Edition.
A l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit
d’auteur,le 23 avril prochain, l’Hebdo enquête sur la
patiente ascension des petites maisons de publication
indépendantes. Une évolution qui a dynamisé le champ
culturel et littéraire.
Reconnaissance tardive
Si
le roman, la nouvelle, la poésie sont souvent mal-aimés dans
le secteur de l’édition privée, car ils n’arrivent que
rarement en tête des best-sellers, le travail de fourmi des
petites maisons d’édition dans le domaine a fini par porter
ses fruits. Pionniers de ces dix dernières années, les
maisons Charqiyat (fondée en 1991) et Merit (fondée en 1998)
déclaraient respectivement environ 25 et 50 titres en 2006.
Ces deux éditeurs ont dû faire face à des obstacles de tout
genre. Mohamad Hachem, éditeur de Merit, mentionne ainsi le
prix exorbitant du papier : « Je n’ai pas la possibilité
d’importer moi-même mon papier. Du coup, je suis obligé de
prendre des emprunts sur six mois ». Mais la barrière la
plus importante reste celle de la distribution, encore
l’apanage des librairies du secteur public disposant d’un
important réseau dans la capitale et les grandes villes du
pays. « Nous distribuons nos livres dans les librairies
privées, surtout au Caire. A Madbouli, à Chourouq, à Diwan,
ainsi qu’à Afaq ou à Rose Al-Youssef », raconte Hosni
Soliman, propriétaire de Charqiyat. « A l’exception du Fonds
de développement, les librairies publiques ne se sont jamais
adressées à nous pour nous acheter des titres, ni les
librairies scolaires ou universitaires », ajoute-t-il. Même
son de cloche chez Merit, à qui « seul le palais de la
culture a racheté 200 exemplaires, mais en 2000 seulement ».
Depuis, il n’a plus été sollicité. L’une des rares
passerelles entre public et privé reste ainsi la maison
Maktabet Al-Osra, qui a racheté un titre à Charqiyat en 2006
et cinq à Merit. Tirés à 5 000 exemplaires, les ouvrages de
Maktabet Al-Osra sont ensuite diffusés par le biais du
réseau public. Cela participe à l’élargissement du lectorat
des petites maisons, dont les titres ne sont souvent tirés
qu’à 1 000 exemplaires.
Tirage
modeste et problèmes de distribution. De fait, la plupart
des ouvrages édités dans ces maisons ne sont accessibles
qu’aux initiés, et presque introuvables hors du Caire et
d’Alexandrie. Pour échapper au cercle vicieux, Hachem a mis
en place un système B de la diffusion. Découragé par les
réseaux d’Al-Akhbar et d’Al-Ahram, « les livres nous
revenaient, abîmés en plus », il se tourne vers la
débrouille et les réseaux informels. Par le biais de sa
famille à Tanta, de ses amis dans d’autres provinces, ou de
rencontres au hasard des foires du livre, il entre en
contact avec de petits libraires, voire des propriétaires
d’étals informels dans les gares. « Au Salon du livre de
Francfort, j’ai rencontré un petit libraire d’Assiout. J’ai
commencé à lui faire parvenir des titres. J’ai des points de
vente aussi dans des kiosques à Port-Saïd, à Mansoura, à
Charqiya ».
Paradoxalement, malgré ces obstacles, ces deux maisons
d’édition ont réussi à obtenir une reconnaissance. Dans le
domaine de la littérature, les nouveaux prix privés apparus
ces dernières années, qui concurrencent les prix octroyés
par des institutions dépendant du ministère de la Culture,
comme le prix Sawirès, consacrent de jeunes auteurs, et du
même coup les maisons d’édition qui les ont publiés. La
majorité écrasante des prix Sawirès octroyés en décembre
2006 avaient ainsi paru chez Merit (5 sur 6), le dernier
chez Charqiyat (Waël Al-Achri, deuxième prix jeunes
écrivains pour la nouvelle). En 2005, lors de la première
édition du prix Sawirès, quatre sur les six prix sont allés
à des écrivains publiés chez Merit. Et Hachem de citer, en
vrac, ses titres à succès : « Etre Abbas Al-Abd, d’Ahmad
Al-Aidi, et Petits voleurs à la retraite, de Hamdi
Abou-Gulayl, en sont à leur quatrième réédition ». Devenus
incontournables dans ce créneau, survivants malgré les
insuffisances qui obligent encore souvent les écrivains à
publier à compte d’auteur chez eux, Charqiyat et Merit
feront peut-être bientôt figure d’anciens combattants dans
le domaine. L’ébullition de ces dernières années a en effet
encouragé de nouvelles initiatives, avec la création d’Afaq,
maison qui a obtenu le prix Méditerranée pour l’édition dans
le cadre de l’Italie invitée d’honneur à la Foire du livre
et d’Al-Ayn, dont l’éditrice, Fatma Al-Boudi, s’est
également lancée dans le roman. Ces derniers-nés devraient
profiter d’un champ culturel plus dynamique grâce au travail
souterrain mené par leurs prédécesseurs. Car si ces derniers
ont ouvert des fenêtres à de jeunes auteurs encore inconnus,
ceux-ci, fermant la boucle, leur offrent à leur tour une
possibilité de se développer plus largement. Sans compter
les nouvelles potentialités qui s’ouvriront dans les
prochains mois, avec le développement escompté de la vente
par Internet. Un nouveau créneau qui permettra peut-être de
contourner le handicap majeur d’une distribution sclérosée .
Dina
Heshmat