Al-Ahram Hebdo, Idées | Un printemps de la culture faussé
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 à 24 avril 2007, numéro 658

 

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Idées

Censure . Réapparue après quatre ans d’absence, la revue littéraire Ibdaa a été immédiatement interdite. Une mesure révélatrice d’une recrudescence des atteintes à la liberté d’expression.

 

Un printemps de la culture faussé 

Plutôt qu’un aléatoire « printemps de la culture », c’est une saison de régression des libertés que l’on traverse. En Egypte, au Bahreïn et en Palestine, trois cas d’atteinte à la liberté d’expression ont été commis en même temps. Au Bahreïn, à l’occasion du festival du Printemps de la culture, un spectacle de danse et de chant intitulé Laïla wal majnoun ou Majnoun Laïla, signé par le compositeur libanais Marcel Khalifé et le poète bahreïni Qassim Haddad, a soulevé une crise au sein du Parlement bahreïni. La raison : une supposée atteinte à la morale et aux traditions religieuses (voir Al-Ahram Hebdo n°657). En Palestine, le ministère de l’Education a confisqué un livre de contes populaires Qoul ya tayr (raconte, oiseau), sous prétexte qu’il comporte des termes osés qui nuiraient à la discipline des élèves.

L’Egypte était le champ de la dernière interdiction en date. Après 4 ans d’absence, la revue littéraire Ibdaa, une des publications de l’Organisme général du livre (institution gouvernementale), avait repris ses activités en publiant un nouveau numéro, plus épais (400 pages), provisoirement trimestriel. Mais tout d’un coup, une semaine après cette parution, alors que près de la moitié des exemplaires avaient été vendus, le président de la GEBO, Nasser Al-Ansari, a donné l’ordre, le vendredi 30 mars, d’arrêter la distribution de la revue et de lancer une enquête avec les personnes responsables de la sortie de ce numéro, estimant qu’il contient des propos blasphématoires, portant atteinte à Dieu et à la religion. Le texte incriminé est un poème de Helmi Salem, poète des années 1970 et rédacteur en chef de la revue littéraire Adab wa naqd, intitulé « Chourfat Laïla Mourad » (le balcon de Laïla Mourad).

La saisie d’Ibdaa a provoqué un choc dans le milieu culturel égyptien, surtout chez les responsables de la revue. « C’était très difficile pour nous de relancer une revue arrêtée pendant quatre ans. Il a fallu tout réorganiser, re-contacter les écrivains, lancer une nouvelle mise en pages », déclare le poète Ahmad Abdel-Moeti Hégazi, rédacteur en chef d’Ibdaa.

En effet, ce n’est pas le premier problème auquel fait face la revue. Depuis son établissement en 1983, sous la direction de Abdel-Qader Al-Qot, elle avait mené différents combats contre l’extrémisme de certains courants islamistes. Des conditions qui avaient amené Hégazi à démissionner à l’époque où Samir Sarhane était responsable de la GEBO et avaient abouti à l’arrêt de la publication de la revue pendant quatre ans successifs.

De son côté, le poète Helmi Salem ne s’attendait pas du tout à ce que son poème soulève de pareils problèmes. « Mes vers sont au contraire basés sur l’idée du refus de remettre à Dieu tous les détails de notre vie, un refus de la passivité. C’est en fait un appel à mieux glorifier le Créateur, mais à travers un style simplifié », explique-t-il. Cette réaction hostile à la poésie, qui se précipite pour chercher la petite bête dans chaque poème, avait déjà visé, il y a une dizaine d’années, le poète Abdel-Moneim Ramadan pour son poème Al-Wachm al-baqi (le tatouage éternel) publié dans cette même revue.

Curieusement, Hégazi, qui estime que le poème de Helmi Salem ne fait pas partie de l’un de ses meilleurs, partage lui aussi les réticences émises à l’encontre de ces vers. « Le style et la langue sont très directs et ne sont pas rhétoriques. Ses significations ne sont pas suffisamment riches, ni flexibles ». Malgré son avis, il se bat pour la redistribution de ce numéro. « Si on ne réagit pas face à une pareille immixtion, on va vers un mutisme total de la réflexion. Pour moi, être rédacteur en chef ne signifie pas censurer les écrivains ». Il ajoute que les œuvres des grands écrivains et poètes ne font normalement pas l’objet d’une relecture. Ils assument à eux seuls la responsabilité de leurs écrits. Ainsi, le rédacteur en chef et ses adjoints joignent-ils leurs efforts afin de faire pression sur la GEBO et d’obtenir la rediffusion du numéro saisi. De son côté, l’organisme reste arc-bouté sur sa décision. « Si la création littéraire se transforme en un style direct, et qu’il s’agit d’exprimer sa propre opinion, elle perd son statut et donne droit au public de réagir », avance Wahid Abdel-Méguid, vice-président de la GEBO. Et d’ajouter : « L’Etat n’intervient qu’en réaction aux demandes des institutions de la société, pour éviter  les crises ». Abdel-Méguid reconnaît que l’organisme lui-même aurait dû mieux revoir tous les articles de la revue avant la publication.

Au-delà de la pression croissante de la société conservatrice, il existe également d’autres pressions qui ne sont pas moins influentes. Les ouvriers de l’imprimerie de l’organisme sont plus forts que les responsables des publications. La législation donne à n’importe quel citoyen le droit de s’opposer à la diffusion d’articles portant, selon lui, atteinte à la morale ou à la religion du pays. Même si ce n’était pas le cas cette fois-ci pour l’arrêt de la distribution d’Ibdaa, Helmi Salem se demande : « Comment peut-on laisser la liberté de réflexion entre les mains de gens qui ne sont pas spécialistes en la matière, mais au contraire ignorants ? ».

La saisie d’Ibdaa rappelle à nouveau la puissance du courant islamiste extrémiste menaçant la liberté d’expression en Egypte et dans le monde arabe. Un phénomène critique qui s’accroît jour après jour sans susciter de réelle opposition.

Même si nombre de citoyens dans le monde arabe ont réagi aux dernières interdictions, au Bahreïn, Marcel Khalifé et Qassim Haddad ont riposté par une campagne de mails, fustigeant « la tentative de terroriser les créateurs de toute culture libre », activement soutenus en Egypte par l’organisation culturelle indépendante Al-Mawred al-saqafi. En Palestine, une manifestation de lycéens et d’étudiants a été organisée pour protester contre la confiscation de Qoul ya tayr.

Il faudra sans doute une mobilisation analogue, voire plus importante, pour obtenir la levée de la suspension d’Ibdaa. A défaut, l’espace de liberté continuera à se rétrécir, et celui du rêve aussi.

Rania Hassanein

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