Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Entre ciel et eau
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 à 24 avril 2007, numéro 658

 

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Nulle part ailleurs

Pêche. Ils vivent sur le Nil en permanence, sur une rive de l’île de Dahab, à Guiza. Ils sont pêcheurs et n’ont pour seul abri que leurs felouques. Leur rude quotidien, ils le raconte avec amertume.. et philosophie.  

Entre ciel et eau 

Ils sont là occupant un petit coin du Nil, regroupés sur l’une des rives de l’île de Dahab, à Guiza. Des gens modestes dont le quotidien tourne autour de l’eau et de la pêche. Tout ce qu’ils possèdent, c’est une simple felouque qui leur sert de gagne-pain, mais aussi d’abri. « Le fils d’un homme fortuné va devenir riche et celui d’un démuni restera certainement pauvre », c’est le principe auquel croient tous ces pêcheurs, car ils sont dans l’impossibilité de changer leurs conditions de vie. C’est à l’aube que commence la pêche. Ballotté au gré des vagues, le pêcheur, aidé de sa femme, s’apprête à lancer les filets pendant que les enfants dorment profondément au fond de la felouque, ne sentant aucun mouvement des vagues. Eux qui sont nés et vivent dans ces felouques supportent avec courage et patience toutes les conditions difficiles. Ils continuent de roupiller même quand le père actionne le moteur pour avancer plus rapidement, au lieu de se servir des rames. Vers l’est ou vers l’ouest, la direction change d’un jour à l’autre, l’important étant de respecter la règle. Celui qui sort le premier a le privilège de choisir l’endroit où il va pêcher, le second doit chercher ailleurs et ainsi de suite.

Sa femme l’assiste durant la pêche ou lorsque la felouque doit être amarrée. Les autres tâches sont partagées. Lui doit s’occuper de l’approvisionnement en carburant et des papiers nécessaires pour l’autorisation de la pêche, elle doit recoudre les filets et préparer les repas. En général, un seul repas par jour composé dans le meilleur des cas de frites et de pain. C’est rare au cours de l’année, qu’ils réussissent à s’offrir une petite quantité de viande. Ils ne peuvent s’offrir le luxe de toucher aux poissons qu’ils pêchent, car c’est bien grâce à la pêche que le père subvient aux besoins de sa famille. Rawya dit que si par exemple elle vend le kilo de poissons à 10 L.E., elle en garde 5 pour la nourriture et le reste pour les autres dépenses, à savoir les frais d’autorisation, le mazout pour alimenter le moteur et l’achat de matériel nécessaire pour la pêche.

Rawya, 23 ans, comme toutes les autres, ne connaissait rien de ce métier, mais comme elle s’est mariée à un pêcheur qui n’a pas d’autre abri que sa felouque, elle a dû tout apprendre pour lui apporter son aide. « Tout pêcheur doit avoir quelqu’un pour l’assister. Or, dans notre cas, ce n’est guère possible. On n’a pas les moyens d’embaucher quelqu’un, ni même d’avoir une personne en plus à bord, on est déjà assez nombreux sur la felouque et nous ne gagnons pas assez d’argent pour lui verser un salaire », dit Rawya.

Travaillant comme des fourmis, ces pêcheurs font tout pour obtenir une bonne pêche, mais il arrive souvent qu’ils rentrent bredouilles. « A cette période de l’année par exemple, on peut passer des heures et des heures à pêcher et rentrer avec seulement un kilo de poisson », dit Fawzi, en ajoutant que c’est le seul métier qu’il a hérité de son père et pense être incapable d’en exercer un autre, surtout qu’il est illettré.

Cependant, le fait de rentrer bredouille un jour, signifie aussi ne pas disposer d’argent pour nourrir ses enfants. Mais cela ne représente plus un handicap pour cette famille toujours prête à affronter cette situation qui se répète malheureusement souvent. Celui qui a faim doit chercher dans les moindres recoins de la felouque dans l’espoir de trouver quelque chose à se mettre sous la dent, ou bien se coucher pour oublier sa faim. Pourtant, n’avoir rien à manger n’est pas la pire des choses qui puisse arriver à un pêcheur qui vit dans sa felouque. Samir explique que si aujourd’hui, lui et ses compagnons d’infortune trouvent un petit espace pour amarrer leurs felouques sur l’une des rives de l’île de Dahab, cela semble provisoire. « On peut rester une journée ou quelques années, cela dépend de l’amabilité des habitants de l’île qui nous regardent avec méfiance et à condition de ne pas fouler la terre et ne pas s’intégrer à eux. Nous sommes seulement autorisés à amarrer nos maisons flottantes dans un petit coin de l’île », dit Samir.

 

Intrus et traqués

Ces pêcheurs, considérés comme des intrus et traqués de partout, n’ont pas le temps de vivre tranquillement sur le bord du fleuve. Pourtant, parmi les autorisations octroyées chaque année à ces pêcheurs, l’une concerne particulièrement l’amarrage, mais personne n’en tient compte. La réalité est que l’on ne se soucie guère de ces modestes gens qui logent dans leurs felouques. On fait semblant de ne pas les voir ou on tente de s’en débarrasser. « Si on nous interdit de nous fixer sur la rive, où pourrait-on amarrer nos felouques ? Alors que notre vie se résume à une felouque, on nous la complique davantage en nous traquant tout le temps », s’indigne Gamal. Ce pêcheur se pose des questions sur la loi qui stipule que le Nil est un bien collectif. « De quel droit une minorité se croit tout permis avec son argent ? Pourquoi la loi est-elle appliquée uniquement aux pauvres ? », s’interroge Gamal. Ce dernier est convaincu qu’il va vivre et mourir sans avoir de réponses. Pourtant, ces pêcheurs évitent les endroits que des gens importants se sont appropriés. Mais ils savent aussi que les policiers ne sont pas loin et qu’ils peuvent les arrêter à tout moment et sous n’importe quel prétexte. D’après Khalil, ces agents qui passent tranquillement leur temps sur les terrasses des grands hôtels à admirer le Nil, doivent aussi prouver à leur supérieur qu’ils font leur travail, alors ces pêcheurs représentent le meilleur alibi pour accomplir leur sale boulot. « Nous sommes des gens modestes, on n’a pas de piston ni les moyens de nous offrir un avocat », dit Khalil. Ce qui est insupportable pour cet homme, ce n’est pas d’être accusé à tort, mais d’être humilié devant sa femme et ses enfants qui l’accompagnent toujours.

En fait, ces pêcheurs doivent aussi faire face à d’autres défis, y compris celui de la felouque elle-même qui représente le seul gagne-pain de toute une famille. Cette famille ne dépasse que rarement les quatre membres car la petite embarcation ne peut en contenir plus. Dès que le fils d’un pêcheur atteint l’âge de 16 ans, il a droit à une autorisation de pêche. Mais il lui faut aussi une felouque pour devenir indépendant et fonder à son tour un foyer. Le problème est qu’il doit s’endetter presque à vie pour se l’offrir, car il n’a pas les moyens de payer au comptant une felouque dont le prix atteint les 2 000 L.E. Et le jour où il aura réglé toutes ses dettes, il réalisera qu’il doit en ramener une toute neuve, sans oublier les dépenses faites chaque semaine pour l’achat de matériel de pêche, du carburant et les frais de maintenance du moteur et ainsi de suite jusqu’à la fin de sa vie. Il faut aussi rappeler les accidents qui peuvent être mortels lorsque par hasard la coque de la felouque touche une épave de bateau qui peut la transpercer en deux. Rares sont les pêcheurs qui en sortent indemnes avec leurs familles pour recommencer leur vie à zéro. Il y a aussi ces grands bateaux de croisière qui peuvent ne pas apercevoir ces petites embarcations et les heurtent au risque de les couler avec tout leur chargement. « Je pense que la vie de nos parents était plus facile. Ils n’encouraient pas autant de risques et tout était moins cher à l’époque », dit Zeinab, fille d’un pêcheur et mariée elle aussi à un pêcheur. Cette dernière, qui ne possède qu’une seule robe, l’a choisie de couleur noire car elle est en deuil. Il y a 5 ans, elle a perdu sa fille de 3 ans. Le jour de l’accident, elle épluchait des pommes de terre alors que sa petite jouait autour d’elle, soudain elle entendît un bruit comme quelque chose tombant dans l’eau. « C’était ma fille. Je l’ai vue se noyer devant mes yeux et je n’ai rien pu faire car je ne sais pas nager », raconte Zeinab qui n’est pas la seule à avoir vécu un tel drame.

 

Toute une vie sans confort

Dans la felouque, il y a le strict nécessaire. Une ou deux marmites ou poêles et un réchaud à gaz pour préparer à manger, aucun élément de rangement pour guenilles, puisque chacun ne possède que les vêtements qu’il porte. Et pour dormir, on étale les couvertures au fond de la felouque. Une vie sans le moindre confort dont seules ces familles connaissent la rudesse. Le coucher du soleil annonce à ces pêcheurs la fin d’une journée, mais aussi l’heure de se coucher. « On dort tôt pour éviter de sentir la faim, mais aussi parce qu’il n’y a rien d’autre à faire », dit Samir. Dès le crépuscule, il suspend quelques couvertures sur le haut de la felouque pour servir de toiture qui ne le protégera ni du froid ni des regards indiscrets. Samir confie : « Lorsque je dors dans la felouque en plein milieu du Nil, tout habillé comme je suis et même en étalant une couverture sur mon corps, le froid est tellement mordant que je ne saurai le décrire, un froid humiliant ».

Et même s’ils vivent en plein milieu de l’eau, ils sont privés des choses les plus élémentaires. Rawya explique qu’elle ne peut pas faire la prière, car elle n’ose pas se déshabiller devant tout le monde pour se laver. Et comme il n’existe pas de toilettes sur les felouques, celui qui est pris par le besoin est forcé de chercher un endroit discret dans les terrains agricoles tout proches. « Nous existons et nous devons bénéficier des droits les plus élémentaires. Pourquoi ne pas nous construire des toilettes sur l’une des rives ? », une question que se posent beaucoup de pêcheurs.

Et pour prendre un bain, c’est encore pire car pour se laver il faut prendre la felouque, aller très loin et plonger dans l’eau en laissant quelqu’un surveiller les alentours. Le même problème lorsque le couple veut profiter d’un moment d’intimité. Dans ce cas, il faut embarquer les enfants dans la felouque du voisin et disparaître sur le Nil quelques heures avant de rentrer sous le regard des voisins d’infortune qui ont compris le manège.

Et lorsque la soirée des riverains fortunés du Nil commence et celle de ces pêcheurs se termine, ces derniers ne dorment jamais à poing fermé. Ils passent la nuit aux aguets. Même le sommeil est devenu un luxe dont ils ne peuvent jouir. Les dangers de la nuit sont aussi sérieux que ceux du matin. Même s’il n’y a rien à voler en dehors de quelques ustensiles de cuisine qui ne valent rien, ils sont à la merci de rôdeurs qui viennent courtiser leurs femmes qui dorment au fond de la felouque et que rien ne protège. Des faits que l’on ne peut réaliser en voyant ces pêcheurs stoïques comme s’ils étaient satisfaits de leur sort, mais qui pourtant ne cessent de braver le danger de jour comme de nuit sans avoir cette volonté de changer les choses. « Je ne pense pas que ce soit possible. Est-ce que je peux faire ce que mes parents et grands-parents n’ont pas réussi à faire ? De plus, je ne suis pas instruit », répète Yéhia, 14 ans, les mêmes paroles prononcées par les autres enfants de pêcheurs et qui ont le même âge que lui. Mais cela n’empêche pas tous ces jeunes de rêver et de vouloir connaître l’expérience de ceux qui habitent sous un véritable toit et derrière une porte fermée.

Hanaa Al-Mekkawi

 

 

 




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