Publication.
Al-Azhar a saisi le procureur général d’une plainte contre
l’écrivaine féministe Nawal Al-Saadawi,
auteure d’une pièce de théâtre qu’il juge blasphématoire.
Les oulémas s’insurgent
« Dieu présente sa démission ». C’est le titre de la pièce
de théâtre controversée de Nawal Al-Saadawi.
L’écrivaine y décrit la vie d’un roi entouré de ses
collaborateurs. Il ne fait rien pour empêcher la pauvreté et
les malheurs de son peuple et se contente de vivre retiré.
Finalement, il doit présenter sa démission. Depuis sa
publication le mois dernier, les accusations de la part des
oulémas d’Al-Azhar pleuvent contre ce texte. Tout d’abord,
il y a cette idée de personnifier Dieu (le roi) et des
prophètes et ensuite de présenter Satan comme un personnage
ambitieux. L’institution religieuse a présenté une plainte
au procureur général accusant Al-Saadawi
de « porter atteinte à Dieu, aux anges et aux prophètes qui
y sont cités ». Le livre avait brusquement disparu il y a
quelques semaines des rayons de la Foire du livre après que
son éditeur Madbouli l’eut
volontairement retiré de la vente. « Al-Azhar en tant
qu’institution dont le devoir est de défendre les valeurs de
la religion s’estime en droit de présenter cette plainte. Ce
n’est pas la première fois que Nawal Al-Saadawi
s’en prend à la religion. Mais cette fois-ci elle a dépassé
toutes les limites », s’insurge Abdel-Moeti
Bayoumi, membre de l’Académie
des recherches islamiques, ajoutant que la pièce d’Al-Saadawi
choque parce qu’elle s’attaque aux fondements de la foi
religieuse. « La pièce personnifie Dieu sous un aspect
critique et fait l’éloge de Satan », affirme Abdel-Moeti,
expliquant que la loi 103 de 1961 donne à Al-Azhar le droit
de préserver la culture islamique et arabe et de la purifier
de toute défiguration ou atteinte. « C’est une offensive
menée contre la foi religieuse au nom de la liberté
d’expression et nous devons nous défendre », ajoute-t-il.
Liberté d’expression ou atteinte à la religion ?
Intellectuels et organisations des droits de l’homme se
solidarisent avec Nawal Al-Saadawi.
« Il s’agit d’un retour en arrière. Les hommes d’Al-Azhar ne
devraient pas avoir le droit de juger des œuvres
littéraires. Al- Azhar est une instance religieuse qui n’a
pas le droit de censurer la vie intellectuelle », explique
Négad Al-Boraï.
Il ajoute que cette plainte posée par Al-Azhar s’ajoute à
une série d’entraves juridiques et administratives à la
liberté d’expression. En effet, la plainte d’Al-Azhar ouvre
un vieux débat sur le rôle de cette institution. « La
liberté d’expression doit être garantie. Les idées doivent
être confrontées par les idées. C’est la seule garantie du
progrès », affirme pour sa part l’intellectuel Mahmoud Amin
Al-Alem, qui dénonce le « terrorisme intellectuel ». Nawal
Al-Saadawi vient de quitter
l’Egypte pour les Etats-Unis pour
y travailler en tant que professeure. « J’ai quitté l’Egypte
non pas parce que j’ai eu peur, mais parce que je suis
horrifiée par ce qui se passe. L’Histoire nous apprend que
tous ceux qui ont combattu les idées ont disparu et ce sont
les idées qui ont vécu. Quand les ennemis de la créativité
comprendront-ils cette réalité ? »,
affirme-t-elle. Ecrivain de tendance islamiste,
Fahmi
Howeidi pense qu’il est « normal » qu’il existe une
instance qui veille à la protection des valeurs de l’islam
et qu’il incombe aux écrivains de respecter les croyances. «
C’est là que réside la nuance entre la liberté d’expression
et l’anarchie intellectuelle, entre la créativité et la
diffamation. La liberté est un principe fondamental de
l’islam, mais elle n’a jamais été sans plafond », pense
Howeidi. Quant à Gamal Al-Banna,
penseur de tendance islamique qualifiée d’ouverte bien qu’il
rejette les idées de Nawal Al-Saadawi,
pense qu’il ne faut pas la poursuivre car « le Coran a
garanti la liberté de croyance ». « Au lieu de condamner les
personnes, il faut débattre leurs idées. Il est aussi
nécessaire de séparer foi et charia, et de ne pas juger
quelqu’un sur sa conscience religieuse », conclut-il.
May
Al-Maghrabi