Al-Ahram Hebdo, Opinion | Un Egyptien en Italie, rescapé de la noyade
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 5 au 11 décembre 2007, numéro 691

 

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Opinion
 

Un Egyptien en Italie, rescapé de la noyade

Mohamed Salmawy

 

En Italie, j’ai rencontré l’un des jeunes Egyptiens qui a traversé la Méditerranée et qui risquait de se noyer jusqu’à ce qu’il soit arrivé sain et sauf sur la rive italienne. Je lui ai promis que je ne dévoilerais pas son nom réel et que je le désignerais par Ali. Le jeune homme m’a relaté dans les menus détails le calvaire enduré par les jeunes Egyptiens en quête de gagne-pain en Italie. Une histoire de souffrance.

Je présidais en Italie le Festival des films euro-méditerranéens qui s’est tenu à Rome le mois dernier. Au cours d’un dîner en marge du festival, j’ai rencontré ce jeune homme qui travaillait comme garçon d’hôtel. Le lendemain, il est venu me voir dans le hall de l’hôtel dans lequel je séjournais comme convenu entre nous. Il m’a raconté une histoire que je ne pouvais imaginer.

Ali, âgé de 27 ans, m’a dit qu’il était égyptien, originaire d’un gouvernorat de la Basse-Egypte, bien que ses papiers aient affirmé qu’il était de nationalité iraqienne. Il m’a confié qu’il a dû voiler sa nationalité égyptienne et prétendre être un Iraqien rescapé de la souffrance quotidienne en Iraq pour obtenir le droit d’asile politique en Italie. Les larmes lui montèrent aux yeux en parlant de sa douleur : « Personne ne peut imaginer le sentiment d’un homme, quand il est obligé de cacher sa véritable identité et de se cacher derrière une autre. Parfois, je suis sur le point de hurler à pleins poumons pour dire que je suis égyptien. Mais je suis obligé d’être prisonnier d’une nationalité autre que la mienne et d’avoir un autre nom ».

Ali avait en sa possession quelques papiers sur lesquels étaient écrits des poèmes qu’il avait composés. Il a affirmé d’ailleurs que ces papiers l’aidaient à supporter cette pénible situation dans laquelle il se trouvait. Il m’a lu ses poèmes et j’y ai trouvé un sens poétique raffiné et une sensibilité artistique évidente. Je lui ai alors dit : « Si tu étais en Egypte maintenant, je t’aiderais à publier ces poèmes qui reflètent une maturité et un talent indéniable ».

Il me répondit immédiatement : « Si j’étais resté en Egypte, je n’aurais jamais eu la chance de vous rencontrer. J’ai frappé à toutes les portes auxquelles je suis parvenu, mais elles étaient toutes verrouillées. Je n’ai pas insisté de me trouver une place en tant que poète dans la société, mais j’ai cherché à travailler n’importe quoi pour gagner ma vie, aider ma famille et mes parents qui sont vieux, mais en vain ».

Un moment de silence domina, mais Ali reprit : « Je vis ici une solitude accablante, loin des Egyptiens afin que personne ne découvre ma vérité. Je sais que les autorités italiennes me suspectent toujours. Elles ont accepté d’autres réfugiés, il est vrai, mais elles les mettent sous observation jusqu’à ce que leur vérité soit dévoilée, puis elles les rapatrient. Lorsque je vous ai vu dans la cérémonie, je n’ai pas cru mes yeux. Pouvez-vous imaginer que je ne peux parler à ma famille qu’une seule fois tous les mois à partir d’un téléphone public, et que je reste inquiet jusqu’à la fin de l’appel ? Savez-vous que pendant huit mois, je n’ai pas pu contacter ma famille en Egypte ? Les autorités italiennes nous donnaient les cartes de téléphone lorsqu’on était dans les camps des réfugiés dans le sud de l’Italie pour qu’on puisse appeler nos familles. Mais elles espionnaient nos contacts. Et si elles se rendaient compte que j’ai appelé un gouvernorat égyptien et non pas l’Iraq, je perdrais la possibilité d’obtenir un droit d’asile. J’aurais été immédiatement rapatrié comme les autres jeunes Egyptiens. Tout au long des huit premiers mois, mes parents croyaient que j’étais parmi les victimes noyées. Jusqu’à ce que j’aie pu obtenir ma première rémunération et j’ai pu les appeler. Dès que ma mère entendit ma voix, il y a eu un long silence que mon frère a interrompu. J’ai su par la suite qu’elle avait perdu connaissance ».

J’ai été frappé par le récit de Ali, mais ce n’était pas la fin de l’histoire. Il m’a expliqué que tout ceci n’avait rien à comparer avec la souffrance qu’il avait endurée ainsi que ses compatriotes durant le voyage. C’était une confrontation avec la mort pendant près de 8 longs jours. « Nous ne disposions que de pain et d’eau qui ont disparu les deux derniers jours. Nous avons bu l’eau de mer et même celle de nos urines. J’ai vu mes collègues mourir de faim et de soif. On nous demandait de jeter leurs cadavres dans l’eau. Une fois que la rive est apparue à l’horizon, nous avons reçu l’ordre de nous jeter tous à l’eau. Chacun d’entre nous ayant à assumer tout seul son sort. Il y a parmi nous ceux qui ont réussi à nager jusqu’au port et ceux qui ont péri avant d’y parvenir après avoir été frappé de faiblesse et de fatigue pendant le périple de la mort ».

Ali m’a raconté que cette souffrance en mer n’était que le premier chapitre d’une longue tragédie, alors que les désastres du deuxième chapitre ne faisaient que commencer lorsque ces jeunes Egyptiens arrivaient sur la plage. Alors, ils étaient mis en garde à vue par les autorités italiennes qui les mettaient dans les camps de détention dans le sud en prélude à leur rapatriement. « Il est vrai, affirme Ali, qu’ils nous donnent de quoi manger et boire et nous offrent des habits après les affres de la mer où nous avons tout perdu, mais nous sentons que nous sommes dans des camps de détention, car nous sommes soumis à des enquêtes. Les représentants de nos ambassades à Rome viennent s’enquérir de nos identités et voir si nous avons toujours nos documents. Une opération de torture morale et une guerre de nerfs qui peut perdurer de longues semaines. Les seuls rescapés sont les mineurs dont le rapatriement est défendu par la loi italienne. Il y avait parmi nous des jeunes de 15 et 16 ans. Seuls demeurent ceux qui obtiennent le droit d’asile politique ou social ».

Quant au troisième chapitre, il commence à la sortie du camp et lorsque débute la quête éprouvante du gagne-pain. A ce moment, le jeune Egyptien est exposé à toutes sortes de manipulation, que ce soit par les Egyptiens ou les Arabes qui acceptent de le faire travailler dans des restaurants dont ils sont les propriétaires ou comme journaliers dans des travaux de construction. Nombreux sont ceux qui travaillent pendant des mois sans rémunérations. Alors que les chanceux sont ceux qui touchent d’infimes salaires sans avoir le droit de se plaindre ni de recourir aux organismes officiels de peur d’être rapatriés. « Dans tous les cas, poursuit Ali, nous vivons comme les criminels et les hors-la-loi, voire même dans des conditions pires. Au moins, eux, ils ont une identité et détiennent des papiers corrects, alors que nous vivons comme les chiens égarés. Nous nous cachons de chaque policier et nous cherchons un refuge souterrain, tels les rats ».

Je ressentais encore de la peine en parlant avec l’ambassadeur égyptien Achraf Rached, qui m’a informé que les autorités italiennes ont rapatrié 655 jeunes Egyptiens pendant l’été. L’ambassadeur était alors parvenu à un accord avec le côté italien pour ne pas mettre ces jeunes sur la liste noire. Et ce, pour leur donner l’occasion d’immigrer si les circonstances d’une immigration légale s’offrait à eux dans l’avenir. L’Italie accorde à l’Egypte 700 visas annuels d’immigration, bien que de nombreux Egyptiens ne soient pas qualifiés pour certaines spécialisations à cause de la faiblesse de leur niveau éducatif.

L’ambassadeur Achraf Rached était profondément ému en racontant qu’un citoyen égyptien refusait de le voir ou de reconnaître qu’il est l’ambassadeur de son pays. Il avait avancé aux autorités qu’il était un Palestinien venu en Italie pour fuir la persécution de l’occupation israélienne. L’ambassadeur poursuivait avec une émotion qu’il essayait vainement de cacher : « L’Egypte est un grand pays, comment l’un de ses fils peut-il nier son appartenance à ce pays ? ».

Je rétorquai : « Que Dieu pardonne à ceux qui en sont la cause ! ».

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