Al-Ahram Hebdo, Opinion | Abdou Diouf : Ma famille est l’incarnation de l’Organisation de la francophonie
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 14 au 20 mars 2007, numéro 653

 

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Opinion

Abdou Diouf : Ma famille est l’incarnation de l’Organisation de la francophonie

Mohamed Salmawy

D’aucuns peuvent ignorer que l’ex-président sénégalais chrétien catholique Abdou Diouf est marié avec une Libanaise musulmane d’origine arabe et mère de ses 4 enfants qui, à leur tour, lui ont donné ses 11 petits-enfants. Lorsqu’il a été nommé secrétaire général de l’Organisation de la francophonie, je lui ai demandé : Comment la famille Abdou Diouf coexiste entre elle malgré les différends religieux et les écarts entre les générations ? Il a répondu : Nous sommes l’incarnation vivante de la francophonie. Malgré nos différences, nous parlons tous  français.

J’ai rencontré l’ex-président sénégalais Abdou Diouf à Beyrouth en automne 2002. A l’époque, il avait été nommé secrétaire général de l’Organisation de la francophonie qui tenait son sommet dans la capitale libanaise. La première question que je lui ai adressée était : Quels sont les dossiers auxquels vous allez vous attaquer en tant que nouveau secrétaire de la francophonie ? Il a répondu aussitôt : Deux, la politique et l’économie.

J’ai été surpris par cette réponse, d’autant que l’Organisation de la francophonie a eu pour pilier dès le départ la langue et la culture. Et ce, contrairement à son homologue anglophone, le Commonwealth, qui a effectivement pour pilier la politique et l’économie.

En dépit de cela, la réponse de Abdou Diouf était en harmonie avec la nature du 9e sommet de Beyrouth de cette époque. Lorsque la politique a prévalu dans le discours des présidents d’Etat et surtout en ce qui concerne d’abord le dossier de l’Iraq et ensuite la cause palestinienne. Ainsi, les réunions du sommet ont été caractérisées par un ton de défi évident vis-à-vis des Etats-Unis, le premier accusé dans les deux dossiers.

Bien que le sommet de la francophonie s’est tenu sous un intitulé éloigné totalement de la politique, à savoir le dialogue des cultures, il n’en demeure pas moins qu’il a cristallisé l’esprit de défi du monde entier et auquel les Etats-Unis se trouvent confrontés aujourd’hui. Nous débattons d’une tendance inhérente à la politique française. D’ailleurs, le président Chirac a été le premier à parler de ce qu’il a appelé l’unilatéralisme américain. Même si la position de la France n’a pas différé de celle de l’Allemagne, il n’en demeure pas moins que la France a trouvé dans l’Organisation de la francophonie le cadre adéquat pour faire prévaloir cette position à l’échelle du monde entier. Ceci était évident lors de la promulgation du communiqué final du sommet qui a confirmé la responsabilité collective afin de parvenir à une solution de la crise iraqienne.

Celui qui a suivi de près les 8 sommets de la francophonie ayant précédé celui de Beyrouth verra qu’elles se cantonnaient à des manifestations culturelles et intellectuelles ne prenant aucune position politique bien définie. J’ai imaginé que la conjoncture à la lumière de laquelle s’est tenu le 9e sommet à Beyrouth est celle qui a imposé cette orientation politique. Mais la réponse de Abdou Diouf à la question m’a donné l’impression que la tendance politique est voulue en tant que telle et qu’elle n’est pas le résultat des seules conjonctures politiques actuelles.

J’ai demandé à Abdou Diouf : Croyez-vous que la francophonie, 26 ans après sa création, a atteint l’âge de la maturité lui imposant de dépasser la culture et de porter l’intérêt à la politique et à l’économie ?

Le secrétaire général de la francophonie a souri en disant avec calme : La culture n’empêche pas l’intérêt porté à la politique. Il est vrai que les pays membres de l’organisation ont la langue française en commun, mais on ne s’est pas réuni pour mieux la connaître. C’est plutôt pour servir les intérêts des pays qui ont le français en commun. Est-ce chose étrange ?

J’ai répondu : Au contraire, j’estime personnellement que sans l’expression politique claire et nette de l’Organisation de la francophonie, le membership de certains pays à cette organisation n’aura pas lieu d’être. Avec, à titre d’exemple, l’Egypte, qui a en partage avec ces pays la position politique plutôt que la langue.

Diouf rétorqua : C’est vrai, mais l’Egypte n’est pas totalement éloignée de la langue française.

J’ai dit : Elle est même proche de la langue française. Nous avons, à titre d’exemple, l’époque de l’occupation britannique. Certaines personnes choisissaient de s’exprimer en français au lieu de l’anglais pour exprimer leur refus à la présence militaire britannique. A l’époque, la France était le meilleur allié du mouvement national égyptien. Mais je parle de l’évolution qui a marqué l’organisation même de la francophonie durant la phase entre les deux présidents sénégalais Léopold Senghor et vous. Senghor est l’un des pères fondateurs de l’organisation. Il était poète et homme de lettres et portait un grand intérêt à la langue française. Alors que vous, vous êtes entré dans l’organisation par la porte de la politique. Ainsi avez-vous donné une nouvelle dimension à la francophonie qui était surtout connue pour son aspect culturel qui prévalait.

Diouf a commenté : Robert Brasillac est connu pour avoir prononcé une célèbre maxime disant : « Il n’y a pas de leaders de l’humanité dénués d’une profondeur poétique. La politique sous son meilleur jour peut être, tout comme la poésie, une tentative afin que les peuples réalisent leurs rêves ».

Il n’y avait rien de bizarre que Abdou Diouf prononce une maxime pareille, car il a travaillé avec Senghor durant au moins 11 ans en tant que ministre des Affaires étrangères, ensuite de l’Industrie, puis premier ministre, et enfin président de la République. Pour lui, Senghor est une personne de principe et un homme de dialogue. Et de poursuivre : Je connais bien ses principes et je les estime, mais je ne possède pas son talent culturel.

J’ai demandé alors : Que représente pour vous le français ?

Il a répondu immédiatement : C’est ma manière de m’exprimer, mon accès au monde et mon moyen d’élargir mon savoir.

J’ai avancé : Quel est, selon vous, le dénominateur commun entre les 56 différents membres de l’organisation. Il a rétorqué : Les idéaux et les principes de la francophonie sont la justice, la démocratie, la paix et les droits de l’homme. La langue a créé un système de pensée et de gestion commun. N’oublions pas l’arrière-plan historique également entre nombre de pays membres qui ont été exposés à la culture française d’une manière ou d’une autre.

Aux yeux de Diouf, la francophonie est avant tout le fait d’accepter l’autre. La culture française était toujours plus ouverte sur le monde et sur les cultures multiples que son homologue britannique.

Il a poursuivi en donnant pour exemple celui des Français venus en Egypte et qui se sont intéressés à son histoire bien que la campagne de Napoléon n’ait duré que trois ans. Alors que les Britanniques sont restés environ 70 ans en Egypte sans être épris par ce pays dont l’égyptomanie  a fait la passion des Français.

Abdou Diouf représente une étape différente de l’histoire de l’Organisation internationale de la francophonie qui s’intéresse à la politique et à l’économie. Cela repose évidemment sur son expérience politique qui remonte aux années où il était président de la République. Sans oublier qu’il avait présidé l’Organisation de l’unité africaine au milieu des années 1980.

Si son intérêt pour la politique s’est manifesté dans sa position contre l’hégémonie américaine, sa position économique se fonde sur le fait que l’économie mondiale doit être soumise à une base et à une autorité suprême imposant le respect non seulement de l’homme, mais également de l’environnement et de la nature. Il conviendrait de distribuer les richesses dans un esprit de solidarité entre les peuples de la terre afin de faire face à cette disparité de plus en plus grande entre les riches et les pauvres .

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