Bâtiment.
Le prix du ciment ne cesse d’augmenter depuis deux semaines.
Le ministre du Commerce et de l’Industrie a donc instauré
une taxe de 65 L.E. par tonne exportée pour calmer la
situation. Explications.
Dompter un marché du ciment rebelle
Par
sa décision de créer, la semaine dernière, une taxe de 65
L.E. (environ 11 dollars) par tonne de ciment exporté, le
ministre du Commerce et de l’Industrie, Rachid Mohamad
Rachid, s’est attiré les foudres des producteurs. Il faut
dire aussi que c’est la première fois que le cabinet du
premier ministre Nazif, perçu comme un protecteur des hommes
d’affaires, prend une mesure qui leur est défavorable. Même
si, selon plusieurs économistes, cette taxe a été mal
pensée. « Même avec ces 65 L.E. de taxe, le prix de la tonne
de ciment égyptien vendue sur le marché local est de loin
inférieur à celui de la tonne vendue à l’international. Il
aurait fallu imposer une taxe rendant les deux prix
identiques pour vraiment remédier au problème », explique un
expert économique qui a requis l’anonymat. En effet, la
tonne de ciment égyptien exporté varie entre 60 et 69
dollars alors que la tonne au niveau international varie
entre 85 et 105 dollars. A l’exception de quelques pays de
l’Asie et de l’Afrique du Nord, le prix d’une tonne de
ciment est de 65 dollars.
Bien que minime, cette taxe à l’exportation n’en est pas
moins un message clair : « Un marché libre ne veut pas dire
un marché sans contrôle. Tout investisseur doit respecter la
loi et accorder la priorité au marché local », a rajouté
Rachid. Il admet que les composants nécessaires à la
fabrication du ciment ont connu une hausse d’environ 10 %
ces deux derniers mois, mais, d’après lui, les producteurs
l’ont répercutée avec trop d’ampleur sur les prix du ciment
destiné au marché égyptien. « Etant donné la demande
croissante sur les matières de construction, la hausse des
prix sur le marché international a séduit les entreprises
égyptiennes. Parce que ces dernières multiplient les
bénéfices grâce à cette différence de prix entre le marché
intérieur et extérieur, elles se sont orientées de plus en
plus vers le marché extérieur, augmentant ainsi leur prix
sur le marché local », regrette Rachid. Et d’ajouter que ces
exportations croissantes de ciment imposent un lourd fardeau
sur le budget du gouvernement, car cette industrie bénéficie
d’une subvention de 25 % sur le gaz naturel, dont elle est
grosse consommatrice. « L’intervention du gouvernement était
donc nécessaire pour protéger le consommateur et le marché
local », résume-t-il. D’ailleurs, l’Egypte n’est pas le
premier pays à imposer une telle taxe à l’exportation pour
contrôler le marché local. La Turquie, par exemple, avait
imposé 0,5 dollar par kilo de cuir semi-manufacturé exporté,
la Chine a imposé 3 % sur le sucre et l’or, le Maroc 34
dirhams (un peu plus de 4 dollars) par tonne exportée de
phosphate.
De plus, selon un rapport de la société de courtage HC sur
le secteur du ciment, sa consommation internationale a
augmenté en 2004 et 2005 de 9 % et 6 % respectivement pour
atteindre 2,27 milliards de tonnes en 2005. La part de
l’Afrique est de 4 % et l’Egypte s’empare de 42,2 % de cette
part, avec 38,3 millions de tonnes exportées. Le rapport
explique que la hausse grandissante de la demande locale sur
le ciment, vu le boom actuel de l’immobilier, a accru la
demande locale qui a atteint 28,4 millions de tonnes en
2005. Il est prévu que cette demande passe à 30,6 millions
de tonnes en 2006. « C’est cette demande croissante qui a
poussé les acteurs du marché à augmenter les prix. Surtout
que, récemment, les exportations ont été limitées. La
différence des prix entre le marché local et international
fait perdre la tête aux producteurs », explique Neamat
Choukri, économiste auprès de HC, en ajoutant elle aussi que
cette dernière intervention du gouvernement était nécessaire
pour stabiliser les prix, même si elle réduit la
compétitivité du ciment égyptien sur le marché
international.
Producteurs accusés
Au cours de ces deux dernières semaines, le prix de la tonne
de ciment sur le marché égyptien a augmenté entre 20 et 30
L.E. pour atteindre 345 L.E. Les producteurs, guidés par les
multinationales qui contrôlent la majorité du marché de
ciment égyptien — sauf Al-Qawmiya, Qéna et Misr Béni-Souef —
ont augmenté les prix. Violant ainsi leur accord avec le
ministre du Commerce, passé en août dernier et prévoyant ne
pas dépasser les 320 L.E. la tonne. Or, ce n’est pas la
première fois qu’un tel problème surgit. Les producteurs de
ciment sont, depuis longtemps, accusés de former un cartel
et donc de pratiques monopolistiques. Ce secteur, composé de
12 sociétés, est contrôlé par 4 multinationales (portugaise,
française, italienne et mexicaine) auxquelles revient plus
de 80 % de la production locale de ciment. Et depuis mars
2003, chacune de ces multinationales possède une part
définie du marché, basée sur sa capacité de production.
C’est ainsi qu’elles ont pu augmenter les prix à leur guise.
En août dernier, le prix de la tonne de ciment a atteint 380
L.E. Cette hausse sans précédent a exigé l’intervention du
ministre du Commerce. Il a d’abord menacé les sociétés de
ciment d’augmenter le prix du gaz naturel, mais aucune
mesure n’a été prise puisque la justice s’y est opposée. Il
est à noter que l’industrie égyptienne bénéficie, à elle
seule, de quelque 16 milliards de L.E. de subventions
accordées au gaz naturel.
Après de longues discussions avec les producteurs de ciment,
les deux parties se sont donc mises d’accord sur un plafond
de 320 L.E. la tonne de ciment, ainsi que sur une liste de
prix présentée par chaque entreprise au ministère chaque
semaine. « Toute entreprise qui ne respectera pas cet accord
subira une forte sanction », avait déclaré Rachid. Et
finalement, pour mieux contrôler le marché et éviter toute
manipulation, Rachid a rajouté deux nouveaux articles à sa
décision. Il s’agit, en fait, d’obliger tous les producteurs
de ciment, agents et commerçants à tenir des registres à
jour sur toutes les opérations de vente et d’achat contenant
le nom du vendeur, de l’acheteur, la date et le prix de
vente, la date de livraison ainsi que la nécessité de
facturer toutes les opérations.
Mais il semble que les acteurs du marché ont mal évalué ces
propos. Raison pour laquelle le lendemain de la décision, le
milieu des affaires a exprimé sa colère par différents
moyens. Nassef Sawirès, président du Conseil des produits de
construction, a présenté sa démission, en signe de
protestation. De son côté, Hassan Rateb, PDG de Sinaï pour
le ciment et président de la chambre du ciment, assure que
le gouvernement ne devait pas prendre une telle décision
sans discuter avec les producteurs. Selon lui, la taxe
imposée aurait dû être progressive. Il assure qu’une période
transitoire était nécessaire et que la suppression des
subventions accordées à l’industrie aurait été une solution
préférable. D’autres producteurs ont promis de retenir leur
production pour accroître la demande. Et déjà, un rapport,
publié ce mois-ci par le centre d’information dépendant du
Conseil des ministres, a révélé que les entreprises de
ciment ont diminué leur production de 10 % afin de créer un
manque sur le marché et augmenter les prix. Des réactions
qui suscitent une question importante : le ministère du
Commerce pourra-t-il tenir, voire prendre d’autres décisions
en cas d’autres mesures des producteurs ...
Ou
déposera-t-il les armes ?.
Névine Kamel