Egypte-Israël .
Fouad Riyad,
ancien juge au Tribunal sur l’ex-Yougoslavie, appelle
à la formation d’une commission d’enquête pour vérifier si
Israël a commis un massacre contre des soldats égyptiens.
«
C’est un processus sensible qui doit être mené en profondeur
»
Al-Ahram
Hebdo : Est-ce que les accusations lancées contre Israël
peuvent s’inscrire dans le cadre des crimes de guerre ?
Fouad
Riyad :
Ces
crimes sont tout à fait identiques à ceux commis en Bosnie.
Ce qu’ont commis les Israéliens est un crime de guerre, un
crime contre l’humanité. C’est pourquoi je demande
d’appliquer sur Israël la même méthode que celle qui a été
suivie dans le cas de l’ex-Yougoslavie. Il s’agit de créer
une commission d’enquête à travers laquelle il serait
question de s’assurer des faits, de rassembler les
témoignages et de collecter le plus de preuves possible.
C’est un processus sensible qui doit être mené en profondeur
pour désigner la personne coupable, ou celle à la tête du
crime, comme ceci était le cas en Yougoslavie où Milosevic a
failli être condamné pour génocides pour ne pas avoir essayé
de les empêcher. Il est très important de savoir que ceux
qui ont commis les crimes ne sont pas uniquement les soldats,
mais aussi leur chef qui aurait pu empêcher ce massacre. Il
ne l’a cependant pas fait.
— Ce
n’est d’ailleurs pas la première fois que des accusations de
massacres sont lancées à l’encontre d’Israël. Pourquoi,
selon vous, l’affaire a-t-elle pris cette fois-ci une
dimension plus importante ?
— C’est
le documentaire Rouah Shaked qui a provoqué tout ce tollé.
Il a remis à la surface des crimes dont on parlait depuis
très longtemps, depuis les guerre de 1956 et de 1967. Il y
avait toute une liste de témoignages recueillis depuis les
années 1970 et 1980 lorsque plusieurs Egyptiens sont revenus
du front. Leurs aveux étaient terrifiants. Ils affirmaient
avoir vu leurs collègues torturés, écrasés par des chars ou
vidés de leurs organes. Tout ceci a suscité une grande
amertume et une colère chez les Egyptiens. Le problème,
c’est que ces témoignages, jusqu’à présent, étaient restés
sans preuves concrètes et sont par la suite passés au tiroir.
Mais ces longues années de silence ont enfin été
interrompues.
—
Quelles sont les démarches qui doivent être entreprises pour
prouver la véracité de ces crimes ?
— Il
faudrait lancer la recherche pour savoir d’abord si ces
crimes ont vraiment été commis et par la suite, poursuivre
les responsables. Une véritable enquête doit voir le jour
pour collecter le plus d’éléments possibles qui viendront
s’ajouter aux images diffusées dans le film et aux
déclarations des témoins, pour s’assurer que ces crimes sont
vrais. Si ces accusations s’avèrent vraies, c’est alors que
nous pouvons demander que les responsables de ces crimes
soient jugés. Et si l’on prouve le contraire, on aura au
moins rassuré le peuple égyptien.
— Et
quelles sont les voies par lesquelles nous pouvons les
traduire en justice ?
— Suite
à la commission d’enquête, nous pouvons, pour le moment,
commencer par un premier pas qui est d’intenter un procès
dans les tribunaux égyptiens pour demander la punition de
ceux qui ont perpétré ces crimes. On peut aussi recourir à
la justice israélienne qui se vante toujours d’être
équitable. Il est peut-être temps de les mettre en examen et
de leur demander de poursuivre ces criminels en justice.
— Et sur
le plan international ?
— Nous
pouvons faire appel à un tribunal international ad hoc, qui
serait établi par le Conseil de sécurité. Mais ceci reste
une solution difficile car il va se heurter au veto
américain qui défend toujours Israël. Nous pouvons alors
nous adresser à l’Assemblée générale. On doit d’abord
procéder à une sorte de sensibilisation, c’est-à-dire
s’adresser à toutes les organisations internationales et à
tous les pays pour essayer d’avoir leur assistance. Il faut
aussi essayer d’atteindre les publics, non seulement les
gouvernements, pour obtenir l’appui nécessaire à la
question. Un procès dit populaire international qui,
normalement, est mené par des organisations civiles, des
organisations juridiques d’ex-premiers responsables et
d’anciens juges pourrait avoir lieu. Il s’agit de faire un
jugement populaire et de faire appel à des témoins. Ceci a
été le cas en Egypte lorsque l’Union arabe des avocats a
jugé Blair, Bush et Sharon comme criminels. Même s’ils ne
sont pas condamnés, c’est un moyen de conserver leurs crimes
dans l’Histoire.
— Le
film et les témoignages sont-ils suffisants pour poursuivre
Israël en justice ?
— Bien
sûr que ces preuves ne sont pas suffisantes. Mais nous
pouvons dire que nous avons vu le sommet de l’iceberg et il
est vraiment souhaitable de continuer à creuser pour essayer
de trouver d’autres preuves plus fortes. C’est justement
pour cette raison que j’insiste à ce que la commission
d’enquête soit créée. Il faudrait essayer d’authentifier les
preuves et de ne pas perdre de temps. C’est ici que vient
donc le rôle de la Ligue arabe, du gouvernement égyptien et
du ministère de la Justice qui doivent agir rapidement et
sur tous les fronts pour réunir le plus de preuves dans les
plus brefs délais.
Chaïmaa
Abdel-Hamid