Forum.
230 participants réunis au Qatar, à l'US-Islamic world forum
(Etats-Unis - monde musulman) ont débattu des
pistes susceptibles d’améliorer les relations entre les deux
parties : le choix des
termes employés de part et d’autre contribue à alimenter la
crise.
Les mots au centre de l’incompréhension
«
Ces forums se répètent et nous n’avons pas avancé d’un iota
(…). Celui qui résiste à l’occupation est accusé de
terrorisme alors qu’Israël, soutenu par les armes, l’argent
et le veto américains, agit sauvagement à sa guise dans la
région ». C’est en ces termes que Youssef Al-Qaradawi,
célèbre prédicateur et théologien musulman, mis à l’index
dans de nombreux pays arabes, a tenté de résumer l’état
actuel des choses entre le monde musulman et l’Amérique. Une
des lacunes dans les relations entre les deux est
paradoxalement liée aux mots. Mots qu’une partie voit comme
le reflet de la réalité et que l’autre partie considère
injustes. Et entre cette pertinence et cette
incompréhension, la vision de chaque monde vis-à-vis de
l’autre reste obscure. D’où d’ailleurs le titre du Forum
dans sa 5e édition : « Confronting What Divides us »
(Affronter ce qui nous divise). Et ce qui divise est aussi «
un jeu de noms », comme l’a appelé Peter Singer, directeur
du 21st Century Defense Initiative au Brookings Institution,
sponsor du Forum. Il étale une série de mots et expressions
en vogue : « Guerre contre le terrorisme ; Bataille pour la
liberté ; Terroriste ; Moudjahidin ; Chahid ; Insurgés ;
Takfiri ; Salafiste ; Djihad ; Islamo-fasciste », et se pose
la question suivante : comment se réfère-t-on aux conflits
actuels et quel est l’impact des terminologies utilisées ?
La tâche n’est pas facile.
Les participants peinent à trouver un dénominateur commun,
le conflit n’étant pas précis, l’ennemi non plus. La guerre
des mots s’avère encore plus importante que le conflit
militaire, son impact est général, multinational. Les mots
ont une force, dit-on. Mais selon M. J. Akbar, rédacteur en
chef du journal indien The Asian Age, « leur force dépend du
contexte, c’est-à-dire quand sont-ils prononcés et, plus
encore, leur impact dépend de la crédibilité de
l’énonciateur ». Les deux mondes sont cependant loin d’être
crédibles aux yeux de chacun. Au grand mécontentement du
monde musulman, le mot « occupation » a été à peine prononcé
et les termes comme « résistance ou lutte nationale »
étaient absents du discours. Le dictionnaire n’est pas le
même et donc le vocabulaire utilisé est bien souvent
contraire au sens des mots. Mark Lynch, professeur américain
au William College, donne un autre exemple : « Lorsque les
Américains parlent de l’objectif d’Al-Qaëda d’instaurer un
califat et estiment qu’il y a un soutien accru à celui-ci,
les Arabes ne savent pas de quoi parlent vraiment les
Américains ».
Cette antinomie des mots ne vient-elle pas d’une antinomie
d’objectifs ? Lynch estime que la confusion est plus large
d’autant plus que l’objectif des Américains en imposant
improprement des mots pareils est de « stigmatiser le
meurtre de peuples innocents et de légitimer cette bataille
contre le terrorisme ». Une série étroite d’idées fausses,
avancées par une élite politique radicale, se traduit par la
suite par des mots erronés pour désigner un monde musulman
avec lequel Washington prétend vouloir construire des ponts.
Communiquer sans écouter, car on ne sait plus quel penseur
disait, le monde musulman ou l’islam « n’a rien à dire »,
donc il suffit de « l’interpréter ». Un vocabulaire à sens
unique ne clôt-il pas précisément le débat ? L’Amérique
n’utilise-t-elle pas parfois des terminologies avec trop
d’empressement, et en abuse même, alors qu’elle devrait être
plus attentive dans son usage du langage ? Il suffit de
jeter un coup d’œil sur les résultats d’un sondage américain
récemment conduit par l’Institut Zogby, l’Université du
Maryland et le Siège Sadate pour la paix, pour se rendre
compte à quel point ces mots dissimulent des abîmes
d’incompréhension fondamentale. 72 % des Arabes interrogés
estiment que les Etats-Unis constituent pour eux la menace
la plus importante et 57 % des Américains qui devaient se
prononcer sur ce qu’ils admirent le plus dans les sociétés
musulmanes ont répondu par « Je ne sais pas » ou « Rien » .
Samar
Al-Gamal