Pêche.
Ils vivent sur le Nil en permanence, sur une rive de l’île
de Dahab, à Guiza. Ils sont pêcheurs et n’ont pour seul abri
que leurs felouques. Leur rude quotidien, ils le raconte
avec amertume.. et philosophie.
Entre ciel et eau
Ils
sont là occupant un petit coin du Nil, regroupés sur l’une
des rives de l’île de Dahab, à Guiza. Des gens modestes dont
le quotidien tourne autour de l’eau et de la pêche. Tout ce
qu’ils possèdent, c’est une simple felouque qui leur sert de
gagne-pain, mais aussi d’abri. « Le fils d’un homme fortuné
va devenir riche et celui d’un démuni restera certainement
pauvre », c’est le principe auquel croient tous ces
pêcheurs, car ils sont dans l’impossibilité de changer leurs
conditions de vie. C’est à l’aube que commence la pêche.
Ballotté au gré des vagues, le pêcheur, aidé de sa femme,
s’apprête à lancer les filets pendant que les enfants
dorment profondément au fond de la felouque, ne sentant
aucun mouvement des vagues. Eux qui sont nés et vivent dans
ces felouques supportent avec courage et patience toutes les
conditions difficiles. Ils continuent de roupiller même
quand le père actionne le moteur pour avancer plus
rapidement, au lieu de se servir des rames. Vers l’est ou
vers l’ouest, la direction change d’un jour à l’autre,
l’important étant de respecter la règle. Celui qui sort le
premier a le privilège de choisir l’endroit où il va pêcher,
le second doit chercher ailleurs et ainsi de suite.
Sa femme l’assiste durant la pêche ou lorsque la felouque
doit être amarrée. Les autres tâches sont partagées. Lui
doit s’occuper de l’approvisionnement en carburant et des
papiers nécessaires pour l’autorisation de la pêche, elle
doit recoudre les filets et préparer les repas. En général,
un seul repas par jour composé dans le meilleur des cas de
frites et de pain. C’est rare au cours de l’année, qu’ils
réussissent à s’offrir une petite quantité de viande. Ils ne
peuvent s’offrir le luxe de toucher aux poissons qu’ils
pêchent, car c’est bien grâce à la pêche que le père
subvient aux besoins de sa famille. Rawya dit que si par
exemple elle vend le kilo de poissons à 10 L.E., elle en
garde 5 pour la nourriture et le reste pour les autres
dépenses, à savoir les frais d’autorisation, le mazout pour
alimenter le moteur et l’achat de matériel nécessaire pour
la pêche.
Rawya, 23 ans, comme toutes les autres, ne connaissait rien
de ce métier, mais comme elle s’est mariée à un pêcheur qui
n’a pas d’autre abri que sa felouque, elle a dû tout
apprendre pour lui apporter son aide. « Tout pêcheur doit
avoir quelqu’un pour l’assister. Or, dans notre cas, ce
n’est guère possible. On n’a pas les moyens d’embaucher
quelqu’un, ni même d’avoir une personne en plus à bord, on
est déjà assez nombreux sur la felouque et nous ne gagnons
pas assez d’argent pour lui verser un salaire », dit Rawya.
Travaillant comme des fourmis, ces pêcheurs font tout pour
obtenir une bonne pêche, mais il arrive souvent qu’ils
rentrent bredouilles. « A cette période de l’année par
exemple, on peut passer des heures et des heures à pêcher et
rentrer avec seulement un kilo de poisson », dit Fawzi, en
ajoutant que c’est le seul métier qu’il a hérité de son père
et pense être incapable d’en exercer un autre, surtout qu’il
est illettré.
Cependant, le fait de rentrer bredouille un jour, signifie
aussi ne pas disposer d’argent pour nourrir ses enfants.
Mais cela ne représente plus un handicap pour cette famille
toujours prête à affronter cette situation qui se répète
malheureusement souvent. Celui qui a faim doit chercher dans
les moindres recoins de la felouque dans l’espoir de trouver
quelque chose à se mettre sous la dent, ou bien se coucher
pour oublier sa faim. Pourtant, n’avoir rien à manger n’est
pas la pire des choses qui puisse arriver à un pêcheur qui
vit dans sa felouque. Samir explique que si aujourd’hui, lui
et ses compagnons d’infortune trouvent un petit espace pour
amarrer leurs felouques sur l’une des rives de l’île de
Dahab, cela semble provisoire. « On peut rester une journée
ou quelques années, cela dépend de l’amabilité des habitants
de l’île qui nous regardent avec méfiance et à condition de
ne pas fouler la terre et ne pas s’intégrer à eux. Nous
sommes seulement autorisés à amarrer nos maisons flottantes
dans un petit coin de l’île », dit Samir.
Intrus et traqués
Ces
pêcheurs, considérés comme des intrus et traqués de partout,
n’ont pas le temps de vivre tranquillement sur le bord du
fleuve. Pourtant, parmi les autorisations octroyées chaque
année à ces pêcheurs, l’une concerne particulièrement
l’amarrage, mais personne n’en tient compte. La réalité est
que l’on ne se soucie guère de ces modestes gens qui logent
dans leurs felouques. On fait semblant de ne pas les voir ou
on tente de s’en débarrasser. « Si on nous interdit de nous
fixer sur la rive, où pourrait-on amarrer nos felouques ?
Alors que notre vie se résume à une felouque, on nous la
complique davantage en nous traquant tout le temps »,
s’indigne Gamal. Ce pêcheur se pose des questions sur la loi
qui stipule que le Nil est un bien collectif. « De quel
droit une minorité se croit tout permis avec son argent ?
Pourquoi la loi est-elle appliquée uniquement aux pauvres ?
», s’interroge Gamal. Ce dernier est convaincu qu’il va
vivre et mourir sans avoir de réponses. Pourtant, ces
pêcheurs évitent les endroits que des gens importants se
sont appropriés. Mais ils savent aussi que les policiers ne
sont pas loin et qu’ils peuvent les arrêter à tout moment et
sous n’importe quel prétexte. D’après Khalil, ces agents qui
passent tranquillement leur temps sur les terrasses des
grands hôtels à admirer le Nil, doivent aussi prouver à leur
supérieur qu’ils font leur travail, alors ces pêcheurs
représentent le meilleur alibi pour accomplir leur sale
boulot. « Nous sommes des gens modestes, on n’a pas de
piston ni les moyens de nous offrir un avocat », dit Khalil.
Ce qui est insupportable pour cet homme, ce n’est pas d’être
accusé à tort, mais d’être humilié devant sa femme et ses
enfants qui l’accompagnent toujours.
En fait, ces pêcheurs doivent aussi faire face à d’autres
défis, y compris celui de la felouque elle-même qui
représente le seul gagne-pain de toute une famille. Cette
famille ne dépasse que rarement les quatre membres car la
petite embarcation ne peut en contenir plus. Dès que le fils
d’un pêcheur atteint l’âge de 16 ans, il a droit à une
autorisation de pêche. Mais il lui faut aussi une felouque
pour devenir indépendant et fonder à son tour un foyer. Le
problème est qu’il doit s’endetter presque à vie pour se
l’offrir, car il n’a pas les moyens de payer au comptant une
felouque dont le prix atteint les 2 000 L.E. Et le jour où
il aura réglé toutes ses dettes, il réalisera qu’il doit en
ramener une toute neuve, sans oublier les dépenses faites
chaque semaine pour l’achat de matériel de pêche, du
carburant et les frais de maintenance du moteur et ainsi de
suite jusqu’à la fin de sa vie. Il faut aussi rappeler les
accidents qui peuvent être mortels lorsque par hasard la
coque de la felouque touche une épave de bateau qui peut la
transpercer en deux. Rares sont les pêcheurs qui en sortent
indemnes avec leurs familles pour recommencer leur vie à
zéro. Il y a aussi ces grands bateaux de croisière qui
peuvent ne pas apercevoir ces petites embarcations et les
heurtent au risque de les couler avec tout leur chargement.
« Je pense que la vie de nos parents était plus facile. Ils
n’encouraient pas autant de risques et tout était moins cher
à l’époque », dit Zeinab, fille d’un pêcheur et mariée elle
aussi à un pêcheur. Cette dernière, qui ne possède qu’une
seule robe, l’a choisie de couleur noire car elle est en
deuil. Il y a 5 ans, elle a perdu sa fille de 3 ans. Le jour
de l’accident, elle épluchait des pommes de terre alors que
sa petite jouait autour d’elle, soudain elle entendît un
bruit comme quelque chose tombant dans l’eau. « C’était ma
fille. Je l’ai vue se noyer devant mes yeux et je n’ai rien
pu faire car je ne sais pas nager », raconte Zeinab qui
n’est pas la seule à avoir vécu un tel drame.
Toute une vie sans confort
Dans
la felouque, il y a le strict nécessaire. Une ou deux
marmites ou poêles et un réchaud à gaz pour préparer à
manger, aucun élément de rangement pour guenilles, puisque
chacun ne possède que les vêtements qu’il porte. Et pour
dormir, on étale les couvertures au fond de la felouque. Une
vie sans le moindre confort dont seules ces familles
connaissent la rudesse. Le coucher du soleil annonce à ces
pêcheurs la fin d’une journée, mais aussi l’heure de se
coucher. « On dort tôt pour éviter de sentir la faim, mais
aussi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire », dit Samir.
Dès le crépuscule, il suspend quelques couvertures sur le
haut de la felouque pour servir de toiture qui ne le
protégera ni du froid ni des regards indiscrets. Samir
confie : « Lorsque je dors dans la felouque en plein milieu
du Nil, tout habillé comme je suis et même en étalant une
couverture sur mon corps, le froid est tellement mordant que
je ne saurai le décrire, un froid humiliant ».
Et même s’ils vivent en plein milieu de l’eau, ils sont
privés des choses les plus élémentaires. Rawya explique
qu’elle ne peut pas faire la prière, car elle n’ose pas se
déshabiller devant tout le monde pour se laver. Et comme il
n’existe pas de toilettes sur les felouques, celui qui est
pris par le besoin est forcé de chercher un endroit discret
dans les terrains agricoles tout proches. « Nous existons et
nous devons bénéficier des droits les plus élémentaires.
Pourquoi ne pas nous construire des toilettes sur l’une des
rives ? », une question que se posent beaucoup de pêcheurs.
Et pour prendre un bain, c’est encore pire car pour se laver
il faut prendre la felouque, aller très loin et plonger dans
l’eau en laissant quelqu’un surveiller les alentours. Le
même problème lorsque le couple veut profiter d’un moment
d’intimité. Dans ce cas, il faut embarquer les enfants dans
la felouque du voisin et disparaître sur le Nil quelques
heures avant de rentrer sous le regard des voisins
d’infortune qui ont compris le manège.
Et
lorsque la soirée des riverains fortunés du Nil commence et
celle de ces pêcheurs se termine, ces derniers ne dorment
jamais à poing fermé. Ils passent la nuit aux aguets. Même
le sommeil est devenu un luxe dont ils ne peuvent jouir. Les
dangers de la nuit sont aussi sérieux que ceux du matin.
Même s’il n’y a rien à voler en dehors de quelques
ustensiles de cuisine qui ne valent rien, ils sont à la
merci de rôdeurs qui viennent courtiser leurs femmes qui
dorment au fond de la felouque et que rien ne protège. Des
faits que l’on ne peut réaliser en voyant ces pêcheurs
stoïques comme s’ils étaient satisfaits de leur sort, mais
qui pourtant ne cessent de braver le danger de jour comme de
nuit sans avoir cette volonté de changer les choses. « Je ne
pense pas que ce soit possible. Est-ce que je peux faire ce
que mes parents et grands-parents n’ont pas réussi à faire ?
De plus, je ne suis pas instruit », répète Yéhia, 14 ans,
les mêmes paroles prononcées par les autres enfants de
pêcheurs et qui ont le même âge que lui. Mais cela n’empêche
pas tous ces jeunes de rêver et de vouloir connaître
l’expérience de ceux qui habitent sous un véritable toit et
derrière une porte fermée.
Hanaa
Al-Mekkawi