La
charia et la politique
Mohamed Al-Sayed Saïd
Politologue
Nombreux
sont ceux qui ont proposé, avec moi, de reformuler l’article
2 de la Constitution afin que les principes de l’islam et du
christianisme ainsi que les chartes internationales des
droits de l’homme constituent les principales sources de
législation. J’ai alors reçu de nombreux commentaires et
réponses à cette proposition et il faut reconnaître que la
plupart des réactions m’ont énormément choqué. Avant tout,
la plupart des réponses n’ont rien à voir avec l’article 2
de la Constitution. Ensuite, les commentaires visaient tous
à imposer un choix unique. Leurs auteurs se prévalant d’être
les seuls partisans de la vérité et de la sagesse en termes
de religion. Il me semble que cette manipulation évidente ne
constitue qu’un prolongement de l’exploitation politique de
la charia islamique. Cette dernière, vieille de quelques
siècles, a nui aux sociétés islamiques, déformant souvent
l’image de l’islam aux yeux du monde.
Or, il faut remarquer que cet enthousiasme bruyant pour la
charia n’implique aucune preuve de la compréhension des
valeurs de l’islam ou de son message divin, celui du
monothéisme.
Il n’est pas ici question d’expliquer les particularités
évidentes de la philosophie du monothéisme dans l’islam.
J’aimerais plutôt me concentrer sur une des plus importantes
preuves du monothéisme dans le domaine politique : la lutte
contre la culture de la peur envers les dirigeants et la
résistance contre l’ingérence politique. En effet, la
culture de la peur, les tentatives d’amadouer les dirigeants
et l’apostasie s’entremêlent et créent un malentendu,
sachant que le seul à craindre ici est Dieu.
Cette introduction a un objectif clair : dévoiler la
manipulation qui consiste à exploiter les sentiments
religieux des gens pour réaliser des objectifs politiques
qui portent atteinte de façon flagrante et violente à la
totalité des principes de l’islam concernant la justice et
les mœurs. Durant de longs siècles, de nombreux despotes ont
réussi à exploiter la charia pour justifier le despotisme et
la violence des autorités politiques. Et en ce qui concerne
l’ère contemporaine, le cas est le même. Dans un pays arabe
déterminé, le régime politique a totalement éliminé la
Constitution en disant que le Coran est la Constitution.
Pourquoi donner des exemples aussi lointains ? Chez nous, la
situation s’est largement améliorée, mais les membres et les
partisans des mouvements islamiques politiques continuent à
clamer dans les rassemblements que le Coran est leur
Constitution. Ceci nous rappelle la situation dans le pays
arabe dont nous avons parlé : l’absence quasi totale de la
Constitution et de la loi.
Certains mouvements islamiques ont beaucoup évolué au niveau
intellectuel après avoir assimilé ce que l’humanité a
assimilé depuis des siècles. Les sociétés ont impérativement
besoin d’une Constitution qui organise la relation entre
l’Etat et la société, c’est-à-dire protéger la société
contre le despotisme de l’Etat, déterminer la façon
d’occuper les postes étatiques par le suffrage universel,
garantir la protection constitutionnelle et judiciaire des
libertés fondamentales, etc. Or, cette évolution reste chez
nous entravée par de nombreux facteurs, dont le rôle joué
par les mouvements islamiques.
Il faut savoir que le Coran n’a pas parlé de l’Etat dans son
sens institutionnel, n’abordant que quelques lignes
générales concernant la façon de gérer les pouvoirs de
l’Etat. Le Coran a donc laissé aux musulmans et autres de
décider de la façon d’organiser leur vie politique. Donc,
dire que « le Coran est notre Constitution » signifie
laisser les affaires de la société entre les mains du
pouvoir, ne s’engageant que dans un nombre limité de textes
de la charia portant sur les relations civiles, c’est-à-dire
les relations entre les individus en dehors du contexte
politique.
C’est exactement ce qu’a fait le président Sadate quand il a
voulu changer la règle des deux mandats présidentiels afin
de pouvoir renouveler sa présidence sans restriction. Mais
le plus dangereux c’est qu’il ne s’est pas contenté de
réaliser cet objectif par référendum. Il voulait exploiter
le texte modifié de l’article 2 pour lutter contre ses
adversaires politiques. Il a même commencé à formuler une
législation au nom de la loi de « l’apostasie », que le
président Moubarak a mis de côté.
Donc, la peur éprouvée envers la formule actuelle de
l’article est tout à fait légitime, puisqu’il permet de
formuler des législations despotes portant atteinte aux
libertés fondamentales, et même d’en éliminer. Il a donc été
facile pour le président Sadate, et il le sera pour
n’importe quel président, de promulguer des législations
visant à nuire aux partisans du courant islamique. N’importe
quel président peut aussi promulguer des législations
semblables à celles des autorités iraniennes contre les
libertés fondamentales et les droits démocratiques. Ou
encore pire, les législations promulguées par le pouvoir
islamique au Soudan depuis le coup d’Etat de 1989 et qui ont
permis aux forces de renversement de liquider les traditions
historiques de tolérance au Soudan et d’éliminer les acquis
de la révolution de 1985.
Certains peuvent dire que ceux qui exploitent la charia
islamique peuvent le faire avec toute autre législation.
C’est tout à fait vrai. Mais dans le premier cas, la
religion est utilisée pour exploiter la légitimité et même
le caractère sacré de ces législations et pratiques. Les
partisans de cette exploitation assumeront la responsabilité
éthique devant la population et la responsabilité religieuse
devant Dieu.
Selon les partisans de ce texte, il y aurait un fort
mouvement de méditation et de démonstration du véritable
visage de la religion islamique. C’est ainsi que nous aurons
réalisé la meilleure interprétation de la charia islamique
concernant certains sujets comme l’équité devant la loi.
Nous admettons que certains efforts de méditation sont
considérables et louables, comme ceux du Dr Mohamad Sélim
Al-Awa qui a confirmé que la démocratie est le régime qui
est en accord avec l’islam et sa charia. Cependant, nous
devons adresser une question aux partisans de cette
orientation ou de cet argument : Qui peut nous garantir que
c’est la méditation raisonnée et humaine de la charia, qui
soutient la liberté et les droits du peuple et du citoyen,
qui prendra le dessus, surtout que nous vivons une époque où
les mouvements islamiques se caractérisent par un esprit
rétrograde, voire par la violence ? Si ces méditations ne
prennent pas le dessus, qui peut nous assurer nos vies
elles-mêmes et nos droits humanitaires en tant que grands
penseurs des affaires religieuses ?
Pour résoudre ce dilemme, j’ai proposé de conserver le texte
tel quel, de sorte que la charia islamique soit la
principale source de la législation et d’ajouter une autre
source complémentaire comme les textes internationaux des
droits de l’homme.