financière mondiale
éloignée de la logique du marché et vouée à la coopération
et au développement réel du continent », souligne le
président équatorien Rafael Correa, qui a proposé aussi la
création d’un fonds du sud comme une réponse politique au
FMI qui constitue un vrai désastre pour le tiers-monde.
Selon les analystes du marché, cette mesure ne reflète
qu’une seule réalité : le déséquilibre du système de
financement international. « L’idée de créer des organismes
régionaux n’est pas nouvelle pour la société internationale.
Mais ce qui est inhabituel, c’est de sortir des auspices de
la BM et du FMI en se retirant des deux institutions
internationales à la fois. Et en plus, adopter des normes
contradictoires à l’économie du marché. C’est une mesure
sans précédent », précise Fakhri Al-Fiqi, ex-assistant du
directeur exécutif au sein du FMI et professeur d’économie à
l’Université du Caire. Au début de ce mois-ci, le Venezuela
a annoncé son retrait officiel de la BM et du FMI, qualifiés
par le président Hugo Chavez de « mécanismes de
l’impérialisme » destinés à exploiter les pays pauvres. Et
ce après avoir remboursé ses dettes évaluées à 11 milliards
de dollars auprès du FMI. Ainsi, ces pays latino-américains
ont-ils révélé leurs protestations à l’égard des politiques
des deux institutions internationales. Selon Fakhri Al-Fiqi,
cette protestation s’explique par 2 raisons essentielles.
Tout d’abord, ces pays ont souffert de la tyrannie des
programmes de réformes imposés par le FMI et la BM qui n’ont
pas réussi à les sortir du cycle des dettes et de la
pauvreté, qui n’ont cessé d’augmenter quels que soient les
régimes au pouvoir. Ensuite, ces pays trouvent une
difficulté à protéger leurs intérêts dans les institutions
internationales dans lesquelles les Etats-Unis sont
hégémoniques et ont acquis plus de 16,38 % des droits de
vote. « Il était donc normal d’entreprendre une telle
initiative pour servir leurs propres intérêts », explique
Fakhri. Les propos du président équatorien confirment aussi
cet argument. « Nous ne pourrons pas continuer à placer 200
milliards de dollars de réserves dans le premier monde et
ensuite nous soumettre à ses conditions pour obtenir
quelques dollars », a-t-il plaidé.
Ralliement incomplet du Brésil
La question qui se pose est donc de savoir si les 6 pays
sont capables de le faire. Samir Radwan, vice-directeur du
Forum des recherches économiques, affirme que oui. Il assure
que le contexte économique et financier actuel de
l’Argentine et du Venezuela permet à leur gouvernement
d’inscrire dans leur agenda la création de la Banque du Sud.
« Les fondateurs traversent actuellement une période
d’accumulation rapide des réserves grâce à l’importante
recette de pétrodollars. L’Argentine finirait cette année
avec quelque 10 milliards de dollars supplémentaires dans
ses réserves. Par conséquent, la somme intégrée pour la
Banque du Sud pourrait être plus grande. Le soutien
politique est très important pour faire asseoir l’idée de la
banque », relève-t-il.
Cependant, il ajoute que les chances de la réussite d’une
telle expérience restent limitées. Et ce, pour deux raisons
essentielles. Tout d’abord, l’apport monétaire très modeste
des autres alliés tels que la Bolivie, dont le montant des
réserves avoisine les 3 milliards de dollars seulement. La
deuxième raison est le ralliement incomplet du Brésil, le
plus grand pays du continent. Le gouvernement de Lula da
Silva, qui se veut dans le sillage d’une gauche modérée, se
montre pour le moment peu disposé. Il a refusé de signer le
mémorandum d’adhésion à la Banque du Sud au motif que son
rôle exact reste flou. Le Brésil voit de son côté qu’une
éventuelle institution régionale de crédit devra fonctionner
selon les normes du marché, et non pas corriger les déficits
budgétaires des pays. Et elle ne doit pas être un instrument
politique.
Le Brésil propose donc un scénario d’intégration plus
diversifié basé sur la création d’un Fonds de stabilisation
à court terme. L’objectif ne serait pas de promouvoir des
investissements productifs, comme le propose la Banque du
Sud, mais de produire une masse de ressources qui rend plus
solide la région face à des chocs externes éventuels. La
position du Brésil soupçonne donc le succès de l’initiative
de la Banque du Sud car, comme l’assure Al-Fiqi, « sans
l’adhésion du Brésil avec les 100 milliards de dollars de
ses réserves, l’idée de la banque ne serait pas crédible ».
Les risques d’une banque regroupant les pays du sud se
diversifient. Comme l’affirme Samir Radwan, une chute
prochaine dans les cours du pétrole peut réduire la capacité
financière des pays membres et par conséquent faire
chapeauter toute l’initiative. D’autre part, les
institutions internationales, telles que le Club de Paris,
ne resteront pas les bras croisés. Ce dernier va sans doute
intenter un procès contre ces pays, les accusant d’une crise
de légitimité comme résultat de leur violation des normes
internationales.
« La sortie de ces pays du sud de la BM et leur adoption
d’une stratégie socialiste en contradiction avec l’économie
de marché auront des répercussions négatives sur ces pays.
Ce qui limite à son tour la hausse des investissements »,
conclut Radwan.
Un message clair à Hugo Chavez, qui cherche à s’ériger en
leader régional .
Gilane Magdi