Urbanisme.
Les habitants de Massaken Sheraton à Héliopolis sont menacés
de délogement sur ordre de l’Autorité de l’aviation civile.
Ils ne seront pas indemnisés.
L’imbroglio de l’affaire Sheraton
200 immeubles du quartier huppé de Massaken Sheraton, situé
à quelques kilomètres de l’aéroport du Caire, à Héliopolis,
sont non conformes aux normes de construction. C’est ce
qu’affirme l’Autorité de l’aviation civile (organisme
gouvernemental chargé de contrôler la hauteur des bâtiments
qui se trouvent dans la zone de l’aéroport afin de ne pas
gêner la navigation aérienne). L’Autorité réclame que les
bâtiments en question soient réduits de plusieurs étages.
Les habitants qui ont reçu des ordres de démolition de leurs
appartements sont révoltés. « Nous refusons cette décision
insensée. Nous avons tous les documents prouvant que nos
appartements sont conformes aux normes, ils sont certifiés
par l’Autorité de l’aviation civile comme le stipule la loi
de la construction relative aux immeubles situés près de
l’aéroport », souligne Hamdi Etmane, propriétaire de deux
appartements au sixième et dernier étage de l’immeuble 9,
parcelle n°1164. Et de poursuivre : « L’Autorité nous a dit
que nous n’aurions droit à aucune indemnité. Nous sommes des
victimes. J’ai payé 2 millions de L.E. pour acheter ces deux
appartements sans compter les 800 000 L.E. pour
l’ameublement et le déménagement. Aujourd’hui, je vais me
retrouver à la rue, car l’Autorité refuse de nous
indemniser, ni par l’argent, ni en nous accordant d’autres
appartements ».
Hamdi Etmane n’est pas le seul. Tous les habitants refusent
ce délogement qui, selon eux, est illégal.
Cela fait huit mois que les habitants vivent dans l’angoisse
et la peur. L’affaire remonte au mois de juillet 2006,
lorsque le ministère de l’Aviation civile décide d’engager
des travaux de restauration à l’aéroport. De nouveaux
couloirs aériens sont créés ainsi que des terrains
d’atterrissage et de nouveaux radars installés. Suite à ces
restaurations, l’Autorité de l’aviation civile a établi de
nouvelles normes de hauteur pour les immeubles situés près
de l’aéroport. Massaken Sheraton sont les premiers
concernés. « Les constructions situées près de l’aéroport ne
devraient pas dépasser une hauteur limite de 20 m au-dessus
du niveau de la mer afin de ne pas perturber les signaux
émis par les radars, ce qui pourrait provoquer des accidents
», affirme un responsable de l’Autorité. Pour assurer la
sécurité de la navigation aérienne, une commission chargée
de mesurer la hauteur des immeubles situés dans la zone a
été formée. Le verdict émis par cette dernière est alarmant
pour les habitants : 200 immeubles doivent être réduits de
plusieurs étages, car « contrevenants ». « Nous avons envoyé
des avis de contravention aux propriétaires des immeubles
non conformes en leur accordant un délai d’un mois pour
démolir les étages contrevenants. En cas de refus,
l’Autorité se charge elle-même de la destruction, aux frais
des propriétaires, conformément à la loi n°32 de l’année
2003 », affirme Samir Abdel-Maaboud, président de l’Autorité
de l’aviation civile. En effet, cette loi accorde à cette
dernière l’autorité d’émettre des ordres de démolition si
elle constate des irrégularités. Toute démolition est
exécutée aux frais du contrevenant, comme le stipule la loi.
Réveillés par les démolisseurs
Bien que les habitants aient reçu les ordres de démolition,
personne n’a bougé. Un jour, les habitants ont été réveillés
par le bruit des ouvriers venus démolir leurs appartements.
« J’ai été réveillé par le bruit de la destruction du
plafond de mon appartement. Des pierres tombaient sur ma
tête et sur les meubles qui ont été endommagés. Je me suis
mis à crier, mais en vain. Ils ont fait la sourde oreille et
ont poursuivi la destruction », s’insurge Nagat Salem, âgée
de 63 ans. Nagat a appelé la police et les habitants ont
dressé des procès-verbaux. « La catastrophe est que la
police nous a assuré qu’elle ne pouvait rien faire pour
nous, car la loi accorde à l’Autorité de l’aviation un
pouvoir absolu », affirme Ahmad Mohie, qui habite au dernier
étage de l’immeuble numéro 10, parcelle n°1164. Paralysés,
les habitants sont allés rencontrer le premier ministre,
Ahmad Nazif. « Il nous a fait part de son étonnement, car
nous avons tous les permis de construction ratifiés par la
direction du quartier et l’Autorité de l’aviation. Mais, il
nous a assuré qu’il n’y a pas d’autres choix, car la
destruction de nos appartements est une utilité publique !
», ajoutent les habitants. Espérant sortir de cette impasse,
ils ont adressé des plaintes au chef de l’Etat, mais aucune
réponse !
Le député de tendance islamiste de la circonscription
d’Héliopolis Magdi Achour a rencontré le ministre de
l’Aviation. « J’ai essayé de le convaincre de changer cette
décision ou d’indemniser les habitants qui sont des
victimes. Ils ne sont coupables d’aucune irrégularité et on
leur dit que la destructions de leurs immeubles est une
utilité publique. Mais, il n’a rien voulu savoir », signale
Achour. De même, une vingtaine de députés du Conseil
consultatif ont soumis une demande pour discuter de la
politique du gouvernement qui accorde à l’Autorité de
l’aviation civile un pouvoir excessif, selon eux.
Les propriétaires ont accroché sur les façades des immeubles
des banderoles dénonçant le gouvernement. Ils ont intenté un
recours devant le Tribunal administratif. Mais celui-ci a
émis des verdicts en faveur de l’Autorité, lui permettant de
détruire seulement les appartements inhabités. Une décision
juridique à la suite de laquelle les derniers étages de 24
immeubles inhabités ou sous construction ont été détruits en
février dernier. « Nous n’avons aucune indemnité. Le pire
est que nous sommes aujourd’hui obligés de verser à
l’Autorité de l’aviation les frais de démolition de nos
appartements qui dépassent les 1 000 000 de L.E. C’est une
somme exorbitante », lâche Sayed Saleh, un habitant.
Quant aux appartements habités dans les 176 immeubles qui
restent, l’Autorité de l’aviation civile cherche aujourd’hui
à obtenir une décision de délogement administratif des
habitants et des meubles pour pouvoir les détruire. « Nous
sommes pris en étau. Nous n’avons plus qu’à adresser une
plainte au procureur général. Si ce dernier ne nous accorde
pas le droit à une indemnisation, nous ne quitterons jamais
nos appartements. Mourir à l’intérieur de nos appartements
sera en ce cas notre seule solution », concluent les
habitants de Massaken Sheraton .
Héba
Nasreddine