Président de Radio Monte-Carlo depuis
décembre 2004, Philippe Beauvillard tente de
faire face aux concurrences tout en préservant l’identité d’une radio qui a
plus de 35 ans.
« Nous ne sommes pas le relais des positions officielles »
Al-Ahram Hebdo : On assiste à un
profond changement du paysage radiophonique d’une part, et à une éclosion des
chaînes satellites, d’autre part. Quelle place occupez-vous dans le dispositif
de l’audiovisuel extérieur de la France ?
Philippe Beauvillard : Dans cette prolifération des médias, notre première
conviction est qu’il reste une place pour la radio, même si la télévision prend
de plus en plus d’importance. D’abord, car tout le monde n’est pas devant la
télévision toute la journée. Il y a des habitudes d’écoute qui laissent une
place pour la radio, par exemple dans la voiture ou même à la maison, mais très
fréquemment dans la voiture. Evidemment,
l’audiovisuel extérieur de la France s’est enrichi récemment d’un support de
télévision d’information, avec France 24, qui maintenant aborde la langue arabe
avec ses 4 heures de décrochage quotidien, mais on a un rapport de
complémentarité pour les raisons que j’ai évoquées sur la pertinence de la
radio. J’ajouterais notamment que notre radio, Monte-Carlo Doualiya, a une
légitimité et une antériorité car nous diffusons depuis 35 ans dans le monde
arabe. Si nous devions nous situer sur le terrain de la compétition, je pense
que le service arabe de la BBC serait davantage notre compétiteur et en tout
cas un compétiteur de référence. Avec France 24, nous sommes deux éléments de
l’audiovisuel extérieur français, donc on ne peut pas envisager nos relations
en termes de concurrence.
— Cette assurance provient-elle aussi
du fait que vous diffusez dans des pays du tiers-monde où la radio est dite «
média roi » ?
— Je
ne sais pas si la radio reste un média roi. Car quand on voit le nombre de
paraboles tournées vers le ciel, on imagine bien que la télévision n’est plus
réservée à des couches particulières de la population dans les pays du Sud, a
fortiori dans le monde arabe. Au contraire, elle radie l’ensemble de la
population, donc je ne crois pas que ce soit là un point qui permet d’assurer
le maintien de la place du média-radio. Au-delà des conditions et des habitudes
d’écoute évoquées, il y a également un autre aspect qui garde à la radio sa
pertinence, c’est la proximité avec l’auditeur. La radio, dans son traitement
de l’information et dans sa programmation, peut jouer d’une proximité avec
l’auditeur, avec ses préoccupations courantes. Un fait que la télévision n’a
pas forcément, étant plus encore que la radio un véritable média de masse.
— En fait, il y a toujours eu
concurrence entre le service public, les radios dites périphériques (RTL,
Europe 1 et Monte-Carlo) et les radios privées qui bénéficiaient vers 1989
d’une part du marché d’audience oscillant autour de 40 %. Ensuite, il y a eu
les radios communautaires et radios sur le Net. Comment s’y retrouver ?
— Les
études nous montrent que notre public privilégié est un public généralement
assez éduqué, qui s’intéresse à l’information générale et internationale, même
si évidemment l’actualité du monde arabe constitue pour nous un axe privilégié.
Notre identité est bien celle d’une radio française d’expression arabe tournée
particulièrement vers l’actualité internationale. Nous nous efforçons d’assumer
cette tension qui ne doit pas être une contradiction entre une vocation
d’actualité internationale et une recherche de proximité avec les auditeurs,
d’où un retour sur l’actualité propre des pays où nous diffusons et lesquels ne
sont pas uniformes. On tente d’aller davantage vers l’auditeur et c’est le sens
de la décentralisation d’antenne que nous pouvons faire dans les divers pays. Cette
décentralisation consiste à émettre et réviser des émissions, non plus de notre
rédaction installée physiquement à Paris, mais à se rendre ailleurs pour
réaliser des émissions sur place. Généralement, nous accrochons cette
décentralisation à un événement particulier, tel un événement culturel que nous
organisons à Damas le mois prochain ou un événement pour marquer notre présence
en termes de diffusion, comme ce sera le cas dans 15 jours à Nouakchott où l’on
célèbre les dix mois de fonctionnement de notre nouvel émetteur FM. Ces
opérations nous permettent d’accorder des journées spéciales à l’actualité et
aux personnalités de ces pays.
Pour
ce qui est des radios communautaires, les sondages montrent que lorsque la
législation d’un pays permet l’émergence
de ces radios bien évidemment, elles captent un public. Pour autant, je ne
crois pas que nous soyons en compétition directe parce que notre vocation est
clairement différente, par notre origine et notre identité françaises. Nous
sommes une radio laïque, notre manière de traiter l’actualité internationale
est aussi un élément fort de différenciation.
— Mais quand même à partir de 2005,
vous avez fait allusion au fait que votre radio a un peu vieilli dans ses
programmes, d’où une érosion de son audience, allant de 15 millions d’auditeurs
par semaine (il y a plus de 10 ans) à 10,5 millions actuellement …
— 10,5
millions d’auditeurs réguliers par semaine est quand même un chiffre
significatif, montrant que notre radio n’a pas perdu toute sa place. Il faut
souligner également la crédibilité ou la légitimité de notre radio, dont
l’audience remonte en temps de crise. On le constate sur notre site Internet et
aussi en l’audience radio. La dernière guerre israélo-libanaise en juillet-août
derniers en témoigne. Le « vieillissement » de la radio, un terme que moi-même
j’ai utilisé dans le passé, est celui de notre auditoire. C’est-à-dire nous
avons un auditoire fidèle de gens, dont l’âge progresse et un de nos enjeux est
de conquérir un jeune public. Cela doit passer par la poursuite de notre
implantation en FM mais aussi par l’évolution de notre programmation. Depuis
plusieurs mois, on tâche d’introduire des programmes spécifiquement adressés
aux jeunes. C’est le cas par exemple du magazine des jeunes qui est une
véritable émission d’information hebdomadaire destinée au jeune public ou de la
création de notre prix musical tourné vers les jeunes musiciens du monde
méditerranéen.
— La formule (info+musique) est-elle
toujours aussi convoitée ? Et pourquoi, selon vous, radio Sawa n’a pas réussi à
l’imiter ?
— Nous
avons plutôt aujourd’hui un format généraliste qu’un format musique et News,
même si la place que se taille la musique est toujours importante. Radio Sawa a
très bien marché au début, mais son format est aujourd’hui largement imité par
des radios qui ont pris son audience initiale. Donc, les résultats de cette
radio par rapport à ses débuts sont en baisse significative.
— En Iraq, vous réalisez votre
meilleure audience (14,7 % en audience quotidienne et près de 25 % en audience
hebdomadaire) …
— Les
chiffres de l’Iraq doivent être traités avec prudence car j’imagine que les
conditions où ils ont été élaborés n’ont pas la même fiabilité que dans les
pays stables. Néanmoins, nous savons que c’est en effet l’un des nos points
forts.
— Comment le bras de fer planétaire qui
a opposé la France et les Etats-Unis durant la guerre d’Iraq s’est répercuté
sur vous ?
—
Notre crédibilité repose sur le professionnalisme, donc en aucun cas, nous ne
sommes pas le relais des positions officielles du gouvernement français ou des
positions européennes. Pour autant, nous sommes une radio française avec des
journalistes arabophones, notre analyse nous différencie de l’information
d’origine anglo-saxonne.
— Mais Monte-Carlo a vu le jour dans le
cadre d’une décision de Charles de Gaulle visant à faire entendre une voix
différente aux Proche et Moyen-Orient. On vous a même décrit parfois comme « le
joyau de la machine de propagande à la française » ...
— La
création de notre radio est absolument d’origine politique, c’est l’initiative
du général De Gaulle après la guerre de 1967. Il est clair que c’est une
démarche de dialogue entre la France et le monde arabe. Cette inspiration-là
est toujours pertinente. Elle est au fondement de notre existence même, ce qui
n’est pas en contradiction avec le fait que dans le traitement de l’information
nous ne sommes pas la voix officielle du gouvernement français. Nous récusons
absolument le terme de propagande.
— A partir de 1996 vous êtes rentré
dans le giron de Radio France Internationale (RFI) et à partir de janvier 2007
vous avez changé de nom pour s’appeler désormais Monte-Carlo Doualiya. Pourquoi
?
—
C’est le fruit des circonstances historiques. A sa création il y a 35 ans, la
radio portait le même nom — avec le suffixe Moyen-Orient — que la radio
Monte-Carlo d’expression française. Ces deux radios ont connu des évolutions
distinctes, puisque radio Monte-Carlo est aujourd’hui une radio française
purement commerciale. Le 1er janvier 2007, nous avons changé de nom en gardant
bien sûr le nom de Monte-Carlo par lequel nous sommes connus de nos auditeurs
mais en retirant le terme radio pour qu’il n’y ait aucune confusion entre les
deux radios.
— Un budget restreint de 11,5 millions
d’euros ne vous permet pas de mener des campagnes publicitaires d’envergure,
les partenariats constituent-ils une issue pour vous ?
— Nous
n’avons pas les moyens de certains de nos concurrents. Les partenariats,
notamment culturels, nous permettent d’être présents sur le terrain dans les
différents pays. Nous sommes d’ailleurs ouverts à nouer des partenariats avec
des opérateurs locaux lorsque cela doit nous permettre d’obtenir une diffusion
FM qui n’est pas possible à des opérateurs étrangers. Malheureusement, actuellement nous ne pouvons
pas être diffusés en Egypte, mais j’ai appris que la législation égyptienne est
susceptible de changer dans les prochains mois, notamment au bénéfice
d’opérateurs nationaux. Il est clair que nous chercherons à nouer des
partenariats avec ces opérateurs radio pour trouver, sur la totalité ou une
partie de nos programmes, une possibilité de diffusion en FM en Egypte.
— Podcasting (technique permettant de
transférer et d’écouter sur son ordinateur ou baladeur MP3 des programmes
audio), programmes interactifs) … Cela vous permet d’être à la page ...
—
Notre site Internet nous permet plusieurs choses à la fois. C’est d’abord un
moyen de diffusion de la radio en direct dans des zones où nous ne sommes pas
diffusés par voies hertziennes. Il est frappant de remarquer que de très
nombreuses connexions sur la partie arabe de notre site sont effectuées à
partir d’autres pays en dehors du monde arabe. En particulier, nous avons de
nombreuses connexions de l’Amérique du Nord. Deuxièmement, il y a le Podcasting
qui nous permet d’écouter les émissions radio en différé. Troisièmement,
apporter des contenus spécifiques sur le Net qui ne sont pas diffusés sur la
radio, constitue notre projet de l’année en cours.
Dalia Chams