Bâtiment .
Malgré une escalade des prix du ciment et du fer à béton ces
deux dernières années, le secteur ne cesse de témoigner de
sa forte croissance avec une préférence pour le luxe.
Dossier.
Les paradoxes d’un boom
Le
secteur de la construction représente 15,2 % du PIB en 2006,
contre 6 % en 2005 et 4 % en 2004. Il ne cesse d’attirer des
investissements. Ces derniers, en 2005, ont atteint 4,1
milliards de L.E. contre 1,189 milliard de L.E. en 2004,
selon un rapport de la Banque Centrale.
Une série de raisons explique cette floraison. Tout d’abord,
l’Etat a permis aux étrangers la possession d’unités de
logement, la mise en application de la loi sur l’hypothèque
immobilière et la modification de la loi sur le loyer.
Ensuite, la relative bonne santé du secteur du tourisme a
favorisé la construction sur la Côte-Nord et dans le Sinaï.
« Il existe un autre facteur qui reste d’une grande
importance : les investisseurs arabes. Avec la flambée du
prix du pétrole et les restrictions mises à ces
investisseurs en Europe et aux Etats-Unis, une grande partie
de ceux-ci se sont tournés vers l’Egypte. Déjà, on compte 25
milliards de L.E. d’investissements arabes en 2006 »,
souligne Hani Sami, chef du département de recherches sur la
construction à la société de courtage CIIC.
Avis partagé par Neamatallah Choukri, analyste financière à
la société de courtage Hussein Choukri Securities (HC). «
Même au niveau local, les Egyptiens préfèrent investir dans
l’achat d’unités au lieu d’investir à la Bourse ou de mettre
de l’argent à la banque ».
Les investissements publics dans le secteur ne sont pas
moins importants. « L’Etat a consacré 19 milliards de L.E.
au secteur de la construction pour l’exercice 2006-2007 »,
souligne Abdel-Fattah Al-Guébali, directeur du département
d’études économiques au Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
Pour un secteur d’une telle importance pour l’économie
nationale, le ministre du Commerce et de l’Industrie, Rachid
Mohamad Rachid, a pris la décision, la semaine dernière,
d’imposer des taxes de 65 L.E. sur l’exportation de chaque
tonne de ciment et de 165 L.E. pour le fer à béton. Cette
mesure pourra-t-elle dissuader ces producteurs qui ne
cessent d’élever les prix sans aucune justification ?
En fait, les secteurs du ciment et du fer figurent en tête
de liste des secteurs accusés de monopole. Pour le ciment,
le cartel des compagnies étrangères détient plus de 80 % du
marché. Quant au fer à béton, 55 % du marché est contrôlé
par les usines Ezz. C’est ainsi que les producteurs dans ces
deux secteurs dictent leurs prix. Et déjà l’Etat continue à
subventionner l’énergie pour les producteurs du ciment et du
fer à béton alors que cela « n’a jamais profité au
consommateur puisque cela ne s’est jamais traduit par une
baisse des prix, le bénéfice va dans les poches de ces
producteurs. En effet, l’énergie subventionnée représente
presque 20 % du coût du fer à béton et 24 % du coût du
ciment », souligne Sara Mohamad Salem, senior analyste à
CIIC.
Pourtant, les prix ne cessent d’augmenter et, par la suite,
alourdissent la facture des unités de logement. «
Auparavant, chaque entrepreneur vendait l’unité de logement
avant construction avec une valeur ajoutée de 10 %, prenant
en compte les hausses des prix. Or, au cours de ces deux
dernières années, l’entrepreneur ajoute de 10 à 15 000 L.E.
pour chaque unité pour affronter la hausse des prix de
chaque jour puisque le fer à béton représente presque le 1/4
du prix de chaque unité et le ciment presque 50 % »,
souligne Aymane Abdel-Hakim, entrepreneur.
Mesures insuffisantes
Selon les experts, la décision du ministre, malgré la
propagande médiatique qui l’entoure, laisse beaucoup à
désirer. Ossama Gheith, dans le quotidien Al-Ahram, souligne
: « Ces mesures restent encore insuffisantes. Que signifient
11 dollars pour chaque tonne de ciment et 27 dollars pour le
fer à béton ? Ce sont des miettes pour ces compagnies qui
réalisent des revenus colossaux ».
Il est vrai que cette décision ne semble pas avoir eu
l’effet magique escompté pour réprimer ces producteurs, mais
au moins apaisera les prix pour une certaine période. «
Théoriquement, les prix baisseront mais pour atteindre le
niveau d’avant la dernière hausse mais ne baissera pas plus
que ça », ajoute Choukri.
Il est à noter que les bénéfices de ces producteurs ne sera
pas affecté « même avec cette dernière baisse des prix qui a
eu lieu suite à la décision du ministre. Il s’agit pour le
fer à béton d’un prix parallèle au prix mondial, qui est de
640 dollars la tonne, puisque les composants du fer à béton
sont importés. Or, l’effet pour le ciment est presque
négligeable pour les producteurs du ciment. Si l’on ajoute
les 65 L.E., le prix du ciment égyptien reste encore le plus
bas au niveau mondial », souligne Salem.
Les grands entrepreneurs accueillaient favorablement cette
décision, soulignant qu’elle aurait sans doute des effets
positifs. « Il est vrai que ce secteur a connu une
croissance au cours de ces dernières années, malgré la
hausse des prix du ciment et du fer à béton. Or, chaque
hausse des prix du ciment et du fer à béton est accompagnée
d’une hausse des prix des unités de logement. On travaille
dans des grands projets pour les investisseurs arabes et
dans le secteur du tourisme. Or, notre intérêt ne réside pas
seulement dans les investisseurs arabes et l’élite de la
société. On veut parvenir à la tranche la plus grande, celle
des unités de logement pour la classe moyenne et les
démunis. Avec le contrôle des prix, on pourrait y parvenir
», souligne Hicham Talaat, président de l’Association
générale de l’investissement immobilier et PDG du groupe
Mohamad Talaat.
Avoir un chez-soi composé de 4 murs reste un rêve lointain
pour beaucoup d’Egyptiens. « Même avec cette dernière baisse
des prix, les démunis restent encore des victimes. Avec la
loi sur l’hypothèque immobilière, les candidats à l’achat
restent toujours les personnes avec un salaire élevé. Les
démunis ne trouvent pas le financement nécessaire pour
l’achat. Avec les prix du ciment et du fer à béton qui
restent encore très élevés et avec les salaires très bas et
le faible pouvoir d’achat, ce sont les démunis qui
continueront à payer cette lourde facture », conclut Sami.
Ibtessam Zayed