Traduction.
Un nouveau centre national verra le jour dans quelques
mois.S’il paraît indispensable, il doit faire face à une
série d’obstacles, et au scepticisme de nombre
d’intellectuels.
Nouvelle percée
Gaber
Asfour, ex-secrétaire général du Conseil suprême de la
culture, a de nouvelles responsabilités qui ne sont pas des
moindres. Il dirige un centre de traduction, un projet
national devant mettre l’Egypte au diapason de la culture
mondiale. « Après une période d’expérimentation, si l’on
peut dire, on entame maintenant réellement le travail », a
déclaré Asfour à la presse. L’objectif fixé est d’améliorer
les conditions de traduction au niveau national, de former
une nouvelle génération de traducteurs, de créer un réseau
avec les organisations internationales (Unesco, Unicef,
Nations-Unies), et d’instaurer une « coopération plus
efficace avec les services du ministère égyptien de la
Culture et les éditeurs égyptiens, arabes et étrangers ».
C’est sur la base d’une décision prise l’année dernière par
le président de la République lui-même que sera établi le
Centre national de traduction. A l’inverse de l’ancien
projet national, ce centre sera indépendant du ministère et
du Conseil suprême de la culture.
« On a l’intention d’élargir le nombre de langues de départ,
de nouer des rapports plus réguliers avec les éditeurs
étrangers et les centres culturels pour plus de travaux
bilatéraux. On va également publier une revue spécialisée de
traduction, des périodiques et créer un site Internet, et
surtout organiser des conférences pour activer le mouvement
de traduction en Egypte et dans le monde arabe », affirme
Chohrat Al-Alem, coordinatrice du projet national de
traduction.
Quant aux sources de financement, elles se répartissent
entre les crédits alloués sur le budget de l’Etat, les dons
offerts par les individus, organisations nationales ou
internationales, et plusieurs nouvelles sources : le centre
en effet s’autofinancera en partie en offrant des services
de traduction rémunérés et pourra également fonctionner par
des emprunts.
Un des problèmes majeurs du projet national était sa
dépendance par rapport au Conseil suprême de la culture. Il
n’avait pas de budget propre et les rémunérations des
traducteurs tardaient toujours. Fondé en 1995, le premier
projet national avait permis de traduire 4 livres seulement
la première année.
Deux langues dominaient : l’anglais et le français. Jusqu’en
2000, le projet n’avait à son actif que 200 titres et ce
n’est qu’en 2006 qu’il a réussi à atteindre le chiffre de 1
000 livres, traduits à partir de 28 langues. L’anglais s’y
taille toujours la part du lion, avec 53 % de titres,
ensuite le français 13 %, l’espagnol 9,2 %, la langue
persane 8,8 %, l’allemand 4 % et l’italien 0,9 %. Récemment,
les livres dans des langues rarement traduites en Egypte ont
fait leur apparition : l’urdu, l’arménien, le turc, le
japonais et le finlandais. Si divers thèmes ont été traités,
le domaine scientifique n’avait bénéficié que de 7 titres. «
On avait un problème de traduction à cet égard vu le nombre
limité de traducteurs et correcteurs spécialisés. Mais l’on
entend le régler au nouveau Centre en formant un comité
spécifique qui sera chargé de promouvoir ce domaine »,
assure Al-Alem.
Mais la sélection hasardeuse des titres à traduire était
l’aspect le plus critiqué. En l’absence de stratégie
clairement posée dès le départ, celle-ci dépendait surtout
des suggestions personnelles des traducteurs.
Un décollage difficile
Cela dit, certains traducteurs estiment que des obstacles
persistent. « Les responsables du nouveau centre sont les
mêmes. Le système bureaucratique est le même. Ce qui domine
les relations est le piston, et les traducteurs gagnants
sont ceux qui ont de fortes relations au sein du projet. Il
n’y a même pas de rémunération fixe pour tous les
traducteurs, mais des niveaux variés selon le degré d’amitié
», assure Ahmad Hassan, traducteur des œuvres de Bourdieu et
de La Société du spectacle de Guy Debord. Béchir Al-Sébaï,
traducteur des œuvres de l’historien français Henry Laurens,
regrette les problèmes de relecture d’un grand nombre de
livres publiés par le projet, et espère que cette affaire
sera réglée au nouveau centre. Il insiste sur l’importance
de la modification des clauses du contrat passé entre les
traducteurs et le Centre. « Dès la première clause, on a un
sentiment de contrainte. Le contrat stipule clairement que
le travail doit correspondre aux objectifs du ministère de
la Culture, visant au développement culturel ». Une autre
clause donnait au projet le droit de refuser la publication
du livre, une fois traduit, s’il s’avérait « aller à
l’encontre de l’intérêt public ». « Où est la logique ici ?
Doit-on attendre qu’un livre soit traduit pour adopter une
attitude pareille ? », s’interroge Al-Sébaï, qui soulève par
ailleurs le problème du tirage, qui ne dépasse pas les 1 300
exemplaires.
Un problème qui rejoint celui de la diffusion et de la vente
des livres, accessibles à travers un seul bureau de vente,
situé dans l’enceinte du Conseil suprême de la culture. Tout
au plus, les ouvrages sont disponibles dans quelques
kiosques de l’Organisme général du livre ou pendant la Foire
du livre, c’est-à-dire une fois par an seulement.
« Ceci est dû au fait que les prix ne figurent pas sur les
livres, assure la traductrice Ragaa Yakout et membre du
nouveau secrétariat du centre. Les trois quarts des ouvrages
sont entassés dans les caves », ajoute-t-elle.
Mais si un bon nombre de traducteurs sont pessimistes,
d’autres envisagent les choses avec plus d’espoir. Dounia
Abourachid, directrice du département de traduction et
d’interprétariat au Centre Français de Culture et de
Coopération (CFCC), compte beaucoup sur le centre et sur son
rôle de formation d’une nouvelle génération de traducteurs,
et la nécessité de leur offrir des bourses d’études à
l’étranger. Elle appelle le centre à créer une assemblée
pour les traducteurs équivalant à celle des interprètes.
Déjà, le CFCC collaborait avec l’ancien conseil, ce qui a
abouti à la traduction d’environ 10 titres. Le CFCC se
charge de rémunérer les traducteurs et le conseil assume les
coûts de publication. Un des importants fruits de cette
coopération était la traduction de l’encyclopédie
L’Université de tous les Savoirs (6 tomes).
Si les projets de traduction étaient toujours omniprésents
depuis l’ère de Mohamad Ali et son édification de l’école de
langues (Al-Alsoun), en passant par l’écrivain Taha Hussein
et son projet — inachevé — de traduire 1 000 titres de 1955
jusqu’en 1968, ce qui importe le plus aujourd’hui, c’est la
qualité et non pas la quantité. Et si le Centre projette
d’ores et déjà la publication de 800 à 1 000 titres en 2007,
il lui restera à faire ses preuves en termes de sélection et
de diffusion. Car une plus grande institutionnalisation du
projet n’impulse pas forcément un réel mouvement de
traduction .
Rania
Hassanein