Théâtre .
Amr Qabil met en scène 5 pièces
de Tewfiq Al-Hakim au Palais de
la culture de Zagazig, dans le Delta. Un projet qui a pour
vocation de présenter au public les grands auteurs
dramatiques.
Zagazig fête Al-Hakim
Il
y a deux ans, l’incendie qui provoqua la mort d’une
soixantaine d’artistes et de spectateurs au Palais de la
culture de Béni-Souef avait
entraîné la suspension de toute activité théâtrale en
province. Ce n’est que maintenant seulement que quelques
troupes régionales remontent à la surface avec le seul appui
de Mahmoud Nessim, responsable
du secteur théâtre au sein de l’Organisme de la culture
populaire. Les fonctionnaires, étant plus bureaucratiques
qu’artistes, préfèrent (soi-disant) se soumettre aux normes
impossibles de sécurité des lieux pour entraver ainsi toute
créativité artistique.
Néanmoins, un jeune metteur en scène, Amr
Qabil, avec un enthousiasme sans
limite et une proposition de projet théâtral qui ne manque
pas d’originalité, a pu se creuser une tranchée au Palais de
la culture de Zagazig pour y présenter en alternance cinq
pièces de Tewfiq Al-Hakim. Il
souhaiterait pouvoir à la longue présenter d’autres auteurs
égyptiens dans d’autres régions, en maintenant l’idée de
répertoire, c’est-à-dire de regrouper plusieurs pièces d’un
même écrivain afin de faire connaître un trésor souvent
méconnu.
Si son alternative a pour prémices le retour à l’œuvre de
Tewfiq Al-Hakim, c’est qu’il
veut rendre hommage au père du théâtre égyptien moderne.
Al-Hakim a pu, sans conteste, nous offrir des sujets des
plus diversifiés dans des genres, pour leur part eux aussi,
des plus variés. En passant du comique au philosophique mais
également par le drame social, il emprunte à chaque fois une
langue appropriée, de l’arabe classique au parler dialectal.
Avec une aisance sans pareille, il a l’art de jongler avec
les mots mais aussi et surtout avec les idées. Longtemps
substitut de campagne, il a pu identifier des caractères,
saisir des comportements propres aux paysans et aux féodaux,
comprendre la mentalité des uns et des autres. Tout un
travail quasi sociologique, fait de rencontres imprévues, a
tout le temps enrichi son savoir humain. Son séjour en
France lui a permis d’autre part de puiser dans une culture
différente des atouts complémentaires. Et dans ce large
éventail où se mêlent le sérieux et le sarcastique, et où la
simplicité est de mise, il a été donné à Amr Qabil de
choisir à son aise cinq pièces représentatives de l’œuvre de
Hakim : Le Sultan désemparé, Les Gens de la caverne, Conseil
de justice, La Transaction et Une Balle dans le cœur. Qabil
avoue avoir pensé mettre en scène des textes traduits ou des
textes d’auteurs arabes avant de se décider de mettre en
lumière la spécificité du théâtre égyptien. « Al-Hakim, qui
ne met en avant aucune idéologie politique, était pour moi
l’exemple parfait d’un auteur qui plairait à tout genre de
public. Le fait d’aborder des sujets historiques et des
temps qui s’étalent des Mamelouks aux années 1930 a
profondément excité mon imagination », dit-il pour justifier
son choix.
Mais le projet de Amr Qabil ne tient pas seulement au parti
pris de présenter un auteur dans toute sa complexité, l’idée
essentielle sur laquelle il se base est de combattre le
gaspillage du temps consacré aux répétitions et au
gaspillage d’argent pour la production. Il maintient
ardemment une conception du travail qui prouve que le temps
réel qu’exigent plus d’une création correspond aux quatre
heures non exploitées de chaque répétition. Ainsi, il a pu
convaincre les acteurs de la troupe nationale de Zagazig de
se répartir de manière à participer à deux ou trois
spectacles en ménageant leur temps. C’est-à-dire de se
soumettre aux exigences de la mise en scène : pendant qu’une
partie des membres lit un texte à table, une autre répète
sur scène tandis qu’une troisième discute des personnages du
texte à préparer, et ainsi de suite. Tandis que le
gaspillage d’argent, Qabil y a remédié en comptant
essentiellement sur le jeu d’acteurs et non pas sur les
effets scéniques qu’offrent facilement les décors et la
scénographie. Pour Conseil de justice par exemple, il trouve
une astuce qui ne coûte rien mais qui vaut tout l’or du
monde : il installe le public sur scène avec les comédiens
comme dans un tribunal alors que le juge est perché au
balcon en face, plus près de Dieu que des faussement accusés
!
Respectant intégralement les œuvres de Al-Hakim, Qabil,
quand il veut les adapter, a recours à quelques coupures qui
ne massacrent nullement les textes. Il n’a pas cette audace
déplacée — fort à la mode — d’écrire à la place de l’auteur
initial.
Le projet de Amr Qabil mérite toute l’attention et le
soutien à un moment où le théâtre est en train de perdre ses
lettres de noblesse.
Menha
el Batraoui