Censure .
Réapparue après quatre ans d’absence, la revue littéraire
Ibdaa a été immédiatement interdite. Une mesure révélatrice
d’une recrudescence des atteintes à la liberté d’expression.
Un printemps de la culture faussé
Plutôt
qu’un aléatoire « printemps de la culture », c’est une
saison de régression des libertés que l’on traverse. En
Egypte, au Bahreïn et en Palestine, trois cas d’atteinte à
la liberté d’expression ont été commis en même temps. Au
Bahreïn, à l’occasion du festival du Printemps de la
culture, un spectacle de danse et de chant intitulé Laïla
wal majnoun ou Majnoun Laïla, signé par le compositeur
libanais Marcel Khalifé et le poète bahreïni Qassim Haddad,
a soulevé une crise au sein du Parlement bahreïni. La raison
: une supposée atteinte à la morale et aux traditions
religieuses (voir Al-Ahram Hebdo n°657). En Palestine, le
ministère de l’Education a confisqué un livre de contes
populaires Qoul ya tayr (raconte, oiseau), sous prétexte
qu’il comporte des termes osés qui nuiraient à la discipline
des élèves.
L’Egypte était le champ de la dernière interdiction en date.
Après 4 ans d’absence, la revue littéraire Ibdaa, une des
publications de l’Organisme général du livre (institution
gouvernementale), avait repris ses activités en publiant un
nouveau numéro, plus épais (400 pages), provisoirement
trimestriel. Mais tout d’un coup, une semaine après cette
parution, alors que près de la moitié des exemplaires
avaient été vendus, le président de la GEBO, Nasser
Al-Ansari, a donné l’ordre, le vendredi 30 mars, d’arrêter
la distribution de la revue et de lancer une enquête avec
les personnes responsables de la sortie de ce numéro,
estimant qu’il contient des propos blasphématoires, portant
atteinte à Dieu et à la religion. Le texte incriminé est un
poème de Helmi Salem, poète des années 1970 et rédacteur en
chef de la revue littéraire Adab wa naqd, intitulé «
Chourfat Laïla Mourad » (le balcon de Laïla Mourad).
La saisie d’Ibdaa a provoqué un choc dans le milieu culturel
égyptien, surtout chez les responsables de la revue. «
C’était très difficile pour nous de relancer une revue
arrêtée pendant quatre ans. Il a fallu tout réorganiser,
re-contacter les écrivains, lancer une nouvelle mise en
pages », déclare le poète Ahmad Abdel-Moeti Hégazi,
rédacteur en chef d’Ibdaa.
En effet, ce n’est pas le premier problème auquel fait face
la revue. Depuis son établissement en 1983, sous la
direction de Abdel-Qader Al-Qot, elle avait mené différents
combats contre l’extrémisme de certains courants islamistes.
Des conditions qui avaient amené Hégazi à démissionner à
l’époque où Samir Sarhane était responsable de la GEBO et
avaient abouti à l’arrêt de la publication de la revue
pendant quatre ans successifs.
De
son côté, le poète Helmi Salem ne s’attendait pas du tout à
ce que son poème soulève de pareils problèmes. « Mes vers
sont au contraire basés sur l’idée du refus de remettre à
Dieu tous les détails de notre vie, un refus de la
passivité. C’est en fait un appel à mieux glorifier le
Créateur, mais à travers un style simplifié »,
explique-t-il. Cette réaction hostile à la poésie, qui se
précipite pour chercher la petite bête dans chaque poème,
avait déjà visé, il y a une dizaine d’années, le poète
Abdel-Moneim Ramadan pour son poème Al-Wachm al-baqi (le
tatouage éternel) publié dans cette même revue.
Curieusement, Hégazi, qui estime que le poème de Helmi Salem
ne fait pas partie de l’un de ses meilleurs, partage lui
aussi les réticences émises à l’encontre de ces vers.
« Le
style et la langue sont très directs et ne sont pas
rhétoriques. Ses significations ne sont pas suffisamment
riches, ni flexibles ». Malgré son avis, il se bat pour la
redistribution de ce numéro. « Si on ne réagit pas face à
une pareille immixtion, on va vers un mutisme total de la
réflexion. Pour moi, être rédacteur en chef ne signifie pas
censurer les écrivains ». Il ajoute que les œuvres des
grands écrivains et poètes ne font normalement pas l’objet
d’une relecture. Ils assument à eux seuls la responsabilité
de leurs écrits. Ainsi, le rédacteur en chef et ses adjoints
joignent-ils leurs efforts afin de faire pression sur la
GEBO et d’obtenir la rediffusion du numéro saisi. De son
côté, l’organisme reste arc-bouté sur sa décision. « Si la
création littéraire se transforme en un style direct, et
qu’il s’agit d’exprimer sa propre opinion, elle perd son
statut et donne droit au public de réagir », avance Wahid
Abdel-Méguid, vice-président de la GEBO. Et d’ajouter : «
L’Etat n’intervient qu’en réaction aux demandes des
institutions de la société, pour éviter les crises ».
Abdel-Méguid reconnaît que l’organisme lui-même aurait dû
mieux revoir tous les articles de la revue avant la
publication.
Au-delà
de la pression croissante de la société conservatrice, il
existe également d’autres pressions qui ne sont pas moins
influentes. Les ouvriers de l’imprimerie de l’organisme sont
plus forts que les responsables des publications. La
législation donne à n’importe quel citoyen le droit de
s’opposer à la diffusion d’articles portant, selon lui,
atteinte à la morale ou à la religion du pays. Même si ce
n’était pas le cas cette fois-ci pour l’arrêt de la
distribution d’Ibdaa, Helmi Salem se demande : « Comment
peut-on laisser la liberté de réflexion entre les mains de
gens qui ne sont pas spécialistes en la matière, mais au
contraire ignorants ? ».
La
saisie d’Ibdaa rappelle à nouveau la puissance du courant
islamiste extrémiste menaçant la liberté d’expression en
Egypte et dans le monde arabe. Un phénomène critique qui
s’accroît jour après jour sans susciter de réelle
opposition.
Même si
nombre de citoyens dans le monde arabe ont réagi aux
dernières interdictions, au Bahreïn, Marcel Khalifé et
Qassim Haddad ont riposté par une campagne de mails,
fustigeant « la tentative de terroriser les créateurs de
toute culture libre », activement soutenus en Egypte par
l’organisation culturelle indépendante Al-Mawred al-saqafi.
En Palestine, une manifestation de lycéens et d’étudiants a
été organisée pour protester contre la confiscation de Qoul
ya tayr.
Il
faudra sans doute une mobilisation analogue, voire plus
importante, pour obtenir la levée de la suspension d’Ibdaa.
A défaut, l’espace de liberté continuera à se rétrécir, et
celui du rêve aussi.
Rania
Hassanein