Egypte-Israël .
Le film L’esprit de Shaked, diffusé par la télévision d’Etat
israélienne, montrant des présumés massacres de soldats
égyptiens, ouvre un dossier tout chargé de crimes de guerre
commis par Tsahal. Cependant, des poursuites judiciaires
restent un simple souhait.
L'esprit du mal
Gaza,
De notre correspondant —
Les
événements et les réactions qui ont suivi la diffusion du
documentaire israélien Rouah Shaked, ou l’esprit de Shaked,
démontrent que Shaked n’était pas le seul mauvais esprit qui
s’était emparé de l’armée israélienne lors de ses guerres
avec les Arabes. Le commandement de l’armée israélienne a
témoigné de l’émergence d’autres « démons » qui ont commis
des crimes contre les militaires autant que les civils.
C’est dire que l’on pourrait considérer que la liquidation
des 250 soldats est un fait assez simple, en comparaison à
ce dont ont témoigné Egyptiens et Palestiniens, voire les
historiens israéliens eux-mêmes. En effet, le nombre de
prisonniers tués serait dans les environs de 10 000.
Le
réalisateur du documentaire, Ran Edelist, a certes tenté de
se disculper en parlant d’une erreur, mais il s’avère quand
même que ce qui a été filmé n’est qu’une partie minime de la
réalité. En fait, c’était la goutte d’eau qui a fait
déborder le vase. Les massacres contre les prisonniers sont
difficiles à énumérer. De plus, Rouah Shaked a occasionné un
véritable choc auprès de l’opinion mondiale, voire d’une
partie de la société israélienne elle-même. Celle-ci n’avait
jamais imaginé que son armée pourrait être prise en flagrant
délit pour crimes contre l’humanité, à l’exemple de ceux
dont le peuple juif a été victime sous la férule des Nazis.
Ces mêmes carnages pour lesquels les créateurs de l’Etat
hébreu ont bénéficié d’une grande sympathie qu’ils ont
exploitée pour s’emparer de la Palestine.
En
réalité, les crimes ne concernent pas la seule agression de
juin 1967, mais ont eu lieu lors des autres conflits en 1956
et 1967, une époque où ce sont les pères fondateurs d’Israël
qui tenaient les rênes du pouvoir, dont Haim Weizman et
David ben Gourion.
Au
début et bien que les médias israéliens aient tenté
d’imposer un black-out sur le film, celui-ci montre les
images du massacre commis par le commando Shaked sous les
ordres à l’époque de Benyamin ben Eliezer, actuel ministre
des Infrastructures, et qui a liquidé 250 militaires
égyptiens faits prisonniers à la fin de la guerre
israélo-arabe de juin 1967. Le film évoque les événements
survenus à la fin de cette guerre de juin 1967 lors desquels
le commando Shaked avait reçu pour mission de prendre en
chasse et d’anéantir des unités de commandos égyptiens qui
étaient déployés dans la bande de Gaza et tentaient de
gagner le Sinaï. Israël a depuis procédé à une valse
hésitation. Et le réalisateur a tenté de démentir avec des
arguments qui n’ont pu convaincre personne. De toute façon,
le gouvernement israélien a envoyé le documentaire au
ministère égyptien des Affaires étrangères à la demande de
celui-ci.
Une fois
l’affaire révélée grâce au film, des journalistes et des
écrivains arabes israéliens et des habitants des régions
palestiniennes nous ont contactés pour lever le voile sur
d’autres massacres dont les prisonniers ont été victimes.
Voire, ils se sont référés, à cet égard, à des historiens
israéliens. Ils affirment que le film qui a soulevé cette
réaction n’est pas la première reconnaissance par Israël du
meurtre des prisonniers égyptiens. Des témoignages et des
études israéliens faits par des historiens anciens et
nouveaux ont détruit le mythe de l’armée israélienne. Dans
son livre « L’unité Shaked », le professeur Uri Milistein
dénombre et donne des détails sur des crimes de guerre,
voire présente une photo de Ben Eliezer avec comme légende :
« Liquidations après la guerre ».
Shaked
avait hérité cette tradition de meurtre d’une précédente
unité dirigée par Ariel Sharon appelée 101 (lire page 5). Le
général israélien Arieh Biro était le premier à dévoiler en
1995, dans des entretiens à Maariv et au Jerusalem Post, que
48 prisonniers de guerre égyptiens ont été liquidés en 1956.
Il s’agissait de mineurs et Biro, à l’époque le commandant
du bataillon 890 des parachutistes, ajoute : « Je ne le
regrette pas. Au contraire, j’en suis fier ». Les
témoignages ne manquent pas. L’éthique et les valeurs
morales de l’armée israélienne s’écroulaient avec
l’occupation et l’euphorie issue des victoires. L’esprit du
mal s’emparait de plus en plus de Tsahal. Les faits
n’étaient pourtant un secret pour personne. Quand en 1995,
des fosses communes ont été découvertes à proximité
d’Al-Arich, la colère des Egyptiens a monté. La plaie était
encore ouverte. Aujourd’hui encore, rien n’a changé. Mais
s’il y a 12 ans, le gouvernement n’a pas cherché à
approfondir les choses, il ne peut plus se le permettre. «
Il y a cependant tant de pressions de la part des ONG, des
médias et des parlementaires », estime Hafez Abou-Seada,
président de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme.
Depuis 1995, l’organisation s’efforce de recueillir toutes
les preuves possibles des crimes de guerre israéliens. Une
campagne qui a d’abord commencé par la collecte des
témoignages de 54 survivants des guerres de 1956 et 1967,
avec leurs carnets militaires et les records de la
Croix-Rouge ainsi que les témoignages des militaires
israéliens et les publications militaires de Tsahal.
Du
surplace comme réaction
En 2001,
le premier ministre de l’époque, Atef Ebeid, avait décidé de
créer une commission ministérielle de la Justice, de la
Défense, des Affaires étrangères et de l’Information, pour
suivre le dossier. Mais cette commission n’a jamais vu le
jour et les plaintes déposées chez le procureur général ont
reçu une fin de non-recevoir. La volonté politique manque. «
Le régime s’est trouvé dans l’embarras à la suite du film.
Cette fois-ci, le dossier est ouvert du côté israélien et
donc, les Egyptiens doivent réagir », précise Emad Gad,
rédacteur en chef d’Israeli Digest. Selon lui, Le Caire ne
veut pas nuire à ses relations avec Israël ni avec les
Etats-Unis. Preuve en est, le ministre des Affaires
étrangères a déclaré que l’Egypte ne toucherait pas au
Traité de paix avec Israël. « Mais qui a dit que le fait
d’exiger une enquête et de revendiquer nos droits veut dire
rompre la paix ? », s’indigne Abou-Seada. Israël n’a-t-il et
en dépit des accords de paix demandé des indemnités pour les
colonies qui étaient construites dans le Sinaï occupé ? 300
millions de dollars ont été payés. En dépit des accords de
Camp David, Israël n’a-t-il pas intenté un procès contre
l’ex-rédacteur en chef d’Al-Ahram l’accusant d’antisémitisme
? Gad croit qu’il « existe un accord tacite entre les deux
parties pour ne pas fouiller dans les vieilles archives ou
plutôt les vieilles tombes, le régime laisserait la colère
éclater dans les médias pour un certain temps, c’est tout ».
Et cette
colère, jusqu’où pourrait-elle aller ? Difficile à prédire.
Les ONG sont en tout cas mobilisées. On collecte des preuves
et on signe des pétitions. Le Conseil national des droits de
l’homme, qui est d’ailleurs une instance gouvernementale a
créé une commission qui examine en ce moment les procédures
juridiques qui, dans un premier temps, permettrait de mener
une enquête criminelle qui permettrait de confirmer la
véracité des faits et en désigner les responsables.
Deux
articles de la Convention de Genève permettront une telle
poursuite judiciaire. L’article 12 qui concerne les crimes
menés par des individus, et l’article 13 qui détermine la
responsabilité des Etats. « On n’a pas besoin d’intenter un
procès à l’étranger ou devant le Tribunal pénal
international. Ces présumés crimes ont touché des Egyptiens
et se sont déroulés sur un territoire égyptien. Il suffit
que le procureur général ou le procureur militaire entame
les procédures », explique l’avocat Abou-Seada. Mais jusqu’à
preuve du contraire, aucune demande ni démarche, à part
celle d’obtenir une copie du documentaire L’esprit Shaked,
n’a été entreprise par le gouvernement.
Achraf
Aboul-Hol
avec Samar Al-Gamal, au Caire