Un Egyptien en Italie, rescapé de la noyade
Mohamed Salmawy
En
Italie, j’ai rencontré l’un des jeunes Egyptiens qui a
traversé la Méditerranée et qui risquait de se noyer jusqu’à
ce qu’il soit arrivé sain et sauf sur la rive italienne. Je
lui ai promis que je ne dévoilerais pas son nom réel et que
je le désignerais par Ali. Le jeune homme m’a relaté dans
les menus détails le calvaire enduré par les jeunes
Egyptiens en quête de gagne-pain en Italie. Une histoire de
souffrance.
Je présidais en Italie le Festival des films
euro-méditerranéens qui s’est tenu à Rome le mois dernier.
Au cours d’un dîner en marge du festival, j’ai rencontré ce
jeune homme qui travaillait comme garçon d’hôtel. Le
lendemain, il est venu me voir dans le hall de l’hôtel dans
lequel je séjournais comme convenu entre nous. Il m’a
raconté une histoire que je ne pouvais imaginer.
Ali,
âgé de 27 ans, m’a dit qu’il était égyptien, originaire d’un
gouvernorat de la Basse-Egypte, bien que ses papiers aient
affirmé qu’il était de nationalité iraqienne. Il m’a confié
qu’il a dû voiler sa nationalité égyptienne et prétendre
être un Iraqien rescapé de la souffrance quotidienne en Iraq
pour obtenir le droit d’asile politique en Italie. Les
larmes lui montèrent aux yeux en parlant de sa douleur : «
Personne ne peut imaginer le sentiment d’un homme, quand il
est obligé de cacher sa véritable identité et de se cacher
derrière une autre. Parfois, je suis sur le point de hurler
à pleins poumons pour dire que je suis égyptien. Mais je
suis obligé d’être prisonnier d’une nationalité autre que la
mienne et d’avoir un autre nom ».
Ali avait en sa possession quelques papiers sur lesquels
étaient écrits des poèmes qu’il avait composés. Il a affirmé
d’ailleurs que ces papiers l’aidaient à supporter cette
pénible situation dans laquelle il se trouvait. Il m’a lu
ses poèmes et j’y ai trouvé un sens poétique raffiné et une
sensibilité artistique évidente. Je lui ai alors dit : « Si
tu étais en Egypte maintenant, je t’aiderais à publier ces
poèmes qui reflètent une maturité et un talent indéniable ».
Il me répondit immédiatement : « Si j’étais resté en Egypte,
je n’aurais jamais eu la chance de vous rencontrer. J’ai
frappé à toutes les portes auxquelles je suis parvenu, mais
elles étaient toutes verrouillées. Je n’ai pas insisté de me
trouver une place en tant que poète dans la société, mais
j’ai cherché à travailler n’importe quoi pour gagner ma vie,
aider ma famille et mes parents qui sont vieux, mais en vain
».
Un moment de silence domina, mais Ali reprit : « Je vis ici
une solitude accablante, loin des Egyptiens afin que
personne ne découvre ma vérité. Je sais que les autorités
italiennes me suspectent toujours. Elles ont accepté
d’autres réfugiés, il est vrai, mais elles les mettent sous
observation jusqu’à ce que leur vérité soit dévoilée, puis
elles les rapatrient. Lorsque je vous ai vu dans la
cérémonie, je n’ai pas cru mes yeux. Pouvez-vous imaginer
que je ne peux parler à ma famille qu’une seule fois tous
les mois à partir d’un téléphone public, et que je reste
inquiet jusqu’à la fin de l’appel ? Savez-vous que pendant
huit mois, je n’ai pas pu contacter ma famille en Egypte ?
Les autorités italiennes nous donnaient les cartes de
téléphone lorsqu’on était dans les camps des réfugiés dans
le sud de l’Italie pour qu’on puisse appeler nos familles.
Mais elles espionnaient nos contacts. Et si elles se
rendaient compte que j’ai appelé un gouvernorat égyptien et
non pas l’Iraq, je perdrais la possibilité d’obtenir un
droit d’asile. J’aurais été immédiatement rapatrié comme les
autres jeunes Egyptiens. Tout au long des huit premiers
mois, mes parents croyaient que j’étais parmi les victimes
noyées. Jusqu’à ce que j’aie pu obtenir ma première
rémunération et j’ai pu les appeler. Dès que ma mère
entendit ma voix, il y a eu un long silence que mon frère a
interrompu. J’ai su par la suite qu’elle avait perdu
connaissance ».
J’ai été frappé par le récit de Ali, mais ce n’était pas la
fin de l’histoire. Il m’a expliqué que tout ceci n’avait
rien à comparer avec la souffrance qu’il avait endurée ainsi
que ses compatriotes durant le voyage. C’était une
confrontation avec la mort pendant près de 8 longs jours. «
Nous ne disposions que de pain et d’eau qui ont disparu les
deux derniers jours. Nous avons bu l’eau de mer et même
celle de nos urines. J’ai vu mes collègues mourir de faim et
de soif. On nous demandait de jeter leurs cadavres dans
l’eau. Une fois que la rive est apparue à l’horizon, nous
avons reçu l’ordre de nous jeter tous à l’eau. Chacun
d’entre nous ayant à assumer tout seul son sort. Il y a
parmi nous ceux qui ont réussi à nager jusqu’au port et ceux
qui ont péri avant d’y parvenir après avoir été frappé de
faiblesse et de fatigue pendant le périple de la mort ».
Ali m’a raconté que cette souffrance en mer n’était que le
premier chapitre d’une longue tragédie, alors que les
désastres du deuxième chapitre ne faisaient que commencer
lorsque ces jeunes Egyptiens arrivaient sur la plage. Alors,
ils étaient mis en garde à vue par les autorités italiennes
qui les mettaient dans les camps de détention dans le sud en
prélude à leur rapatriement. « Il est vrai, affirme Ali,
qu’ils nous donnent de quoi manger et boire et nous offrent
des habits après les affres de la mer où nous avons tout
perdu, mais nous sentons que nous sommes dans des camps de
détention, car nous sommes soumis à des enquêtes. Les
représentants de nos ambassades à Rome viennent s’enquérir
de nos identités et voir si nous avons toujours nos
documents. Une opération de torture morale et une guerre de
nerfs qui peut perdurer de longues semaines. Les seuls
rescapés sont les mineurs dont le rapatriement est défendu
par la loi italienne. Il y avait parmi nous des jeunes de 15
et 16 ans. Seuls demeurent ceux qui obtiennent le droit
d’asile politique ou social ».
Quant au troisième chapitre, il commence à la sortie du camp
et lorsque débute la quête éprouvante du gagne-pain. A ce
moment, le jeune Egyptien est exposé à toutes sortes de
manipulation, que ce soit par les Egyptiens ou les Arabes
qui acceptent de le faire travailler dans des restaurants
dont ils sont les propriétaires ou comme journaliers dans
des travaux de construction. Nombreux sont ceux qui
travaillent pendant des mois sans rémunérations. Alors que
les chanceux sont ceux qui touchent d’infimes salaires sans
avoir le droit de se plaindre ni de recourir aux organismes
officiels de peur d’être rapatriés. « Dans tous les cas,
poursuit Ali, nous vivons comme les criminels et les
hors-la-loi, voire même dans des conditions pires. Au moins,
eux, ils ont une identité et détiennent des papiers
corrects, alors que nous vivons comme les chiens égarés.
Nous nous cachons de chaque policier et nous cherchons un
refuge souterrain, tels les rats ».
Je ressentais encore de la peine en parlant avec
l’ambassadeur égyptien Achraf Rached, qui m’a informé que
les autorités italiennes ont rapatrié 655 jeunes Egyptiens
pendant l’été. L’ambassadeur était alors parvenu à un accord
avec le côté italien pour ne pas mettre ces jeunes sur la
liste noire. Et ce, pour leur donner l’occasion d’immigrer
si les circonstances d’une immigration légale s’offrait à
eux dans l’avenir. L’Italie accorde à l’Egypte 700 visas
annuels d’immigration, bien que de nombreux Egyptiens ne
soient pas qualifiés pour certaines spécialisations à cause
de la faiblesse de leur niveau éducatif.
L’ambassadeur Achraf Rached était profondément ému en
racontant qu’un citoyen égyptien refusait de le voir ou de
reconnaître qu’il est l’ambassadeur de son pays. Il avait
avancé aux autorités qu’il était un Palestinien venu en
Italie pour fuir la persécution de l’occupation israélienne.
L’ambassadeur poursuivait avec une émotion qu’il essayait
vainement de cacher : « L’Egypte est un grand pays, comment
l’un de ses fils peut-il nier son appartenance à ce pays ?
».
Je rétorquai : « Que Dieu pardonne à ceux qui en sont la
cause ! ».