L’Etat, seul, ne peut réformer la culture
Mohamed Salmawy
L’article
écrit par le Dr Alieddine Hilal, responsable de
l’Information au parti national démocrate (PND) et publié
dans le quotidien Al-Ahram la semaine dernière sous le
titre, « La réforme culturelle, une nécessité indispensable
», m’a beaucoup réjoui. Nous avons pris l’habitude de voir
les partis politiques, le PND en tête, parler d’un seul type
de réforme, celui de l’économie. Ce qui donnait l’impression
que le parti au pouvoir n’est intéressé ni par la réforme
politique, ni par l’activité culturelle.
J’ai cherché dans les programmes de tous les partis, mais je
n’ai trouvé aucune mention, même de loin, de la politique
culturelle du ministère de la Culture qui a fait ces
dernières années d’importantes réalisations, que le parti au
pouvoir n’a pas réclamées et qui ne semblent pas
l’intéresser.
D’où l’importance de la proposition faite par Dr Hilal, non
seulement en raison de son statut d’homme politique, mais
aussi pour le rôle important qu’il assume dans le parti au
pouvoir.
Ce que Dr Hilal entend par réforme culturelle c’est « la
propagation de la pensée scientifique traitant les réalités
et faisant le lien entre les postulats et les conséquences
... Une méthode qui immunise la société contre la
superstition et l’ignorance, et qui consacre les valeurs de
la créativité et de l’action commune ».
Dr Hilal prône également la diffusion de « la culture de la
démocratie » qui repose sur la tolérance, le pluralisme, le
respect de l’opinion de l’autre, et qui adopte le dialogue
comme méthode favorite. Il réclame une culture de la
citoyenneté, le passage d’une « culture de la plainte à
celle de l’action positive ». Il a aussi appelé à une «
culture d’entente » entre le religieux et le séculier,
écartant toute contradiction entre le progrès et les valeurs
dictées par les religions.
J’ai été heureux que Dr Hilal ne se soit pas contenté de
faire des revendications comme la plupart des écrivains qui
semblent s’adresser à l’histoire, alors que le présent les
interpelle pour qu’ils apportent des remèdes. A l’avant
dernier paragraphe de son article, il a énuméré les
organismes responsables d’introduire des changements dans la
culture de la société. Mais nous lui reprochons d’avoir
ignoré les organisations de la société civile (ONG), car la
culture n’est plus l’apanage du ministère de la Culture
uniquement, mais le produit des activités des appareils
étatiques et celles de la société civile.
Le premier à avoir pris conscience de cette réalité a été le
ministre de la Culture, Farouk Hosni. Il a appelé depuis sa
prise de fonction au ministère de la Culture à limiter le
rôle du ministère dans la vie culturelle, tout en
encourageant la société civile à assumer son rôle à ce
niveau. A titre d’exemple, le ministère de la Culture ne
produirait pas de longs-métrages, mais allouerait des sommes
importantes aux différents festivals de cinéma. Et ce
dans une tentative d’encourager le secteur privé à retrouver
le niveau culturel élevé qui manque à nos films depuis les
années 70. Il est possible que l’une des raisons de la
hausse sensible du niveau de la production cinématographique
depuis les années 90 tienne à cette politique de longue vue.
Ainsi, le ministère de la Culture a réussi, plus que tout
autre dans le passé, à faire participer le secteur privé de
manière efficace dans le financement des grands projets
culturels. Ce ministère, tout particulièrement, a foi en
l’importance du rôle de la société civile dans la vie
culturelle et dans l’accroissement des ressources de
l’activité culturelle. Le ministère a également accordé un
soutien financier aux institutions culturelles de la société
civile, comme les associations, les syndicats et unions.
Cette politique est allée de pair avec les réalités de
l’époque dans laquelle nous vivons, dans laquelle
l’hégémonie de l’Etat sur l’activité culturelle n’est plus
permise.
Mais en revenant à l’article de l’ami Dr Hilal, j’ai trouvé
que lorsqu’il a mentionné les parties responsables de ce
qu’il a appelé « réforme culturelle », il n’a cité que les
organismes officiels de l’Etat. Il a parlé spécifiquement
des écoles (ministère de l’Education), des universités
(ministère de l’Enseignement supérieur), des lieux de culte
(ministère des Waqfs), des médias appartenant au ministère
de l’Information, des clubs et centres de jeunesse (le
Conseil suprême du sport) et enfin des Palais et Maisons de
culture (ministère de la Culture).
Sans doute, tous ces organismes ont une responsabilité non
négligeable pour façonner la culture de la société et
introduire le changement prôné par Dr Hilal. Cependant,
cette responsabilité n’est pas le monopole des seuls
appareils officiels. N’oublions pas l’autre bras de la
culture populaire qui ne s’épanouit ni dans la Maison de
l’Opéra, ni dans les universités, ni dans les centres de
jeunesse, mais qui prend forme surtout dans les microbus ou
bien à travers les cassettes, dont le contenu n’est jamais
diffusé ni à la télé ni à la radio de l’Etat, mais sur les
trottoirs.
La culture prend forme également à travers les activités des
institutions culturelles de la société civile, telles que
l’Union des écrivains, le Club de la nouvelle, les syndicats
des acteurs et d’arts plastiques, les associations
artistiques et les clubs culturels qui tiennent des
rencontres périodiques et qui influencent énormément la
formation de cette culture générale. D’ailleurs, ces
activités peuvent avoir une plus grande crédibilité que
celles des appareils officiels énumérés par Dr Hilal dans
son article. Leur influence peut même parfois aller au-delà
de celles des appareils étatiques. Comment pouvons-nous
réclamer une réforme de la culture de la société en ignorant
la grande influence qu’exercent les institutions de la
société civile ?
Je pourrai rajouter à ce que Dr Hilal a dit, en soulignant
que le premier pas vers la réforme c’est de reconnaître le
rôle de la société civile dans l’activité culturelle. Ce qui
nécessite un climat propice à son épanouissement. C’est
d’ailleurs, ce que l’Etat a très bien compris au niveau
économique, mais qu’il a ignoré pour ce qui est de la
politique et, comme l’affirme Dr Hilal pour ce qui est du
culturel. A un moment où la contribution de la société
civile à façonner la culture populaire est devenue une
réalité indéniable de notre époque.
Dominique Baudis, le nouveau président de l’Institut du
monde arabe (IMA) à Paris était récemment en visite au
Caire. Il a tenu à rencontrer les responsables, du président
de la République au secrétaire général de la Ligue arabe, en
passant par les ministres compétents. Mais il a tenu
également à voir les chefs des institutions culturelles de
la société civile. D’ailleurs, j’ai eu l’honneur
d’accueillir M. Baudis le jour même de la publication de
l’article du Dr Hilal. M. Baudis m’a confié son intérêt à
tisser de solides relations de coopération avec l’Union des
écrivains d’Egypte et l’Union générale des écrivains arabes.
L’activité culturelle ne doit pas être du seul ressort des
organismes d’Etat, mais elle doit être partagée avec les
institutions de la société civile. Il est temps pour le PND
de reconnaître le rôle de celles-ci sous peine de se
retrouver isolé de la culture populaire.