Abdou Diouf :
Ma famille est l’incarnation de
l’Organisation de la francophonie
Mohamed Salmawy
D’aucuns
peuvent ignorer que l’ex-président sénégalais chrétien
catholique Abdou Diouf est marié avec une Libanaise
musulmane d’origine arabe et mère de ses 4 enfants qui, à
leur tour, lui ont donné ses 11 petits-enfants. Lorsqu’il a
été nommé secrétaire général de l’Organisation de la
francophonie, je lui ai demandé : Comment la famille Abdou
Diouf coexiste entre elle malgré les différends religieux et
les écarts entre les générations ? Il a répondu : Nous
sommes l’incarnation vivante de la francophonie. Malgré nos
différences, nous parlons tous français.
J’ai rencontré l’ex-président sénégalais Abdou Diouf à
Beyrouth en automne 2002. A l’époque, il avait été nommé
secrétaire général de l’Organisation de la francophonie qui
tenait son sommet dans la capitale libanaise. La première
question que je lui ai adressée était : Quels sont les
dossiers auxquels vous allez vous attaquer en tant que
nouveau secrétaire de la francophonie ? Il a répondu
aussitôt : Deux, la politique et l’économie.
J’ai
été surpris par cette réponse, d’autant que l’Organisation
de la francophonie a eu pour pilier dès le départ la langue
et la culture. Et ce, contrairement à son homologue
anglophone, le Commonwealth, qui a effectivement pour pilier
la politique et l’économie.
En dépit de cela, la réponse de Abdou Diouf était en
harmonie avec la nature du 9e sommet de Beyrouth de cette
époque. Lorsque la politique a prévalu dans le discours des
présidents d’Etat et surtout en ce qui concerne d’abord le
dossier de l’Iraq et ensuite la cause palestinienne. Ainsi,
les réunions du sommet ont été caractérisées par un ton de
défi évident vis-à-vis des Etats-Unis, le premier accusé
dans les deux dossiers.
Bien que le sommet de la francophonie s’est tenu sous un
intitulé éloigné totalement de la politique, à savoir le
dialogue des cultures, il n’en demeure pas moins qu’il a
cristallisé l’esprit de défi du monde entier et auquel les
Etats-Unis se trouvent confrontés aujourd’hui. Nous
débattons d’une tendance inhérente à la politique française.
D’ailleurs, le président Chirac a été le premier à parler de
ce qu’il a appelé l’unilatéralisme américain. Même si la
position de la France n’a pas différé de celle de
l’Allemagne, il n’en demeure pas moins que la France a
trouvé dans l’Organisation de la francophonie le cadre
adéquat pour faire prévaloir cette position à l’échelle du
monde entier. Ceci était évident lors de la promulgation du
communiqué final du sommet qui a confirmé la responsabilité
collective afin de parvenir à une solution de la crise
iraqienne.
Celui qui a suivi de près les 8 sommets de la francophonie
ayant précédé celui de Beyrouth verra qu’elles se
cantonnaient à des manifestations culturelles et
intellectuelles ne prenant aucune position politique bien
définie. J’ai imaginé que la conjoncture à la lumière de
laquelle s’est tenu le 9e sommet à Beyrouth est celle qui a
imposé cette orientation politique. Mais la réponse de Abdou
Diouf à la question m’a donné l’impression que la tendance
politique est voulue en tant que telle et qu’elle n’est pas
le résultat des seules conjonctures politiques actuelles.
J’ai demandé à Abdou Diouf : Croyez-vous que la
francophonie, 26 ans après sa création, a atteint l’âge de
la maturité lui imposant de dépasser la culture et de porter
l’intérêt à la politique et à l’économie ?
Le secrétaire général de la francophonie a souri en disant
avec calme : La culture n’empêche pas l’intérêt porté à la
politique. Il est vrai que les pays membres de
l’organisation ont la langue française en commun, mais on ne
s’est pas réuni pour mieux la connaître. C’est plutôt pour
servir les intérêts des pays qui ont le français en commun.
Est-ce chose étrange ?
J’ai répondu : Au contraire, j’estime personnellement que
sans l’expression politique claire et nette de
l’Organisation de la francophonie, le membership de certains
pays à cette organisation n’aura pas lieu d’être. Avec, à
titre d’exemple, l’Egypte, qui a en partage avec ces pays la
position politique plutôt que la langue.
Diouf rétorqua : C’est vrai, mais l’Egypte n’est pas
totalement éloignée de la langue française.
J’ai dit : Elle est même proche de la langue française. Nous
avons, à titre d’exemple, l’époque de l’occupation
britannique. Certaines personnes choisissaient de s’exprimer
en français au lieu de l’anglais pour exprimer leur refus à
la présence militaire britannique. A l’époque, la France
était le meilleur allié du mouvement national égyptien. Mais
je parle de l’évolution qui a marqué l’organisation même de
la francophonie durant la phase entre les deux présidents
sénégalais Léopold Senghor et vous. Senghor est l’un des
pères fondateurs de l’organisation. Il était poète et homme
de lettres et portait un grand intérêt à la langue
française. Alors que vous, vous êtes entré dans
l’organisation par la porte de la politique. Ainsi avez-vous
donné une nouvelle dimension à la francophonie qui était
surtout connue pour son aspect culturel qui prévalait.
Diouf a commenté : Robert Brasillac est connu pour avoir
prononcé une célèbre maxime disant : « Il n’y a pas de
leaders de l’humanité dénués d’une profondeur poétique. La
politique sous son meilleur jour peut être, tout comme la
poésie, une tentative afin que les peuples réalisent leurs
rêves ».
Il n’y avait rien de bizarre que Abdou Diouf prononce une
maxime pareille, car il a travaillé avec Senghor durant au
moins 11 ans en tant que ministre des Affaires étrangères,
ensuite de l’Industrie, puis premier ministre, et enfin
président de la République. Pour lui, Senghor est une
personne de principe et un homme de dialogue. Et de
poursuivre : Je connais bien ses principes et je les estime,
mais je ne possède pas son talent culturel.
J’ai demandé alors : Que représente pour vous le français ?
Il a répondu immédiatement : C’est ma manière de m’exprimer,
mon accès au monde et mon moyen d’élargir mon savoir.
J’ai avancé : Quel est, selon vous, le dénominateur commun
entre les 56 différents membres de l’organisation. Il a
rétorqué : Les idéaux et les principes de la francophonie
sont la justice, la démocratie, la paix et les droits de
l’homme. La langue a créé un système de pensée et de gestion
commun. N’oublions pas l’arrière-plan historique également
entre nombre de pays membres qui ont été exposés à la
culture française d’une manière ou d’une autre.
Aux yeux de Diouf, la francophonie est avant tout le fait
d’accepter l’autre. La culture française était toujours plus
ouverte sur le monde et sur les cultures multiples que son
homologue britannique.
Il a poursuivi en donnant pour exemple celui des Français
venus en Egypte et qui se sont intéressés à son histoire
bien que la campagne de Napoléon n’ait duré que trois ans.
Alors que les Britanniques sont restés environ 70 ans en
Egypte sans être épris par ce pays dont l’égyptomanie
a fait la passion des Français.
Abdou Diouf représente une étape différente de l’histoire de
l’Organisation internationale de la francophonie qui
s’intéresse à la politique et à l’économie. Cela repose
évidemment sur son expérience politique qui remonte aux
années où il était président de la République. Sans oublier
qu’il avait présidé l’Organisation de l’unité africaine au
milieu des années 1980.
Si son intérêt pour la politique s’est manifesté dans sa
position contre l’hégémonie américaine, sa position
économique se fonde sur le fait que l’économie mondiale doit
être soumise à une base et à une autorité suprême imposant
le respect non seulement de l’homme, mais également de
l’environnement et de la nature. Il conviendrait de
distribuer les richesses dans un esprit de solidarité entre
les peuples de la terre afin de faire face à cette disparité
de plus en plus grande entre les riches et les pauvres .