Imposition .
Le formulaire de déclaration de revenus est bien plus étoffé
que l’année dernière et les contribuables s’y perdent.
Laissant apparaître les difficultés du gouvernement à lutter
contre la fraude fiscale. Enquête.
Le
trop plein de cases
Pour
sa seconde année d’application, la nouvelle loi sur l’impôt
promulguée en 2005 pose encore des problèmes de déclaration
de revenus aux contribuables. Alors que le dernier délai de
remise des formulaires est fixé au 31 mars.
Elaborée par le ministère des Finances pour replacer dans le
droit chemin l’importante catégorie de fraudeurs formée par
les commerçants, les propriétaires de cliniques médicales
privées, ou de bureaux de conseils, la nouvelle loi a
pourtant vocation à instaurer la transparence grâce à une
simplification des procédures et en réduisant de moitié le
taux d’imposition. Mais dans les faits, les résultats sont
contrastés.
Il est midi au bureau de perception des impôts d’Aghakhan,
dans le quartier de Boulaq, connu pour ses petits commerces
et ateliers. A la vue des longues files d’attente, l’on
dirait que la campagne intensive contre la fraude fiscale a
porté ses fruits. A Aghakhan, la plupart des contribuables
sont des commerçants : épiciers, boulangers, propriétaires
de cybercafés. L’ambiance est tendue. Mahmoud Moustapha,
propriétaire d’un supermarché et âgé de cinquante ans, lance
: « Bien que je ne sache ni lire ni écrire, l’Etat m’oblige
à présenter ma déclaration. L’année dernière, j’ai décidé de
venir quand j’ai vu les annonces à la télé ». Mais pour ce
faire, il a dû se rendre au bureau du Trésor pendant deux
semaines pour demander l’aide des fonctionnaires, qui déjà
croulent sous les dossiers de cas similaires.
Cette année, rebelote. Beaucoup de contribuables sont
illettrés et ne tiennent pas de registres réguliers de leurs
recettes et dépenses. Ils ne savent pour la plupart pas
comment remplir le formulaire de déclaration. Moustapha ne
s’attendait pas à ce que l’on complique davantage le
formulaire de la déclaration. Ce dernier, plus détaillé que
celui de l’année précédente, lui pose de gros problèmes. De
8 pages, il est passé à 12. Moustapha, contrarié, en profite
pour critiquer l’Etat, lequel selon lui s’attaque à la
fraude des petites gens, laissant de côté une énorme tranche
de gros fraudeurs cumulant des millions de L.E. et ne payant
pas leurs impôts. Il s’insurge : « Pour nous, l’amende en
cas de fausse déclaration est injuste. On risque, en cas de
fausse déclaration de revenus, une amende de 10 000 L.E.
C’est vraiment une trop grosse somme ! ».
Loin de Boulaq, dans la nouvelle ville d’Al-Obour, Ahmad
Farouq est propriétaire d’une petite usine
d’agro-alimentaire. Il critique le nouveau formulaire : «
Ces complications auront un effet négatif sur la perception
des impôts. Même s’ils ont de bonnes intentions, les gens
finiront par ne pas le remplir ». Ce à quoi Fathi Abdel-Aziz,
directeur du département d’information auprès de l’Organisme
des impôts, répond : « Il est détaillé, mais simple,
n’importe qui peut le remplir tout seul, même sur notre site
web ».
Le nouveau formulaire renferme 12 pages pour les
particuliers — au lieu d’une seule page selon l’ancienne
loi, et 35 pages pour les sociétés — au lieu d’une quinzaine
auparavant. Mahmoud Mohamad Ali, président de l’Organisme
des impôts, explique que cette année le formulaire est plus
long, car il inclut les renseignements et les détails de
l’activité économique tels que décrits par le contribuable
lui-même. Or, selon l’ancienne loi, les inspecteurs de
l’organisme devaient aller eux-mêmes chercher ces détails
sur le terrain, examiner et inspecter les documents, les
bilans et la nature de l’activité pour enfin faire leur
propre évaluation des impôts sur les bénéfices commerciaux
et industriels. « C’était une énorme perte de temps et
d’argent pour l’organisme », souligne Ali, qui avoue que
l’ancienne méthode ouvrait aussi la porte à la corruption,
puisque des pots-de-vin étaient distribués aux inspecteurs
contre une baisse de l’estimation. Nour Attiya, propriétaire
d’un salon de coiffure, raconte à l’Hebdo qu’il n’est jamais
allé présenter sa déclaration. C’était le fonctionnaire qui
venait estimer le montant de ses impôts à payer. « Je me
suis rendu compte une fois qu’il allait me faire payer une
somme exorbitante, bien au-dessus de la réalité. Il a fallu
que je lui verse un dessous-de-table pour le ramener à la
raison ».
Principe de la confiance mutuelle
La nouvelle loi vise aussi à ouvrir une nouvelle page avec
les anciens fraudeurs et ceux qui ne présentaient pas leurs
déclarations, espérant ainsi renoncer aux millions de procès
intentés contre eux s’ils commencent à présenter
régulièrement de vraies déclarations. « Le nouveau
formulaire de la déclaration de revenus est basé sur le
principe de la confiance mutuelle entre contribuables et
Organisme des impôts. Ainsi, chaque contribuable paye-t-il
ses impôts, selon le montant de revenus qu’il a lui-même
déclaré », se défend Mohamad Sourour, directeur de
l’Administration centrale des impôts.
Mais pour mesurer la véracité des déclarations présentées,
Sourour précise que l’organisme choisira au hasard à partir
de cette année un échantillon de 20 % de déclarations, afin
de vérifier leur exactitude.
En terme de chiffres, la première année d’application fut un
grand succès, inattendu même par les responsables du
ministère. Le nombre de déclarations présentées a doublé,
passant de 1,762 million pour l’année 2005 à 2,458 millions
pour 2006. Même si cela ne s’est pas encore reflété sur les
recettes fiscales, puisque les impôts ont été réduits de
moitié. Le ministère prévoit que la hausse des recettes
apparaîtra dans un délai de trois ans. Mahmoud Mohamad Ali
reconnaît la difficulté du défi, avouant que l’année
dernière, seuls 10 % des déclarations des revenus des
particuliers ainsi que des bénéfices industriels et
commerciaux étaient corrects. « Le reste était incomplet »,
souligne-t-il. Il prévoit pourtant que cette année, les
recettes devraient doubler.
Cependant, face aux nombreuses plaintes déposées l’année
dernière par les contribuables, l’organisme a lancé une
campagne de sensibilisation en créant des bureaux de
renseignement. Et ce, pour informer les contribuables sur
les réformes législatives et administratives opérées. « Le
percepteur rencontre alors les contribuables afin de leur
expliquer les procédures à suivre pour remplir la
déclaration, tout en soulignant les sanctions en cas de
défaut de présentation », souligne Azza Abdel-Salam,
directrice du département de contrôle de la collecte des
impôts. De plus, des bureaux d’informations ont été créés à
proximité de ceux du Trésor et du siège de la Fédération des
chambres du commerce. « Il est devenu aujourd’hui très
facile de se procurer le formulaire de déclaration de
revenus. Mais l’important c’est de savoir le remplir. Je
suis employé de banque et je possède aussi un cybercafé.
J’ai dû recourir un jour au bureau d’information fiscale
pour m’informer sur ma situation, mais il reste plusieurs
questions auxquelles personne n’a su me répondre. Alors j’ai
dû retourner au bureau du Trésor pour un complément
d’explications », se plaint Ahmad Abdel-Latif. Autant de
problèmes qui témoignent de la difficulté du changement à
opérer.
Dahlia
Réda