La coupe levée haut, tout un cortège de supporters par
milliers s’avance portant les joueurs sur leurs épaules. Ils
crient « Ahli, Ahli ». Une scène courante, dirait-on. Mais
celle-là date de 1923. Les Rouges ont remporté la coupe
sultanienne, celle du sultan Hussein. Ils ont gagné la
finale au stade de Abbassiya. La foule aimait bien suivre
les footballeurs jusqu’au club, à Guézira, avec l’idée de
conspuer l’occupation anglaise. Avant le pont de Qasr Al-Nil,
se trouvaient, couleur brique, les immenses casernes de
l’armée anglaise. C’était une façon d’exprimer le sentiment
national. Football et politique faisaient ainsi bon ménage
résumant l’esprit Ahli dès sa création.
C’est en 1907 que le club a vu officiellement le jour. Mais
deux ans avant, l’esprit avait déjà germé et avait pris
corps dans le Club des Etudiants des grandes écoles. C’était
le noyau du système universitaire et aussi celui du
mouvement national. « Les étudiants étaient le fer de lance
du mouvement nationaliste », explique Hassan Al-Mestékawi,
journaliste sportif à Al-Ahram et auteur d’un ouvrage sur
l’histoire du club et les incidences politiques et sociales
de sa création et de son évolution. Ce club d’étudiants
avait comme fondateur Moustapha Kamel, un des premiers
dirigeants du mouvement nationaliste égyptien et fondateur
du Parti national, sous l’impulsion de Omar Loutfi bey,
dirigeant du mouvement corporatiste. Kamel avait donné son
célèbre discours sur la scène du théâtre Zizinia qui a
mobilisé les patriotes égyptiens. De plus en 1906, ce fut un
autre événement : l’incident tragique de Denchway ayant
conduit à la condamnation à mort de paysans égyptiens
accusés d’avoir provoqué la mort, par insolation en réalité,
de soldats britanniques. 1907 marque la création de 3 partis
politiques égyptiens : Al-Oumma, le Parti national et
Al-Islah. Ahli a donc émergé, dans le même contexte
nationaliste et non à travers des activités sociales.
D’ailleurs, c’est un membre de ce club, ancien étudiant de
pharmacologie en Suisse, qui, membre du Parti national et du
club, fut l’auteur du premier attentat politique connu en
Egypte. Six balles qui terrassèrent Boutros-Ghali, homme
politique accusé de faire le jeu du colonialisme.
Le
mouvement estudiantin et national n’en faisait quasiment
qu’un. C’était l’incarnation de l’esprit nouveau, cette
classe moyenne éduquée incarnant ce que l’on appellera les «
effendiya ». Celle-ci trouva dans Ahli un lieu de
rassemblement où elle pouvait exercer tant la politique que
le sport et les activités sociales et même artistiques. Un
rassemblement qui représente le ferment du modernisme,
un tantinet un peu conservateur, du moins
attaché aux valeurs égyptiennes.
Il fallait aussi combler un certain vide chez les jeunes et
intégrer sport et politique à l’heure où tous les clubs
avaient le statut de cercles mixtes (étrangers et égyptiens
d’une certaine classe). « Ce fut donc le premier club
destiné aux Egyptiens », affirme Adli Al-Qii, journaliste et
administrateur à Ahli. Cela dit, le premier président d’Ahli
était bien un Britannique. Faut-il en conclure à une
contradiction ? L’historien Younane Labib Rizq affirme qu’il
faut distinguer « entre un Anglais en tant que colonialiste
et en tant qu’être humain. Ce Britannique, Mitchell Anass,
était d’ailleurs expert en gestion de clubs de foot. Et le
ballon rond était bien un sport originaire de la
Grande-Bretagne. De toute façon, il n’est resté à la tête d’Ahli
que sept mois ». Depuis, ce sont les Egyptiens qui ont pris
la direction du club. Entre autres, Saad Zaghloul, le plus
grand dirigeant nationaliste de l’histoire égyptienne
moderne, fondateur du Wafd et inspirateur de la révolution
de 1919, a été le président de la première assemblée
générale.
Les Britanniques, ayant introduit le foot en Egypte,
constituaient le plus grand nombre de clubs. A l’époque, il
n’y avait pas de championnat, mais plutôt des matchs
opposant équipes égyptiennes à équipes britanniques. Le foot
fut ainsi une sorte de symbole de libération nationale. «
Les gens encourageaient Ahli en tant que représentant de l’Egypte,
d’où cette immense popularité qu’il a gagnée et dont il
préserve l’esprit jusqu’à nos jours », relève l’historien.
De plus, Ahli serait le précurseur du foot en Egypte auquel
il a donné son statut égyptien. Dès 1914, par exemple, il a
conduit un mouvement de révolte contre les clubs étrangers
et exigé l’égyptiannisation de la Fédération de football. A
cet égard, il a fondé la première fédération égyptienne. «
Ce fut un tournant dans l’histoire du football égyptien. En
1914, il institua la coupe Ahmad Hechmat pacha, alors
ministre de l’Enseignement. Cette compétition regroupa tous
les clubs égyptiens, avec comme condition de ne pas recruter
de footballeurs en dehors de ces clubs. Il leur a offert
ainsi la chance de l’alternative égyptienne à une
compétition étrangère », souligne Mestékawi. Une coupe qui,
selon les historiens, a eu une énorme popularité et un
public beaucoup plus important que celui de la fédération
mixte.
Avec
1923, année de l’indépendance officielle de l’Egypte, voire
du succès de Saad Zaghloul, Ahli a poursuivi sa voie et son
rôle.
La nahda (renaissance égyptiennne) se poursuit. Ahli est
dans son sillage, voire une de ses institutions bien que
désormais, de nombreux clubs soient devenus égyptiens. Le
club renforce son rôle social, culturel et éducatif et reste
farouche dans son indépendance et sa discipline. Si Ahli
paraît le représentant par excellence du culte voué au
sport, au football notamment, cela ne veut pas dire qu’il
s’est désolidarisé des autres axes du développement
national. Ainsi, organisait-il des fêtes et spectacles soit
au club, soit même à l’Opéra du Caire. Ce fut aussi l’une
des principales sources de revenus. La tradition a commencé
en 1915 et s’est poursuivie.
Un mécénat artistique
On
a vu les plus grandes stars donner leur spectacle à cette
occasion : la troupe théâtrale de Naguib Rihani et celle d’Abdel-Rahmane
effendi Rouchdi. De nombreux talents se sont révélés lors de
ces fêtes : des acteurs qui resteront dans la mémoire,
Mohamad Abdel-Qoddous, Soliman Naguib, Abdel-Warès Assar et
la grande tragi-comédienne Amina Rizq. C’étaient les membres
de la Société des amis du théâtre (Ansar al-tamsil) qui ont
animé des soirées à l’Opéra et au club. Une action qui le
moins que l’on puisse dire a été bien remarquée. Mestékawi
cite dans son livre Ahli de 1907 à 1997 des championnats en
sport et en patriotisme un article du journal Al-Guihad,
paru le 21 avril 1934, où il est sujet d’une soirée du club
: « Ahli est en tête des clubs égyptiens qui ambitionnent la
perfection des côtés sportif et social. Sur le premier plan,
il déploie un effort pour relancer le plus grand nombre de
sports (...) Sur le second, il tente de nouer les liens
sociaux entre ses membres en organisant des soirées qui ont
lieu au club à cette fin ... ». Des fêtes qui n’étaient pas
de simples mondanités, si l’on songe. Mestékawi souligne que
« la comédie musicale égyptienne a vu le jour à Ahli ».
Mars 1943 : le roi Fouad a assisté, comme il le faisait
depuis la fin des années 30 à la soirée d’Ahli à l’Opéra du
Caire. Youssef Wahbi, le monstre sacré du théâtre égyptien,
y a présenté Bint madarès (l’écolière). Les années 1940 et
50 ont vu briller une autre star au firmament, la diva Oum
Kalsoum chantant dans les fêtes du Ahli en présence, aux
premières loges, du roi Farouq. Ce n’était pas facile et
Ahli a joué une fois de plus un rôle national et de défi aux
Britanniques.
Le 30 mars 1946, le roi était en disgrâce. Les Anglais
toujours influents avaient donné des instructions à la
presse de ne pas citer son nom ni de donner de ses
nouvelles. Le récital était diffusé en direct. Moustapha
Amin, patron du journal Al-Akhbar, réussit à convaincre le
roi d’y assister. « Cela ferait enrager les Anglais », lui
a-t-il dit. Arrivé au club, le roi Farouq fut accueilli par
des vivats de la part des membres. Le roi ressentit une
grande joie et accorda la plus haute distinction à Oum
Kalsoum à cette occasion. La diva, elle, n’a pas manqué de
dire que cette soirée fut la plus belle de sa vie,
lorsqu’elle vit paraître le roi ...
La Révolution, une fin de règne ?
Juillet
1952. C’est la Révolution. Le départ en exil du roi. La
proclamation de la République. Que se passe-t-il pour Ahli ?
Ici, les vues divergent. La transformation sociale du pays
aurait porté atteinte à la particularité du club, avec le
changement profond dans la classe sociale qui le sous-tend,
celle de la moyenne et haute
bourgeoisies libérales. Pourtant, tant Mestékawi que
Labib Rizq considèrent que le club a maintenu ce « tissu
social » qu’il conserve jusqu’à présent. Assez symbolique,
Oum Kalsoum, mise au ban quelques mois après la Révolution,
a chanté le 22 décembre 1956 en hommage à Nasser.
Le 18 janvier 1956, Nasser a accepté d’être le président
honorifique du Ahli en hommage à son rôle national ayant
contribué à la formation des fedayins et membres de la
résistance populaire contre l’agression tripartite de
juillet 1956 (Grande-Bretagne, France et Israël). Rizq
souligne que jusqu’à présent, Ahli est vu « comme un
représentant du mouvement national plus qu’un club sportif
». Une permanence donc dans la façon de voir l’Egypte, la
préservation d’un certain ordre moral. Club de stars de
foot, il n’a jamais gâté les joueurs même les plus
légendaires aux dépens de la discipline.
De plus, les présidents du club ont joué un rôle important
en tant qu’emblèmes. « Ahli est le club qui donne le plus
d’importance ». Un Saleh Sélim, grande star du foot
président à plusieurs reprises du club, fut l’exemple
d’élections libres (la première, en décembre 1980) où
l’esprit véritable du club a prévalu face à des formules
voulant qu’une classe de nouveaux riches se l’approprie.
La formule Ahli résiste contre vents et marées ? Voire elle
s’internationalise avec la plus grande ouverture du pays sur
le monde extérieur. Ses derniers bilans, club du XXe siècle
en Afrique, troisième en Coupe du monde des clubs 2006.
L’Egypte
devient rouge de joie
quand
il
gagne.
Ahmed
Loutfi
Aliaa
Al-Korachi