Al-Ahram Hebdo, Opinion | La charia et la politique
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 Semaine du 14 au 20 mars 2007, numéro 653

 

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Opinion

La charia et la politique

Mohamed Al-Sayed Saïd
Politologue

Nombreux sont ceux qui ont proposé, avec moi, de reformuler l’article 2 de la Constitution afin que les principes de l’islam et du christianisme ainsi que les chartes internationales des droits de l’homme constituent les principales sources de législation. J’ai alors reçu de nombreux commentaires et réponses à cette proposition et il faut reconnaître que la plupart des réactions m’ont énormément choqué. Avant tout, la plupart des réponses n’ont rien à voir avec l’article 2 de la Constitution. Ensuite, les commentaires visaient tous à imposer un choix unique. Leurs auteurs se prévalant d’être les seuls partisans de la vérité et de la sagesse en termes de religion. Il me semble que cette manipulation évidente ne constitue qu’un prolongement de l’exploitation politique de la charia islamique. Cette dernière, vieille de quelques siècles, a nui aux sociétés islamiques, déformant souvent l’image de l’islam aux yeux du monde.

Or, il faut remarquer que cet enthousiasme bruyant pour la charia n’implique aucune preuve de la compréhension des valeurs de l’islam ou de son message divin, celui du monothéisme.

Il n’est pas ici question d’expliquer les particularités évidentes de la philosophie du monothéisme dans l’islam. J’aimerais plutôt me concentrer sur une des plus importantes preuves du monothéisme dans le domaine politique : la lutte contre la culture de la peur envers les dirigeants et la résistance contre l’ingérence politique. En effet, la culture de la peur, les tentatives d’amadouer les dirigeants et l’apostasie s’entremêlent et créent un malentendu, sachant que le seul à craindre ici est Dieu.

Cette introduction a un objectif clair : dévoiler la manipulation qui consiste à exploiter les sentiments religieux des gens pour réaliser des objectifs politiques qui portent atteinte de façon flagrante et violente à la totalité des principes de l’islam concernant la justice et les mœurs. Durant de longs siècles, de nombreux despotes ont réussi à exploiter la charia pour justifier le despotisme et la violence des autorités politiques. Et en ce qui concerne l’ère contemporaine, le cas est le même. Dans un pays arabe déterminé, le régime politique a totalement éliminé la Constitution en disant que le Coran est la Constitution.

Pourquoi donner des exemples aussi lointains ? Chez nous, la situation s’est largement améliorée, mais les membres et les partisans des mouvements islamiques politiques continuent à clamer dans les rassemblements que le Coran est leur Constitution. Ceci nous rappelle la situation dans le pays arabe dont nous avons parlé : l’absence quasi totale de la Constitution et de la loi.

Certains mouvements islamiques ont beaucoup évolué au niveau intellectuel après avoir assimilé ce que l’humanité a assimilé depuis des siècles. Les sociétés ont impérativement besoin d’une Constitution qui organise la relation entre l’Etat et la société, c’est-à-dire protéger la société contre le despotisme de l’Etat, déterminer la façon d’occuper les postes étatiques par le suffrage universel, garantir la protection constitutionnelle et judiciaire des libertés fondamentales, etc. Or, cette évolution reste chez nous entravée par de nombreux facteurs, dont le rôle joué par les mouvements islamiques.

Il faut savoir que le Coran n’a pas parlé de l’Etat dans son sens institutionnel, n’abordant que quelques lignes générales concernant la façon de gérer les pouvoirs de l’Etat. Le Coran a donc laissé aux musulmans et autres de décider de la façon d’organiser leur vie politique. Donc, dire que « le Coran est notre Constitution » signifie laisser les affaires de la société entre les mains du pouvoir, ne s’engageant que dans un nombre limité de textes de la charia portant sur les relations civiles, c’est-à-dire les relations entre les individus en dehors du contexte politique.

C’est exactement ce qu’a fait le président Sadate quand il a voulu changer la règle des deux mandats présidentiels afin de pouvoir renouveler sa présidence sans restriction. Mais le plus dangereux c’est qu’il ne s’est pas contenté de réaliser cet objectif par référendum. Il voulait exploiter le texte modifié de l’article 2 pour lutter contre ses adversaires politiques. Il a même commencé à formuler une législation au nom de la loi de « l’apostasie », que le président Moubarak a mis de côté.

Donc, la peur éprouvée envers la formule actuelle de l’article est tout à fait légitime, puisqu’il permet de formuler des législations despotes portant atteinte aux libertés fondamentales, et même d’en éliminer. Il a donc été facile pour le président Sadate, et il le sera pour n’importe quel président, de promulguer des législations visant à nuire aux partisans du courant islamique. N’importe quel président peut aussi promulguer des législations semblables à celles des autorités iraniennes contre les libertés fondamentales et les droits démocratiques. Ou encore pire, les législations promulguées par le pouvoir islamique au Soudan depuis le coup d’Etat de 1989 et qui ont permis aux forces de renversement de liquider les traditions historiques de tolérance au Soudan et d’éliminer les acquis de la révolution de 1985.

Certains peuvent dire que ceux qui exploitent la charia islamique peuvent le faire avec toute autre législation. C’est tout à fait vrai. Mais dans le premier cas, la religion est utilisée pour exploiter la légitimité et même le caractère sacré de ces législations et pratiques. Les partisans de cette exploitation assumeront la responsabilité éthique devant la population et la responsabilité religieuse devant Dieu.

Selon les partisans de ce texte, il y aurait un fort mouvement de méditation et de démonstration du véritable visage de la religion islamique. C’est ainsi que nous aurons réalisé la meilleure interprétation de la charia islamique concernant certains sujets comme l’équité devant la loi. Nous admettons que certains efforts de méditation sont considérables et louables, comme ceux du Dr Mohamad Sélim Al-Awa qui a confirmé que la démocratie est le régime qui est en accord avec l’islam et sa charia. Cependant, nous devons adresser une question aux partisans de cette orientation ou de cet argument : Qui peut nous garantir que c’est la méditation raisonnée et humaine de la charia, qui soutient la liberté et les droits du peuple et du citoyen, qui prendra le dessus, surtout que nous vivons une époque où les mouvements islamiques se caractérisent par un esprit rétrograde, voire par la violence ? Si ces méditations ne prennent pas le dessus, qui peut nous assurer nos vies elles-mêmes et nos droits humanitaires en tant que grands penseurs des affaires religieuses ?

Pour résoudre ce dilemme, j’ai proposé de conserver le texte tel quel, de sorte que la charia islamique soit la principale source de la législation et d’ajouter une autre source complémentaire comme les textes internationaux des droits de l’homme.

 

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