Professeure
d’histoire et écrivaine passionnée par le rôle de la femme
égyptienne à travers les âges, Afaf
Loutfi Al-Sayed a mené
une vie où la défense de la liberté a été le principal
moteur.
De clairvoyance et d’amour
Un regard lointain, quasi méditatif, légèrement critique. On
dirait qu’elle est à la recherche d’une chose qui semble de
prime abord à portée d’elle, mais qu’elle n’arrive pas à
appréhender. Elle est au Caire, sa ville natale, qu’elle ne
revoit que quelques semaines, tous les deux ans à peu près.
Et si elle manifeste de l’étonnement, c’est qu’elle n’arrive
pas à retrouver l’Egypte de ses pensées et de ses souvenirs.
Afaf Loutfi Al-Sayed vit aux Etats-Unis depuis une
quarantaine d’années. Ancienne professeure d’Histoire à
l’Université de Californie, à Los Angeles (UCLA), elle
s’intéressait à des époques vastes et contrastées, du XVIIIe
siècle à 1936. Mais ce regard étonné sur l’état actuel des
choses n’est pas autant celui de l’historienne, que celui de
la femme ayant appartenu à une famille libérale, faisant
partie intégrante du mouvement des lumières et de la nahda
(renaissance). Elle est bien la nièce d’Ahmad Loutfi
Al-Sayed, une des plus grandes figures du modernisme. Si
elle reconnaît que lors de cet âge d’or, si l’on peut dire,
beaucoup de femmes de sa classe n’étaient pas engagées dans
la vie active, elles étaient quand même déterminées et
décidées à briser ce carcan. « Ma mère était une femme à
poigne et autour de moi, les amies de la famille faisaient
beaucoup d’œuvres de bienfaisance et n’étaient pas contentes
de rester à la maison et d’être oisives. Elles faisaient
beaucoup de bien pour leur pays », dit-elle. Avec un brin de
critique, elle ressent un certain retour en arrière. Le
niqab devenu courant dans la rue égyptienne la choque. « Ma
grand-mère n’était pas voilée. Je ne peux pas juger les gens
qui portent le voile c’est après tout leur choix, mais le
niqab, je le déplore. Ce n’est pas l’islam dans lequel j’ai
grandi, celui de ma génération, personne ne portait le
voile, alors que les gens étaient beaucoup plus religieux
qu’aujourd’hui ». Selon elle, c’est l’islam wahhabite qui a
dominé le pays et qui devient de plus en plus rigoureux.
Femme persuadée de son rôle, elle l’est, bien qu’elle refuse
de se ranger sous la bannière du féminisme. C’est ce qui a
orienté ses études et sa vie professionnelle. Bien
qu’appartenant à une famille éclairée, elle a dû au départ
se résoudre à des études « théoriques » convenant plus à une
fille. « J’avais très envie de devenir médecin. Et j’ai même
fait une année de médecine. Seul mon père était au courant
et m’encourageait. Mais quand ma mère l’a appris, elle s’y
est opposée. J’ai dû poursuivre mes études à l’Université
américaine ... Vous savez, à 16 ans je ne pouvais pas me
défendre ».
Le choix n’était d’ailleurs pas inintéressant. Elle a
commencé avec l’histoire politique et puis à mi-chemin, elle
a découvert que l’histoire sociale l’intéressait plus et en
matière d’histoire sociale, le rôle de la femme l’a attirée.
Et ce conflit, placé malgré tout sous le sceau de
l’affection, ne s’est jamais arrêté avec sa mère. Après
avoir terminé l’université, elle a voulu faire ses hautes
études aux Etats-Unis. Même scénario : « Mon père m’a
encouragée, mais ma mère, j’ai dû la supplier pour qu’elle
accepte ; elle avait bon cœur mais était très forte de
caractère, et puis j’étais la chouchoute de mon père ».
Cette problématique homme-femme l’a donc marquée, même si
comme elle le dit, elle s’est résumée chez elle à une
protection maternelle qui ne l’a pas empêchée de voler de
ses propres ailes. Il lui a fallu s’intéresser au rôle de la
femme dans l’histoire. Celle mamelouke en particulier pour
surmonter un grand malentendu, celui qui résume la vie à
cette époque à un « harem » où les femmes sont enfermées.
On parle toujours d’hommes politiques à cette période, alors
qu’il y avait aussi des femmes de caractère. « Ainsi j’ai
voulu en savoir plus sur le rôle de la femme, soi-disant
arriérée du XVIIIe siècle, j’ai trouvé qu’elles étaient
beaucoup plus avancées que celles d’aujourd’hui. C’étaient
des femmes qui travaillaient, les femmes de la classe
moyenne travaillaient avec leur mari dans l’artisanat,
celles plus aisées avec l’argent qu’elles avaient hérité,
faisaient exactement comme les hommes ».
L’histoire fascinante de ces femmes souvent originaires d’un
pays qui n’était pas le leur, qui se convertissaient à
l’islam et faisaient du commerce, dont celui du café qui
était très rentable au XVIIIe siècle, l’a tellement
passionnée qu’elle a décidé d’en faire un roman. « J’écris
un roman historique sur le XVIIIe siècle en Egypte où
j’utilise des personnalités réelles, Ibrahim et Mourad bey
cheikh Al-Charqaoui, cheikh Hassan Al-Attar, aussi des
personnages mamelouks, en plus des caractères féminins que
je mets en relief ».
D’ailleurs à l’époque, le harem était plus « politique »,
soutient-elle. Les beys mamelouks avaient eu l’idée d’isoler
les femmes par une porte, pour la seule raison qu’ils
jugeaient les criminels chez eux dans leurs palais et ne
voulaient pas que les femmes voient cela.
Ce féminisme qui ne dit pas son nom, disons cet esprit de
liberté et de réalisation de soi qu’elle veut se donner en
tant que femme, a orienté sa vie personnelle. Des études à
l’étranger, aux Etats-Unis puis à Oxford où elle a obtenu un
doctorat. Ce fut un tournant dans sa vie, ces études dans la
prestigieuse université britannique. « C’est à Oxford que
j’ai appris à penser par moi-même et c’est grâce à Albert
Hourani qui était mon directeur de thèse que j’ai appris
comment traiter un point de vue historique et ne pas
raconter une chronologie, comment analyser les faits, les
diverses façons d’analyser l’Histoire, j’ai appris comment
me servir de mon cerveau et non pas de ma mémoire, et c’est
ce qui manque dans l’éducation égyptienne ». Hourani l’a
beaucoup influencée avec la gentillesse et la façon avec
lesquelles il dirigeait ses étudiants comme s’ils étaient
ses amis et ses enfants à la fois.
Mais l’événement marquant fut le retour en Egypte, en 1965,
avec un mari étranger, français. « C’était la catastrophe.
Mais mon père ne s’y est pas opposé ».
Professeur d’histoire lui aussi, leur mariage a été la
conclusion d’une histoire d’amour qui se poursuit. « Quand
je veux comprendre quelque chose, je demande à mon mari de
me l’expliquer » avoue-t-elle. Déjà lors de leur première
rencontre, au cours d’un dîner à Londres, il lui récitait
des poèmes. Elle a su ce jour-là que ce serait son
partenaire pour la vie. Français, diplômé d’Oxford, il a
vécu en Chine, en Inde, au Vietnam, en Angleterre, en
France, en Egypte, et aujourd’hui, ils sont aux Etats-Unis,
ensemble. « C’est sa culture qui m’a attirée à lui. Elle est
très profonde et très vaste, ce n’est pas seulement qu’il
sait réciter de la poésie, mais aussi sa philosophie, sa
joie de vivre … Il est très spécial ».
Il prend la relève de son père ; affection, tendresse,
estime et surtout encouragement.
Est-ce dire qu’elle a choisi d’être rangée ? La félicité
conjugale s’est ajoutée en fait à une carrière de
professeure et puis d’écrivaine. Son pays de résidence est
devenu l’Amérique. « Je suis aux Etats-Unis depuis 1968, où
j’ai enseigné. Les étudiants que j’ai eus sont venus de tous
les pays, d’Egypte, d’Arabie saoudite, de la Libye et
d’ailleurs ». Une carrière parfois qui s’est déroulée au gré
de l’actualité. Quand quelque chose se passe au
Moyen-Orient, l’intérêt monte, et quand il n’y a rien,
l’attention se tourne vers autre chose. « Quand je suis
arrivée aux Etats-Unis, tout le monde faisait le Vietnam,
après la fin de la guerre, plus personne ne voulait en
parler ». Elle a commencé avec 17 étudiants pour aboutir à
200 dans la même classe. Le 11 septembre 2001, elle avait
cessé d’enseigner. Elle faisait de l’administration.
« J’avais choisi de prendre ma retraite. A un certain âge,
je me suis dit que j’étais trop vieille pour mes étudiants ;
si j’avais des petits- enfants, ils auraient été de leur
âge. Ils m’ont alors demandé d’enseigner à mi-temps, j’ai
accepté pendant trois ans. Et maintenant, c’est terminé. Je
suis fatiguée d’enseigner. Maintenant, j’écris ».
La réflexion qui porte sur toute une vie en quelque sorte.
Quarante ans d’absence de son pays qu’elle ne perd pas de
vue. « Vous pouvez tirer des Egyptiens hors d’Egypte, mais
vous ne pouvez pas ôter l’Egypte du cœur des Egyptiens. Je
suis vieux jeu. Je suis très loin de ce qui se passe. Je
suis quelqu’un qui voyage, mais je m’estime profondément
égyptienne » .
Hala
Fares