Révision de la Constitution.
Les amendements doivent être approuvés dans leur forme
finale cette semaine par l’Assemblée du peuple, avant d’être
soumis à un référendum en avril prochain.
Place au vote
Cela
avait tout l’air d’une opération de chirurgie esthétique. Il
fallait prendre soin des plus petits détails, dissimuler les
défauts ... Mais à la fin le lifting semblait loin d’être
réussi. Les amendements constitutionnels promis par le
président de la République sont désormais prêts dans leur
forme finale. Ils doivent être approuvés cette semaine par
l’Assemblée du peuple, puis soumis à un référendum au mois
d’avril. 34 articles en tout ont été remaniés par la
commission parlementaire de rédaction. Objectif : « Donner
un élan à la démocratie, réaliser un équilibre entre les
pouvoirs législatif et exécutif et soutenir le rôle de la
femme ». Ce sont en tout cas les termes utilisés par les
responsables du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir)
et par les médias officiels.
Mais derrière cette « liesse » annoncée de la démocratie se
cachent malaise et mécontentement. L’amendement
constitutionnel aura fait plus de mécontentement que de
joie. Mécontentement d’abord dans les rangs des Frères
musulmans qui se considèrent visés par l’amendement. « Avec
cet amendement qui sera approuvé tel quel par le Parlement,
nous aurons une Constitution stérile qui nous mènera nulle
part », critique Hamdi Hassan, porte-parole de la confrérie
interdite mais tolérée des Frères musulmans. Selon lui, cet
amendement a été taillé sur mesure pour exclure les Frères
de la scène politique. « La loi régit le droit de
candidature aux élections législatives et à celles du
Conseil consultatif de manière à garantir la représentation
des partis politiques et de la femme », annonce l’article
62. Allusion claire à la nécessité d’appliquer un scrutin
électoral de liste qui handicaperait les Frères et plus
généralement les candidats indépendants. Ces derniers se
verraient contraints de rallier les rangs d’un parti pour
pouvoir se présenter aux élections. Ainsi, le PND ferait-il
d’une pierre deux coups. Le premier, juguler les Frères. La
confrérie a obtenu lors des dernières élections législatives
88 sièges. Face à cette montée en puissance, l’Etat
s’inquiète. Le président Moubarak ne l’a pas caché. N’a-t-il
pas déclaré récemment que les Frères « constituent une
menace pour la sécurité nationale ». C’est d’ailleurs dans
ce même contexte que s’inscrit l’amendement de l’article 5
interdisant les partis à référence religieuse. L’exclusion
des Frères n’est d’ailleurs pas le seul objectif. En
entérinant le principe d’un scrutin électoral de liste (ou
au moins un scrutin mixte où les listes occupent une place
dominante), le PND se débarrasse ainsi de l’éternel problème
des candidats issus de ses propres rangs et qui se
présentent aux élections en tant qu’indépendants. Le
phénomène s’est répété à plusieurs reprises. Aux
législatives d’octobre et novembre 2000, le PND a été
contraint de rallier ces indépendants, sans quoi il n’aurait
pas été en mesure de remporter la majorité. Et le même
scénario s’est répété aux législatives de 2005.
« L’insuffisance des juges »
Mais les articles 5 et 62 ne sont pas les seuls
controversés. Les articles 88 relatif au contrôle des
élections, 179 qui donne au président des pouvoirs
extraordinaires, 77 relatif au mandat du président sont tout
autant contestés par l’opposition. « L’amendement de
l’article 88 va faciliter la fraude et consacrer la
domination du PND sur la vie politique », annonce Mahmoud
Abaza, président du Néo-Wafd. L’article en question donne la
surveillance des élections à un haut comité indépendant
annulant ainsi le contrôle juridique pratiqué depuis les
législatives de 2000. « Nous faisons marche arrière »,
s’insurge pour sa part Hussein Abdel-Razeq, secrétaire
général du parti du Rassemblement unioniste progressiste (UPI,
gauche).
Les partis d’opposition ont décidé de se mobiliser en dépit
des assurances du PND affirmant que l’amendement est un pas
en avant et que l’article 88 est nécessaire en raison de «
l’insuffisance des juges » Des représentants du Néo-Wafd, du
Rassemblement, des Frères musulmans et des indépendants se
sont réunis lundi au siège du Néo-Wafd au Caire afin
d’annoncer leur refus de l’amendement.
« L’Etat œuvre à préserver la sécurité et l’ordre publique
face aux dangers du terrorisme », stipule l’article 179.
Pour y parvenir, des « mesures spéciales sont prévues par la
loi (...) pour faire face à ces dangers », poursuit le
texte.
Les forces politiques craignent une interprétation abusive
de cette licence que se donne l’Etat. « Cet amendement va
donner lieu à une violation des libertés individuelles
garanties par cette même Constitution. Ainsi, sur la base de
simples soupçons, un citoyen peut-il avoir sa maison
fouillée, son téléphone mis sur écoute, son courrier
intercepté, sans que ces mesures soient forcément prises
sous contrôle judiciaire comme le souligne le texte »,
critique Diaa Rachwane, du Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
L’article 179 donne également le droit au président de la
République de déférer les crimes terroristes devant les
instances judiciaires reconnues par la Constitution et par
la loi. « Cet amendement a légitimé l’état d’urgence en
l’incluant dans la Constitution. L’article en question donne
de facto le droit au président de la République de déférer
des citoyens civils devant les tribunaux militaires »,
estime Hussein Abdel-Razeq. « Sous sa nouvelle forme,
l’article 179 constitue un vrai choc pour les forces
politiques, dans la mesure où il s’oppose diamétralement à
leurs revendications en faveur de la démocratie », ajoute
Abdel-Razeq.
Bien qu’il ait été conservé sans modification, le fameux
article 2 de la Constitution, stipulant que l’islam est la
principale source de législation, a donné lieu à un vif
débat entre ceux qui revendiquaient la modification ou
carrément la suppression de cet article, et ceux qui se
battaient pour que « l’islam » demeure « la religion de
l’Etat » et que « la charia islamique » demeure « la
principale source de législation ».
Dans une initiative collective, une centaine d’intellectuels
ont envoyé un communiqué au président de la République,
ainsi qu’aux présidents de l’Assemblée du peuple et du
Conseil consultatif, revendiquant l’amendement de cet
article que les islamistes considèrent comme sacro-saint.
D’après les signataires, le fait de mentionner une religion
précise pour être celle de l’Etat porte atteinte à la
neutralité de ce dernier vis-à-vis de ses citoyens qui
appartiennent à des religions diverses. Pour éviter cette «
partialité » présupposée, ces intellectuels ont proposé un
texte soulignant que « l’islam est la religion de la
majorité des citoyens » et que les valeurs collectives des
religions et croyances représentent « une source principale
de législation ».
Pour le gouvernement en revanche, il n’était pas question
d’approcher un article aussi sensible, dont l’amendement est
loin d’être « une demande populaire ».
Toutefois, les rédacteurs du texte ont peiné dans leurs
efforts de réconcilier cet article avec d’autres, comme
l’article 1 qui souligne le caractère « démocratique » du
régime fondé sur le principe de la « citoyenneté », ou
encore avec l’article 5 qui interdit la formation des partis
basés sur la religion ou ayant une référence religieuse.
L’article 77 de la Constitution est un autre cas où les
revendications de l’opposition sont tombées dans l’oreille
d’un sourd. Cet article qui auparavant limitait à deux le
nombre de mandats que peut briguer le président de la
République a été amendé sous le président Anouar Al-Sadate,
qui entendait briguer un troisième mandat. Un texte qui «
consacre le pouvoir éternel », selon l’opposition, un texte
qui « respecte le choix des citoyens », rétorque les
responsables du PND.
Ola
Hamdi et Sabah Sabet