Gaz naturel .
Créer un cartel d’exportateurs sur le modèle de l’Opep :
l’idée a été émise, lors du sixième Forum des pays
exportateurs de gaz qui vient de se tenir à Doha (Qatar).
Sans susciter, loin s’en faut, l’unanimité.
L’entente encore impossible
Le
6e Forum des Pays Exportateurs de Gaz (FPEG), tenu à Doha
(Qatar) les 9 et 10 avril, s’est achevé avec plus de
questions que de réponses. Les ministres de l’Energie
présents se sont laissés aller à parler d’un marché libre de
gaz naturel et d’un cartel d’exportateurs. Et, bien que
leurs opinions divergent, chacun selon les intérêts de son
pays, ils se sont mis d’accord sur la mise en place d’un
comité technique pour étudier le marché gazier et
l’éventualité de la formation d’un groupe de travail pour la
création d’une organisation préservant leurs intérêts. Il
s’agit là d’étudier s’il faudrait s’inspirer du modèle du
pétrole, échangé dans un marché libre, où le prix oscille
selon l’offre et la demande.
Pour comprendre l’enjeu, il faut savoir que si le monde va
connaître une pénurie d’or noir d’ici 25 ans, les réserves
mondiales de gaz, elles, représentent environ 60 années de
production (au rythme actuel de consommation). Les 2/3 de
ces réserves sont essentiellement concentrées en Russie (27
%) et au Moyen-Orient (Iran 15 % et Qatar 14 %). En l’état
actuel de choses, le gaz est exporté d’après des contrats
passés entre deux pays, précisant le prix auquel il sera
exporté, pendant une longue durée, allant de 15 à 25 ans.
Par ailleurs, aucune coordination n’existe entre les pays
producteurs. De plus, puisque les prix se négocient
bilatéralement entre acheteur et producteur, l’acheteur peut
dicter son prix au producteur, en fonction des conditions
géopolitiques propres à chaque pays. D’où la proposition
d’un cartel de gaz, selon lequel les pays producteurs
pourront partager leurs informations en termes de contrats,
afin d’obtenir les mêmes conditions pour tous. Et si les
prix étaient harmonisés, les producteurs se trouveraient en
position de force dans leurs négociations avec les acheteurs
et pourraient atteindre l’équivalent du prix du pétrole,
d’autant plus que le gaz a l’avantage d’être une énergie
propre capable de supplanter les autres énergies fossiles.
Bref, un tel cartel serait une organisation économique
permettant de faire contrepoids aux consommateurs majeurs, à
savoir, Etats-Unis et Union européenne. Là, le modèle de l’Opep
(Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole) inspire. Il
s’agit d’un regroupement qui rassemble les onze plus grands
pays exportateurs de brut. Et puisque le marché est
complètement libre, la seule carte dans les mains du cartel
est de coordonner ses plans de production, d’après les
prévisions de la demande. Ainsi, lors d’une période de forte
demande, l’Opep, détenant 40 % du marché, annonce qu’elle
augmentera sa production. Par contre, elle décide de la
baisser si elle craint une inondation de brut sur le marché,
afin de ne pas faire plonger les prix. L’idée d’appliquer ce
système au gaz et qui semble être dans l’intérêt des
producteurs, ne fait cependant pas l’unanimité.
Dimension politique
D’une part, l’Iran et la Russie soutiennent fortement la
création d’un cartel. A l’instar de l’Arabie saoudite au
sein de l’Opep, « la Russie, la plus grande réserve mondiale
de gaz, serait dans une position de force, et donc pourrait
profiter le plus d’une telle organisation. L’Iran, quant à
lui, trouve que vendre son gaz dans un marché libre va
multiplier ses revenus », explique un expert pétrolier
égyptien qui a requis l’anonymat. Et de rappeler que la
dimension politique est présente derrière ces positions. «
Dans un contexte où l’Iran est ouvertement opposé aux
Etats-Unis et à l’Occident tout entier, un marché mondial
libre de ce bien stratégique, offrirait plus de cartes à ce
pays », a-t-il souligné. En effet, des études montrent que,
d’ici dix ans, les revenus du pétrole en Iran vont diminuer
de façon spectaculaire. Cette économie lourdement dépendante
de revenus pétroliers devra donc œuvrer à l’augmentation de
sa part dans le marché mondial du gaz. De l’autre côté, le
Qatar s’est ouvertement opposé à l’idée du cartel. Le groupe
de recherches économiques Oxford Business Group, établi à
Londres, estime que ce petit pays du Golfe arabe, qui abrite
deux bases militaires américaines, évitera ainsi tout
affrontement avec Washington qui veut s’opposer « à toute
tentative de Moscou de renforcer son influence géopolitique
par le biais des ressources naturelles ».
Un autre opposant, est l’Egypte, également grand allié des
Etats-Unis. Ses réserves de gaz naturel ne représentent que
des miettes par rapport aux autres pays, soit 70 000
milliards de pieds3 alors que celles de la Russie atteignent
1 700 000 milliards de pieds3, l’Iran 850 000 milliards de
pieds3, Qatar 900 000 milliards de pieds3 et l’Arabie
saoudite 250 000 milliards de pieds3.
L’Egypte a déjà signé trois contrats s’étendant sur une
vingtaine d’années. Son ministre du Pétrole, Sameh Fahmi, a
déclaré que « le monde n’est pas encore préparé à avoir une
Opep du gaz ». Fahmi a pourtant laissé la porte ouverte à
l’avenir, en ajoutant que « ce n’est pas une bonne idée
maintenant ». Avis partagé par Ibrahim Al-Essawi, expert
pétrolier qui estime que « les caractéristiques du marché du
gaz rendent un cartel fonctionnant sur le modèle de l’Opep
difficile à concevoir. Car il est actuellement impossible de
modifier brusquement les prix ». Il explique qu’en principe,
les prix sont actuellement établis en fonction de
l’évolution du prix du pétrole, mais en pratique, les prix
deviennent fixes dès que les exportations de gaz sont menées
par le biais des contrats confidentiels. « Les prix du gaz
sont donc plus difficiles à modifier et dépendent du genre
de gaz, des coûts d’extension des gazoducs, ainsi que des
coûts du processus de liquéfaction, très élevés », renchérit
Al-Essawi. Cet avis est d’ailleurs partagé par Claude
Mandil, directeur général de l’Agence internationale de
l’énergie, représentant les intérêts des pays importateurs.
Mandil avance qu’il « ne voit pas comment il serait possible
de transposer au marché du gaz le mécanisme mis en place par
l’Opep pour le pétrole ». Dans ce camp, il y a l’Union
européenne, un regroupement très dépendant de l’importation
de gaz naturel avec une consommation de 17 % du marché
mondial, dont elle importe plus de la moitié, laquelle
progresse de 3 % par an. Ses principaux fournisseurs sont la
Russie, l’Algérie et la Norvège, puis le Nigeria, le Qatar
et l’Egypte. Ce gros consommateur affiche donc ses
inquiétudes, estimant que les principaux fournisseurs
mondiaux pourraient s’entendre sur la création de ce cartel
qui, selon elle, dicterait les prix au point de provoquer
des crises.
Le sixième Forum des pays exportateurs de gaz s’est donc
achevé sur un débat lancé que rien ne pourra stopper. L’Opep
a pu gagner en force grâce à la guerre de 1973, opposant l’Egypte
à Israël. A l’époque, les pays arabes avaient décidé de
geler leurs exportations aux pays soutenant Israël, avec en
tête les Etats-Unis, ce qui a fait flamber les prix mais
aussi souligné l’importance d’une coordination efficace
entre les producteurs. Un cartel autour d’un bien aussi
stratégique n’est pas simplement créé pour des raisons
logiques, il faut aussi que les circonstances politiques
soient favorables pour pouvoir s’imposer.
Ibtessam Zayed
Salma Hussein