Exposition .
La rétrospective de Mohamed Sabry, ce peintre dont le style
témoigne autant du réalisme que de l’impressionnisme et qui
verse dans l’épique et le dramatique, restitue une Egypte
que l’on croyait oubliée.
Au-delà de la nostalgie
«
Une Lettre du Caire », « Le Ver du coton », des portraits à
la tristesse diffuse. Pourtant, avec la manière quasi
parfaite, quasi photographique même, disons réaliste, où il
peint ses personnages, on aurait cru à un certain
hiératisme, une distance du moins. Or, il n’en est pas
question. La mélancolie subjugue avec cette idée qu’au beau
milieu de la campagne que l’on dirait verte, les gens
éprouvent une mélancolie quasi existentielle. Le ver du
coton qui ronge la récolte du paysan est la mort en attente.
De même, les paysages sont, grâce au pastel qu’il utilise,
également empreints d’une profondeur qui va au-delà des
différents fragments de la réalité pour faire resurgir avec
l’historicité, comme les paysages de Louqsor et d’Assouan et
ceux du Nilomètre passage du temps, cette présence
simultanée de l’œuvre de l’homme et de la nature. Le site
est fier et magnifique ; les monuments et les rues inspirent
autant l’impression de beauté dont se caractérisent les
paysagistes que cette incertitude qui se cache derrière
l’apparence des choses. Le voisinage d’un temple et d’une
mosquée avec les maisons paysannes en pisé est très
touchant.
Né en 1917, Sabry est le témoin de cette génération qui a vu
évoluer les arts plastiques, la peinture notamment en Egypte.
Mais il a résisté aux sirènes d’un art plus moderne avec les
nouvelles tendances abstraites et autres. Il s’est voulu
témoin non d’une apparence, mais aussi de toute une société
dont il évoque les problèmes. Son départ en mission dans les
années 1950, notamment en Espagne, lui fit découvrir un art
nouveau mais sans doute latent chez lui, celui d’une
Andalousie qu’il retrouva aussi au Maroc. Reconnaissance et
consécration alors. José Camon Esnar, membre de l’Académie
San Fernando, a dit de lui : « Sabry nous paraît maîtriser
parfaitement l’utilisation du pastel dans sa peinture aussi
bien des paysages que des personnages ... Sa méthode
artistique se distingue par sa rapidité et sa vitalité ...
En vérité, cet artiste égyptien est en pleine possession de
ses moyens ». (c/f Mohamed Sabry
par Sedqi Al-Gabakhangui, Organisme général de
l’information).
Une
œuvre de caractère quasi unique dans sa collection est la
bataille de Port-Saïd, illustrant la résistance populaire et
nationale contre l’agression de 1956. Comme le souligne
Al-Gabakhangui, cette toile « est considérée, à juste
raison, comme l’une des représentations les plus
remarquables de cette guerre, un tableau qui par la
composition, les expressions et les émotions des membres de
la résistance populaire, les couleurs flamboyantes dans une
atmosphère orageuse et coléreuse, nous plonge en plein
milieu d’une bataille implacable, toute enserrée dans les
limites d’une seule toile ». La peinture se distingue par un
caractère épique avec cette même touche tragique qui,
contrairement à ce que l’on peut penser, humanise l’œuvre.
En effet, en dépit du caractère patriotique de la
représentation, celle-ci démontre l’horreur de la guerre et
de l’affrontement. On est bien loin du réalisme socialiste
qui idéalise le tragique.
En fait, c’est bien le réalisme impressionniste qui ne
connaît ni mensonge ni tromperie qui est le style du
peintre, avec cette vision qui va bien au-delà et met en
valeur des sentiments fugaces que le peintre arrive à
maintenir sur le tableau sans les priver de cette lueur
fuyante, le propre d’un art authentique.
Ahmed
Loutfi