Tchad .
Le gouvernement a pour la première fois
reconnu, lors de la signature début mai d’un
protocole d’accord avec l’Unicef, la présence d’enfants
soldats dans les rangs de l’armée. Un changement de position
opéré sous les pressions occidentales.
Les enfants soldats ne sont plus un sujet tabou
« Le gouvernement s’est engagé à œuvrer pour le bien-être
des enfants. Dans cette logique, nous avons signé cet accord
pour matérialiser notre bonne volonté et libérer ces enfants
des conflits armés », explique le secrétaire d’Etat tchadien
aux Relations extérieures, Moussa Djida
Outman. « Il y a quelques jours,
à Mongo, des actions concrètes ont été posées en
démobilisant plus de 300 enfants de l’armée nationale et
c’est déjà un signal fort de la matérialisation de cette
bonne volonté », ajoute-t-il.
Ces enfants ont été identifiés lors de la première mission
conjointe de l’Unicef et du gouvernement tchadien, qui a
recensé près de 400 enfants soldats dans le centre de
formation de Mongo, au centre du pays. « Ils sont à peu près
380, explique un officier tchadien. Beaucoup sont même
partis avant le recensement. Il y en a environ une centaine
qui sont très jeunes, entre 8 et 12 ans. Ceux-là sont des
ex-FUC, d’anciens rebelles ». « Chez nous, ce n’est pas
comme chez les rebelles, explique un autre officier
tchadien. Ce sont des officiers en brousse qui ne
connaissent pas les règles et acceptent dans l’armée des
jeunes, souvent des neveux ou des petits cousins ».
Le sujet a longtemps été tabou. En octobre 2006, à la une du
journal privé tchadien Notre Temps, figurait la photo d’un
enfant imberbe, la kalachnikov à la main et cette simple
interrogation : « Quel âge a ce soldat ? ». Une première
page symbole du bras de fer entre le gouvernement tchadien
et les médias privés. Le ministre de la Défense de l’époque
avait démenti, lors d’une conférence de presse, toute
présence d’enfants soldats et mis en garde les médias qui «
salissent » l’armée sans preuve.
En janvier 2007, le ministre tchadien des Affaires
étrangères, Ahmad Allami, avait demandé au représentant de
l’Unicef de ne pas « prolonger la propagande menée sur la
question par les milieux hostiles au gouvernement tchadien
». Certains militaires, interrogés sur l’âge de plusieurs
soldats, trouvaient toutes sortes de justification à leur
petite taille. « Ce sont des nains, certains Tchadiens sont
vraiment petits », expliquait un responsable. « Les jeunes
Tchadiens sont mal nourris. Ils ont 18 ans, mais en
paraissent 12 », déclarait un autre. Parfois, les
justifications allaient même jusqu’à l’absurde : «
Maintenant qu’ils sont intégrés dans l’armée, ils seront
bien nourris et dans quelques mois, ils auront à nouveau la
taille d’enfants de 18 ans ».
Plus étonnant, côté occidental, quelques diplomates
minimisaient le phénomène ou le justifiaient par des raisons
« culturelles » ou par le rôle « social » de l’armée en
Afrique. « Les officiers intègrent leurs neveux ou leurs
petits cousins dans l’armée, expliquait, il y a encore
quelques mois, un diplomate. Mais ce ne sont pas des
combattants, ils leur font nettoyer les armes, faire la
cuisine ou apporter le thé. C’est formateur », ajoutait-il.
Les rapports sur le sujet s’accumulaient pourtant.
L’Organisation de défense des droits de l’homme Human Rights
Watch avait dénoncé, dans un rapport daté de janvier 2007,
le recrutement d’enfants par l’armée tchadienne, les
rebelles soudanais et les milices dans l’est du pays.
Pressions françaises et onusiennes
Depuis quelques semaines, les autorités ont pris le dossier
à bras-le-corps. Au sein de l’état-major et du gouvernement,
de plus en plus de voix se sont élevées, notamment après
l’intégration dans l’armée des troupes de l’ancienne
rébellion du FUC. Mais ce sont surtout les pressions
internationales qui ont accéléré les procédures de
démobilisation. « Le gouvernement tchadien a dû changer de
position, car il lui était de plus en plus difficile de nier
l’évidence, explique un diplomate en poste dans la région.
Les militaires français l’avaient signalé à leur hiérarchie.
Et le ministre français de la Défense, Michèle Alliot-Marie,
avait fait une lettre à l’automne dernier au président Déby
à ce sujet. Elle avait même menacé de retirer la base
française ; ce sont les Français qui ont exercé de fortes
pressions sur Ndjamena pour lui faire accepter de travailler
avec l’Unicef. Ils ne voulaient pas être blâmés un jour pour
avoir fermé les yeux sur cette situation ». La France
dispose d’un détachement de plus d’un millier d’hommes au
Tchad, qui participe à la mise en œuvre de la coopération
franco-tchadienne, notamment l’aide logistique, le soutien
sanitaire et le renseignement. « Le président Déby a
considéré que cela devenait un problème. Le ministre des
Affaires étrangères est allé en France pour signer les
engagements de Paris (sur les enfants associés aux forces et
groupes armés). Et les autorités tchadiennes ont contacté
l’Unicef pour avoir leur assistance pour ces enfants de
l’ex-FUC », précise un autre diplomate.
Les Nations-Unies ont aussi fait pression. Les différentes
agences, HCR, Unicef, transmettaient en interne des
rapports. « Le Tchad a officiellement adhéré la Cour Pénale
Internationale (CPI) il y a quelques mois. Or, le
recrutement d’enfants soldats est considéré comme un crime
de guerre par la CPI, explique un observateur des droits de
l’homme. Le chef de milice congolais Thomas Lubanga est même
poursuivi uniquement sur la base de ce chef d’accusation.
Cela peut aussi toucher la partie gouvernementale. Le Tchad
était obligé de montrer de la bonne volonté sur ce dossier
» .
Sonia
Rolley (MFI)